Après une journée de manifestation anti-gouvernementale sur fond de grave crise économique, sociale et sanitaire, il a suffi au président Kaïs Saïed d’annoncer son «coup d’Etat constitutionnel» contre le chef du gouvernement et le parlement pour provoquer des scènes de liesse populaire dans tout le pays. Comment expliquer cela? Kaïs Saïed n’a-t-il pas violé la constitution et ne menace-t-il pas la démocratie? Comme les grands principes et les débats juridiques ne nourrissent pas les affamés et ne produisent pas d’oxygène pour les hôpitaux, nous laisserons Messieurs les experts en droit constitutionnel débattre de cette question et nous ne prendrons pas au sérieux ceux qui parlent de « démocratie » pour désigner l’espèce de cirque parlementaire censé représenter la volonté du peuple auquel Kaïs Saïed a mis fin. Le fait est que le coup de force du président a suscité un immense espoir dans la population, notamment parmi les plus pauvres, qui va au-delà d’un simple sentiment de revanche contre Ennahdha et ses alliés. Et ce qui nous intéresse ici est donc de savoir quelles perspectives s’offrent aux masses qui attendent un changement et une amélioration de leur condition.

Un populiste anti-corruption.

Depuis des années, le discours de Kaïs Saïed est tourné contre la « corruption », le « système », le parlement et les partis soumis aux intérêts des « lobbys » et des « mafias », qui sont accusés de piller les richesses du pays et d’appauvrir le peuple. A vrai dire, cette dénonciation n’a rien d’original. Elle est même extrêmement banale en Tunisie mais aussi ailleurs dans le monde. Partout où la colère gronde, au Liban, au Chili, en Grèce, an Algérie, en Espagne, en Egypte, au Brésil, on entend les mêmes prêches contre la corruption. Kaïs Saïed est simplement plus crédible à ce jeu-là que beaucoup d’autres, en raison de sa réputation d’homme intègre, austère et incorruptible. Ayant multiplié les signes d’empathie envers les pauvres en même temps que les attaques contre ses rivaux « corrompus », le président a acquis une grande popularité. Mais depuis quelques temps, une certaine lassitude commençait à s’exprimer. Durant les émeutes populaires de janvier dernier, on entendait déjà des manifestants interpeller vivement le président en lui demandant de passer des paroles aux actes, de prendre des mesures contre le parlement pendant que leur « sauveur » se contentait de les appeler à la patience et au calme. Mais avec le coup de force du 25 juillet, Kaïs Saïed a balayé les doutes de ses partisans en donnant enfin l’image d’un homme fort, déterminé à agir radicalement pour chasser les « corrompus ».

Les corrompus et les corrupteurs

Quelle est l’origine de cette fameuse « corruption »? Qui se cache derrière les « lobbys » ou la «mafia »? Autrement dit, si les politiciens sont corrompus, alors qui sont les corrupteurs? Sur ces questions, les populistes anti-corruption comme Kaïs Saïed restent toujours très vagues. A les entendre, on imagine de mystérieux réseaux d’hommes d’affaires véreux, sans noms et sans visages, distribuant des pots-de-vins aux politiciens afin de pouvoir trafiquer ou piller l’argent public en toute impunité. La source de la corruption est en tout cas toujours présentée comme occulte et insaisissable et cela s’avère bien pratique pour fermer les yeux sur l’éléphant au milieu de la pièce! Car tout le monde sait en réalité d’où vient l’argent déversé sur les partis politiques et les députés. Tout le monde sait qui finance leurs campagnes électorales, leurs think tank ou leurs associations, qui leur accorde des facilités de crédits, qui leur offre appui logistique, relationnel et médiatique, qui emploie leurs enfants ou leurs conjoints, qui les invite dans ses hôtels, ses yachts ou ses restaurants. Oui, tout le monde le sait! Ce sont tout simplement les grands patrons de l’industrie, de la banque et du commerce. Ce sont les membres des grandes familles bourgeoises de ce pays. Ils ont des noms et des visages! Ils ne vivent pas cachés! Ils sont connus de tous et ont droit à toutes les marques de respect. En s’entourant d’une myriade d’hommes d’influence, de hauts responsables, de journalistes, d’avocats, d’intellectuels et d’experts fascinés par leurs titres de propriétés et leur puissance sociale, ils constituent la colonne vertébrale de la classe dirigeante. Les liens naturels qu’entretiennent les capitalistes avec le monde politique ne sont pas véritablement secrets et sont souvent évoqués par la presse, malgré une certaine pudeur sur le sujet. Ces liens existent dans tous les pays1. C’est grâce à ces liens qu’une classe capitaliste exerce son contrôle sur son Etat et son personnel politique. En Tunisie, loin de s’affaiblir, ce contrôle s’est au contraire renforcé après la chute de Ben Ali2. Débarrassés de la tutelle du dictateur qui en profitait pour les racketter, les capitalistes tunisiens entendent aujourd’hui diriger eux-mêmes leurs affaires. Que cela se fasse avec un peu moins d’élégance et de transparence que dans des pays développés aux institutions centenaires, cela est bien possible, mais somme toute assez secondaire.

L’allégeance aux capitalistes

Méfiantes vis-à-vis d’un pouvoir qui se prétend démocratique mais dont elles se sentent écartées, les classes populaires devinent par instinct que c’est la puissance de l’argent et l’appât du gain qui interfèrent avec leurs aspirations. Le discours anti-corruption de Kaïs Saïed donne une expression, certes extrêmement ambiguë, à ce sentiment de défiance. Avec ses diatribes répétées contre ceux qu’il accuse de « piller l’argent du peuple », il peut donc légitimement inquiéter une partie de la bourgeoisie tunisienne qui voit d’un mauvais œil qu’un président de la république en exercice excite ainsi les passions revanchardes et imprévisibles de la plèbe.

Mais Kaïs Saïed a eu plusieurs fois l’occasion de prouver à quel point il était sage et responsable. Il s’était illustré notamment lors des émeutes populaires de janvier 2021 par ses appels au calme face aux jeunes révoltés par la pauvreté et le chômage3. Après sont coup d’Etat du 25 juillet, le président a tenu à rassurer les capitalistes. Recevant les représentants de l’UTICA le 28 juillet, il a assuré à plusieurs reprises qu’il vouait le plus grand respect à l’organisation patronale dont il ne doutait pas du sens patriotique en précisant qu’il n’avait aucun problème avec les hommes d’affaires en général mais seulement avec ceux qui sont « corrompus ». Démentant les rumeurs d’interdictions de voyage ou de confiscations de biens, il a rappelé sa vielle proposition d’amnistie pénale pour une liste de 460 hommes d’affaires qui se sont compromis avec l’ancien régime en échange de leur investissement dans des projets à but non lucratif dans les régions les plus défavorisées. Dénonçant également les spéculateurs et les accapareurs, le président a appelé les commerçants de gros et les groupes de distribution à baisser leurs prix pour « tenir compte de la misère », appel que les concernés se sont pressés d’approuver, mais sans prendre aucun engagement concret. Kaïs Saïed a multipliés les appels similaires à baisser les prix des médicaments et autres produits de première nécessité, et a même appelé les banques à baisser leurs taux d’intérêt. Mais il est notable qu’à aucun moment Kaïs Saïed n’aie abordé la question des salaires, sujet tabou pour quiconque ne veut pas se fâcher avec le patronat.

Plus profondément, la question de l’exploitation des travailleurs est totalement absente du discours du président, alors qu’il s’agit de la source de tous les profits accumulés sur le dos des pauvres que Kaïs Saïed prétend défendre. En dénonçant les abus, la fraude, la spéculation et les malversations, tout en passant sous silence l’exploitation économique, Kaïs Saïed pointe du doigt des « corrompus » anonymes pour mieux absoudre les capitalistes en chair et en os assis confortablement en face de lui. En prenant conscience de cela, les travailleurs réaliseront que le coup de force anti-corruption de Kaïs Saïed est une supercherie qui aura l’effet d’un coup d’épée dans l’eau. La meilleure preuve de cela est que les mêmes commentateurs et les mêmes journaux bourgeois qui, il n’y pas si longtemps, dépeignait Kaïs Saïed en dangereux extrémiste, font aujourd’hui l’éloge de la prétendue « révolution du 25 juillet ».

Quelle politique pour les travailleurs ?

La crise institutionnelle actuelle n’aboutira qu’à un simple rééquilibrage instable des forces politiques en présence. Elle ne fera pas disparaître les licenciements, les bas salaires, le chômage, la misère des hôpitaux. La crise économique et sociale continuera de s’aggraver. L’inflation galopante et la menace du défaut de paiement assombrissent encore plus le tableau. Les pressions des capitalistes tunisiens et des bailleurs de fonds internationaux en vue de faire payer la crise aux travailleurs vont donc inévitablement s’intensifier. Face aux tensions que cela va engendrer, et malgré l’importante popularité dont il jouit actuellement, la posture ridicule de Kaïs Saïed ne manquera pas de s’effondrer rapidement. Sera-t-il alors balayé par d’autres forces politiques ou bien assumera-t-il lui-même le parti du « pragmatisme » et de l’ordre, voire de la répression? L’avenir nous le dira. Dans tous les cas, il est urgent que les militants ouvriers ne tombent pas dans le piège d’un suivisme béat à l’égard de Kaïs Saïed mais qu’ils défendent au contraire une politique propre susceptible d’orienter les travailleurs et les classes populaires dans la défense de leurs intérêts au cours de la période agitée qui s’annonce. Cette politique peut, nous semble-t-il, s’axer autour des points suivants :

  • Se démarquer absolument de tous ceux qui critiquent le coup de force de Kaïs Saïed au nom de la démocratie, des libertés individuelles et du respect des institutions. Dans une situation de crise aussi grave, où la colère et l’aspiration au changement sont aussi fortes, une telle posture sera inévitablement perçue comme une défense hypocrite de l’ordre établi (voire carrément des islamistes!). Il ne faut pas laisser entendre que Kaïs Saïed va trop loin mais au contraire qu’il ne va pas assez loin.
  • Le point précédent ne doit pas conduire à sous-estimer les risques de répression contre les travailleurs et les militants dans la période à venir. Cela est d’autant plus vrai que le discours de Kaïs Saïed peut très facilement se détourner des riches pour se tourner contre des syndicalistes (« corrompus, défendant leurs privilèges »), des manifestants (« manipulés par les corrompus ») ou des grévistes (« payés par la mafia pour bloquer et déstabiliser le pays »). Dans un tel cas, la popularité de Kaïs Saïed deviendrait une arme redoutable entre les mains des réactionnaires. Il est important d’alerter les travailleurs sur ces dangers en restant sur un terrain de classe.
  • Abandonner tous les mots qui ont pollué le discours militant depuis des années tels que le «système », la « mafia », les « lobbys », les « forces contre-révolutionnaires » etc. Ces termes alimentent la confusion et masquent la lutte de classe, déroulant ainsi un tapis rouge aux opportunistes de tout poil.
  • Marteler l’idée que ce sont les travailleurs, qu’ils soient ouvriers, soignants ou ingénieurs, qui produisent toutes les richesses et qui font tout fonctionner dans les usines, les entreprises ou les hôpitaux. En déduire que les premiers voleurs et les premiers corrompus sont ces grandes familles bourgeoises qui font trimer les travailleurs pour s’accaparer les richesses produites, avant d’en faire profiter un peu les politiciens qui les servent. Citer des noms et des exemples concrets. Montrer que Kaïs Saïed ne s’oppose pas du tout à ces gens-là et que par conséquent son discours contre les « corrompus » relève de la diversion.
  • Demander aux travailleurs ce qu’ils attendent comme changement concret dans leurs conditions de vie. Les aider à formuler des revendications de classes telles que des hausses de salaires ou de pensions ou des embauches. Montrer en quoi ces revendications vitales s’opposent aux intérêts des capitalistes. Faire remarquer que Kaïs Saïed ne parle jamais de ces problèmes. En déduire que les travailleurs ne pourront compter que sur leurs propres forces et leurs propres mobilisations pour imposer leurs revendications et se défendre face aux attaques qui viennent.
  • Expliquer l’impasse du « dégagisme » qui fait que les peuples se mobilisent régulièrement dans la rue ou dans les urnes contre telle ou telle clique politicienne au pouvoir, pour ensuite attendre que la bourgeoisie se réorganise d’elle-même en proposant un nouvel équilibre susceptible d’amadouer les masses. Montrer que c’est la même impasse dans laquelle sont piégés les peuples des différents pays, du Liban jusqu’au Chili en passant par la France et même les Etats-Unis. Montrer que les travailleurs des différents pays souffrent tous des mêmes problèmes à des degrés divers, que la cause vient du capitalisme lui-même et que leur salut ne viendra que de leur capacité à s’unir et à s’organiser pour le contester et le renverser.

Notes

  1. Le cas des Etats-Unis est particulièrement caricatural. Lors de la campagne électorale de 2020, les trois quarts des fonds récoltés provenaient de moins d’1% de la population américaine. Pire : moins d’un millième de la population, soit 2.635 personnes, ont fourni à eux seuls 1,4 milliard de dollars soit un cinquième des contributions totales. Source : Center for Responsive Politics.
  2. Voir à ce sujet l’article Les « anciennes » élites économiques et le changement de régime en Tunisie : de l’incertitude vers la consolidation politico-économique des positions de Bilel Kchouk. Mais l’exemple de Ben Ayed, grand patron de Poulina, qui est passé du comité central du RCD au conseil d’administration de la banque centrale un an seulement après le départ de Ben Ali, suffit à illustrer le propos.
  3. Le président a même sous-entendu que ces jeunes étaient manipulés par « ceux qui cherchent par tous les moyens à instrumentaliser la pauvreté et la misère des citoyens, qui n’agissent que dans l’ombre, et dont l’objectif n’est pas de répondre aux attentes du peuple mais de semer le chaos ».