La référence à ce poisson a éveillé en moi le souvenir d’un mouvement contestataire italien éponyme, celui des Sardines, lancé à Bologne au mois de novembre dernier pour protester contre les discours haineux du président de la Ligue du Nord, Matteo Salvini. Initié par quatre jeunes trentenaires, ils se définissent au départ comme a-politiques (« aucune bannière, aucun parti, aucune insulte ») et sans leader. Le mouvement des Sardines, dont les membres se rassemblent sur les places publiques pour dénoncer le populisme de l’extrême-droite, essaime dans tout le pays mais aussi internationalement, une manifestation de « sardines Atlantique » ayant même été recensée à New-York.

« 6000 sardines contre Salvini » sur la Piazza Maggiore de Bologne, le 14 novembre 2019.

Pourquoi « Sardines »? Parce qu’il s’agit d’abord, on l’aura compris, de se serrer sur de petits périmètres, telles des sardines en boîte, pour faire bloc, de la même manière qu’à l’état naturel, ce petit poisson ne se déplace qu’en bancs car il se sait individuellement faible face aux prédateurs. Le mot « Sardina » en italien a été ensuite pensé comme un acronyme pour achever de donner de l’épaisseur au mouvement : Solidarité, Hospitalité, Respect, Droits, Inclusion, Non-Violence, Antifascisme. Il est question, en substance, d’occuper la place, au sens à la fois symbolique et physique, pour éviter de la laisser à l’extrême-droite. Les historiens et autres politologues notent que les Sardines incarnent une forme de politique non pas inédite comme on aurait tendance à le croire de prime abord mais en tous points adaptée à la topographie et à l’agencement urbain italiens. De fait, la présence massive et statique des contestataires s’oppose à la conception orthodoxe de la manifestation de rue, où il s’agit de se déplacer pour se rendre d’un point à un autre.

Flash mob des sardines à Modène

Vous me direz que tout ceci est bien joli, mais quel rapport direct avec le propos du chef de gouvernement ? Ce rapport, je le formule personnellement sur le mode de la conjuration/anticipation. Plutôt que d’inviter à ouvrir la boîte de sardines avec les dents, le gouvernement devrait veiller à faire en sorte, tout au contraire, qu’elle ne s’ouvre pas, ni avec les dents, ni avec un ouvre-boîte. En assurant le ravitaillement des plus démunis et en préservant la santé de tous. En ne profitant pas du climat délétère pour faire le choix d’une arrogance « label patriotique ». En évitant d’endosser le costume du protecteur, en bon père de la Nation, et en se contentant de faire son travail – ce qui représente, en ces temps incertains, une masse de tâches quasi-incommensurable. Faute de quoi, les sardines sortiront de leur boîte. Mais ces sardines-là ne posent pas comme principe essentiel « la civilité de ton », et la « rhétorique policée », caractéristiques du mouvement fondateur italien qui récusait, rappelons-le, le discours haineux et grossier de Salvini. Elles ne se positionnent pas, peu ou prou, au centre, qu’il soit idéologique (centre-gauche) ou spatial (places publiques). Elles font immanquablement penser à ce qui se joue dans la rue qui porte leur nom, si bien décrite par John Steinbeck dans l’incipit de son roman. A Monterey, Californie, la Rue de la Sardine :

C’est un poème; c’est du vacarme, de la puanteur, de la routine, c’est une certaine irisation de la lumière, une vibration particulière, c’est de la nostalgie, c’est du rêve. La Rue de la Sardine, c’est le chaos. Chaos de fer, d’étain, de rouille, de bouts de bois, de morceaux de pavés, de ronces, d’herbes folles, de boites au rebut, de restaurants, de mauvais lieux, d’épiceries bondées et de laboratoires. Ses habitants, a dit quelqu’un :‘ce sont des filles, des souteneurs, des joueurs de cartes et des enfants de putains’ ; ce quelqu’un eût-il regardé par l’autre bout de la lorgnette, il eût pu dire : ‘ce sont des saints, des anges et des martyrs’, et ce serait revenu au même. John Steinbeck, Rue de la Sardine, trad. Magdeleine Paz, Paris, Folio, 1976, p.1

Ces sardines-là ne peuvent faire qu’œuvre politique, au sens de la « démocratie sauvage », celle de la plèbe qui se transforme par cet ensauvagement d’animallaborans, pour paraphraser Arendt, en zoonpolitikon (pour utiliser l’expression d’Aristote, mais en un sens éminemment hétérodoxe, on l’aura compris). Ces sardines-là, foncièrement non calibrées, elles que l’ancien Président français Hollande appelait avec mépris les « sans-dents » (on mesure dès lors à quel point il est difficile d’ouvrir la boîte qui nous emprisonne lorsque l’on est ainsi édenté), essaient de ramener la marge au centre dès lors que le centre ne vient jamais à elles. Il devient urgent de les prendre au sérieux et de cesser… de noyer le poisson.