En tant que Tunisien(ne) je suis effaré et scandalisé par le spectacle que donnent à voir un certain nombre de députés de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). Et pourquoi ne pas le dire je suis même effrayé par les conséquences ultimes de tels comportements. Ni la crise du Covid 19, ni la crise économique et sociale qui s’annonce et encore moins l’intérêt général du pays n’ont pu les persuader à mettre fin à ce qu’il faut qualifier de prise en otage du parlement.

Je suis un citoyen tunisien fier d’avoir pu voir et accompagner le peuple tunisien en 2010 – 2011, s’insurger contre un pouvoir autoritaire corrompu et népotique. Cette insurrection salutaire a permis que s’ouvre dans le pays un processus de transition vers la démocratie, l’égalité et la justice sociale tout en étant conscient, évidemment, que rien n’était définitivement acquis ou joué d’avance. Dès lors tout était possible, le meilleur comme le pire et tout dépendait des tunisien(ne)s eux-mêmes.

Les libertés individuelles et publiques, la liberté de la presse, … ont été et sont, à coup sûr, les grands acquis que le pays a arrachés qui constituent des points d’appui essentiels pour que l’Etat et les institutions puissent, en principe, agir pour protéger le pays et surtout les citoyen(ne)s de toutes les tentations autoritaires d’où qu’elles viennent.

L’ARP, composée de députés démocratiquement élus par le peuple, en constitue l’une des institutions les plus importantes. Ce parlement, que les tunisien(ne)s portaient et revendiquaient comme exigence contre le colonialisme depuis plus de 90 ans, qui a trouvé un début d’application avec l’indépendance et s’est affirmé avec force grâce au processus révolutionnaire de 2010/11 et à la transition vers la démocratie.

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier que le régime politique mis en place après 2011 porte en germe les raisons du dysfonctionnement actuel des institutions et notamment de l’ARP. Mais ce qui fait dramatiquement défaut aujourd’hui en Tunisie c’est l’absence d’un pouvoir judiciaire réellement indépendant et impartial et surtout de magistrats et de juges qui croient eux-mêmes en cette indépendance et cette impartialité et l’appliquent. Et c’est cela qui explique pourquoi 5 ans après, la Cour Constitutionnelle n’est toujours pas en place en Tunisie.

L’Etat de droit en gestation et les libertés sont donc des acquis à préserver et à défendre contre vents et marées par tous les démocrates sincères et même par tout tunisien(ne) qui souhaite vivre dans une Tunisie où il pourra compter et s’appuyer sur des institutions pérennes qui lui assurent, à lui et aux siens comme à tout tunisien(ne), une vie digne et juste, une vie où il n’aura plus à craindre d’exprimer librement ses opinions, une vie où il n’aura plus peur d’être brimé simplement parce qu’il est différent.

Mais les adversaires des ces acquis, tunisiens comme Etats étrangers, sont malheureusement légions. Il y a les obscurantistes de tous poils qui n’ont de cesse de vouloir instaurer et imposer à tous leur vision d’un ordre rétrograde, sectaire et pour tout dire fascisant et il y a aussi ceux, nostalgiques , qui considèrent et croient dur comme fer que ce qui s’est passé en 2010-2011 n’est en réalité qu’un complot ourdi contre le régime précédent. Sans oublier tous les réseaux mafieux, lesquels tapis ou à découvert, sont en train de gangrener avec leur argent sale la sphère politique.

Et pour notre malheur ce sont ces deux courants, Ennahda/El Karama d’une part et le PDL de l’autre, qui s’affrontent au sein comme en dehors de l’ARP. Un affrontement évidemment amplifié par les réseaux sociaux toujours friands de scandales et qui s’en donnent à cœur joie. Et tout cela avec une paralysie inquiétante pour ne pas dire complice des autres institutions de l’Etat et tout particulièrement de l’exécutif et du pouvoir judiciaire, plus prompts à s’attaquer à la liberté de la presse ou à condamner sévèrement les citoyen(ne)s pour « atteintes au sacré » ou aux mœurs.

Neuf ans après la révolution pour la liberté, la dignité et la justice sociale voilà que les courants les plus hostiles à ces valeurs se trouvent aujourd’hui, au cœur même de l’une des institutions les plus vitales, l’ARP, à la manœuvre en vue de la déstabiliser.

Seules, pour l’instant, les organisations de la société civile tentent de se mobiliser contre cette funeste dérive.

De même le président de la république, pour qui je n’ai pas voté, semble jouer son rôle de rempart face à ces dérives en rappelant à tous l’impératif respect du droit comme condition du bon fonctionnement des institutions.

Car le spectacle hallucinant dont nous sommes les témoins (impuissants ?) avec les invectives, la diatribe, les insultes, les violences, les incitations au meurtre, etc. non seulement déshonore le parlement, qui de ce fait n’a même plus la possibilité d’assurer sa mission, mais laisse présager, si l’on n’y prend garde, de terribles conséquences pour l’avenir.

L’on voudrait détruire l’Etat et balayer toute idée de démocratie, de libertés et de droits de l’homme dans le pays qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Il est vrai que beaucoup de forces politiques, de lobbys mafieux et d’Etats étrangers – notamment arabes et/ou musulmans – n’ont jamais admis que la Tunisie, pays arabe, déclenche un processus qui a abouti non seulement au renversement d’un pouvoir autoritaire, et qui plus est de manière relativement pacifique, mais a également servi d’exemple pour d’autres pays de la région.

Après le spectacle déshonorant de ces députés et de ces forces politiques nous ne nous posons même plus la question du sens et du contenu du débat politique dans l’enceinte du Parlement. Ce dont il est question dans l’immédiat c’est tout simplement comment faire pour arrêter cette descente aux enfers et mettre les auteurs de cette situation devant leurs responsabilités y compris pénales. C’est le B A BA du vivre ensemble et des règles du jeu en démocratie.

Les oiseaux de mauvais augures qui applaudissent aujourd’hui parce que cela visent leurs adversaires du moment se trompent de combat. Laisser faire aujourd’hui c’est créer un précédent qui, inévitablement, se répétera demain et mettra en danger l’ensemble de l’édifice de l’Etat. Un Etat qui n’est pas née en 2011 ou en 1956 mais qui, faut-il le rappeler, remonte au 19ème siècle.

Décidément ce qui est en jeu en Tunisie c’est bien la défense des libertés individuelles, de la liberté de la presse et la défense de l’Etat de droit comme garant de l’égalité de tous.

La Tunisie mérite mieux !