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Ce matin-là, le ciel est couvert et le parc du Belvédère est enveloppé dans la brume. Des centaines de voitures y sont stationnées. C’est un jour de semaine, il est encore trop tôt pour rencontrer des visiteurs. Les seules âmes vivantes, sont de passage. Il y a celui qui s’empresse de rejoindre son bureau ou un des nombreux cafés de l’avenue des Etats-Unis, ou celle qui passe par là, car c’est un raccourci. Tout doucement, le ciel se dégage, et les visiteurs affluent lentement. Sur un banc, tout neuf, Ahmed et Sana profitent de la tranquillité du lieu pour se retrouver. « J’étudie pas loin d’ici, alors quand j’ai un peu de temps, Ahmed me rejoint », explique la jeune fille. « On est fiancés », lance Ahmed. Comme pour faire taire toute suspicion. Il cumule des petits jobs, ici et là, mais n’est pas encore prêt pour le mariage. « De toute façon, les parents de Sana ont été clairs, pas de travail stable, pas de mariage ».

Refuge

Alors, plusieurs fois par semaine ils se donnent rendez-vous au Belvédère, pour rendre l’attente moins pénible et se tenir la main, loin des regards. « Sur ce banc, on a partagé nos rêves, nos projets et on a même discuté des prénoms de nos futurs enfants ! », s’exclame Sana. Malgré la fraicheur matinale, d’autres couples viennent s’assoir sur les bancs voisins. Ici, plutôt qu’ailleurs. « Il y a quelque chose de magique au Belvédère. Nous sommes au cœur de la ville, et si loin à la fois. Loin de son agitation, de sa brutalité, de sa foule, et des regards parfois malveillants », se confie Sana. « On pourrait aller dans un café, au chaud, mais c’est tellement plus romantique d’être entourés d’arbres », poursuit-elle.

Rêveuse, la jeune fille se projette déjà : « plus tard, on emmènera nos enfants ici, ils feront un tour de manège, puis on ira se poser sur l’herbe et jouer au ballon ». Car le week-end, le Belvédère se transforme en un véritable espace pour les familles où se côtoient toutes les générations. Sami, la cinquantaine, en sait quelque chose. Il a ouvert les yeux ici. Son père travaillait déjà dans le manège du parc lorsqu’il est né. Depuis, il a pris la relève, et c’est lui qui, dans la guérite, donne le signal pour le départ. Entre chaque tour, il discute avec les parents et grands-parents, tout en gardant un œil attentif sur les enfants. « En dehors des vacances scolaires, les gens qui viennent ici sont des habitués, alors forcément ont fini par tisser des liens. On est comme une grande famille », se réjouit-il. Il a pu observer l’évolution des populations qui fréquentent ce lieu : « avec la création de nouveaux quartiers, comme celui du Lac, le Belvédère est devenu plus populaire et si la classe moyenne continue de venir, elle est attirée par d’autres lieux. On voit de moins en moins de jeunes, c’est démodé, me disent-ils ». Pour Sami, le Belvédère est pourtant bien plus qu’un simple parc : « c’est peut-être le seul endroit où n’importe quel tunisien peut venir se ressourcer, car c’est au centre-ville, donc facilement accessible et au zoo, comme au café, les prix sont largement abordables ».

Tentatives de mutilation

D’ailleurs, il craint l’ouverture du parc à d’autres commerces : « la privatisation d’une partie du parc, comme c’est le cas ailleurs, serait une grande erreur. Nous ne voulons pas d’hommes d’affaires ici. Celui qui voit en ce parc la possibilité de se faire de l’argent, n’a rien compris ». Pour Boubaker Houmane, président de l’Association des Amis du Belvédère (AAB), ce parc englobe plusieurs dimensions : « le Belvédère assure un rôle écologique important, puisqu’il purifie l’air et permet de lutter contre l’érosion du sol ; il a également un rôle social puisqu’il a démocratisé les sorties familiales auprès de tous les tunisiens ; il joue aussi un rôle important au niveau esthétique, dans une ville comme Tunis qui est partout bétonnée ».


Créée en 1989, l’association a pour objectif la protection du parc, tant au niveau culturel qu’écologique. Elle a de nombreux combats à son actif, dont le dernier s’opposait à l’installation d’une voie express (4 voies) au sein même du parc. « Ce projet exhumé affectera négativement l’équilibre de l’écosystème, détruira des composantes végétales et architecturales de ce patrimoine, isolera les populations riveraines, menacera la sécurité des usagers et altérera la mémoire collective des Tunisiens », peut-on lire dans une pétition rédigée par l’association en février 2016. Depuis, l’AAB a reçu des échos positifs de la municipalité de Tunis, mais continue à être vigilante. « Le Belvédère est convoitée de toute part, notre rôle est d’assurer sa sauvegarde, notamment les zones limitrophes qui sont particulièrement exposées aux travaux d’aménagements », souligne Boubaker Houmane. L’association est engagée à bras le corps dans le processus de classement du parc comme site culturel et naturel : « ce classement nous aidera à réduire les menaces qui planent sur le Belvédère ». Elles sont nombreuses : urbanisation, pollution, érosion, gestion des déchets, mais aussi la fréquentation. Ce dernier point est soulevé à plusieurs reprises par Sami, au manège : « à partir de 16h, l’autre côté du parc [vers el kobba, en haut du Belvédère] ne peut plus être fréquentée par les familles, car de nombreuses personnes s’y retrouvent pour boire et faire du méchoui », regrette-t-il. « Je connais beaucoup de personnes, notamment des filles, qui allaient courir là-bas mais qui n’y vont plus car elles ont peurs d’être importunées ». Pour Houmane Boubaker, ce point ne doit pas être négligé : « le parc du Belvedere appartient à tout le monde, mais il ne faut pas que certaines pratiques nuisent à sa réputation ».