Manifestation des universitaires devant le ministère de l’Enseignement supérieur, mars 2017. Crédit : Ijaba.

Bref, le nouveau projet de statut propose le passage de quatre grades actuels (Assistant, Maître-assistant, Maître de Conférences et Professeur) à six (trois grades de Maître de Conférences et trois autres de Professeur). Cependant, il exige une ancienneté de quatre années entre deux grades dans chacune des deux catégories proposées (Maître de Conférences et Professeur). Il maintient cependant l’habilitation universitaire –en changeant son nom- entre le système actuel et celui proposé. Le nouveau nom étant « Habilitation à Diriger des Recherches –HDR ».

Ce texte restreint les universitaires aux détenteurs d’un diplôme de Docteur. Toutefois, il accorde aux Assistants dans le système actuel, la possibilité d’accéder au statut d’universitaire par la voie de concours interne, après avoir obtenu leurs diplômes. Certaines catégories d’universitaires existantes actuellement dans le système se voient directement exclus de ce nouveau statut, notamment les technologues. A rappeler que ces derniers ont obtenu il y a quelques années le statut d’universitaires sans remplir la condition prévue dans le présent texte (obtention du diplôme de Doctorat).

Le projet de statut proposé double pratiquement le nombre de statuts universitaires connus dans le monde (6 proposés au lieu de trois connus dans le monde), et freine la fluidité de l’évolution dans la carrière des universitaires en les conditionnant par l’ancienneté. L’on ne comprend pas les motivations de l’exigence de l’ancienneté indépendamment de la production scientifique ! Est-ce pour des considérations pédagogiques (amélioration de la qualité de l’enseignement en fonction de l’ancienneté) ? Mais que dire des universités de par le monde où des jeunes peuvent accéder aux grades les plus élevés et qui sont de loin en meilleure situation que celle prévalant en Tunisie ?

Une des faiblesses du projet du statut proposé est l’absence de toute allusion à la charge horaire de chacun des grades proposés. Implicitement, le volume horaire actuellement en vigueur est donc maintenu. Or l’on sait que ce fameux volume horaire a été revu à la hausse pendant les années 1990-2000 lors de la crise syndicale qu’a traversé l’université. Et personne n’appelle à ce jour à sa révision à la baisse, en vue de réduire la charge d’enseignement des universitaires ! Question lancinante, mais considérée comme évidente par la plupart de ceux qui ignorent l’histoire des luttes dans l’université tunisienne !

Concernant les considérations financières qu’exigent certains dans le statut, il faut dire que ces arrangements ont lieu entre le ministère et les représentants des enseignants (syndicats), et ne doivent par conséquent pas figurer dans les statuts. A cet égard, le salaire des enseignants chercheurs tunisiens est parmi les plus bas, sinon le plus bas dans la région. Et il est temps de le reconsidérer.

Il reste cependant beaucoup de chantiers à entreprendre, mais dont personne ou presque ne parle. Si l’on veut réellement améliorer la qualité de l’enseignement et de la recherche en Tunisie, il faut améliorer le taux d’encadrement et limiter le nombre d’étudiants/chercheurs par encadrant. Le blocage du recrutement des jeunes docteurs est aussi un mal qui ronge le système en place. Laisser la population universitaire vieillir est la pire des stratégies, et un sang nouveau est toujours vivifiant. La précarisation de la situation des docteurs au chômage peut conduire à la résignation ou à la radicalité[1]. Ce n’est pas ainsi qu’on construit un pays ! Il faut également, pour l’occasion, exiger un niveau académique des enseignants vacataires, surtout si ces derniers ne viennent pas du milieu académique !

Du moment où le débat est ouvert, que dire de la qualité des bibliothèques universitaires et de l’absence de politique d’achat d’ouvrages contribuant à l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de la recherche ? Que dire des disciplines qui exigent la création de nouvelles institutions pour pouvoir se développer[2] ? Que dire aussi des équipements des laboratoires d’enseignement et de recherche ? Pourquoi figer les disciplines alors que les sciences galopent, se dissocient et deviennent de plus en plus pointues ?

Malheureusement, le nouveau texte a institué le statut de « mandarin »[3], courant dans plusieurs institutions universitaires, pour ne pas dire leur majorité. Il n’a fait que ralentir l’évolution dans leur carrière des universitaires, en faisant valoir des critères n’ayant rien à voir avec la mission d’un enseignant-chercheur ou d’un chercheur (telles que les fonctions administratives). Certains contestent le rôle social de l’universitaire auquel se réfère le statut (activités associatives). Or cela dépend de la vision qu’on a de son métier. D’où cette interrogation: l’universitaire a-t-il une fonction sociale en dehors de celle de l’enseignement, de la production scientifique et de l’encadrement ?

Notes

[1] Pierre Rimbert, La pensée critique dans l’enclos universitaire, Le Monde diplomatique, janvier 2011, pages 1, 26 et 27, https://www.monde-diplomatique.fr/2011/01/RIMBERT/20013

[2] Un Muséum d’Histoire Naturelle, par exemple !

[3] Voir à ce propos, Alain Garigou, la crise des universités, Le Monde diplomatique, mai 2021 ; https://blog.mondediplo.net/la-crise-des-universites