Le 25 juillet 2021, la Tunisie s’est réveillée sur une vague de protestations dans plusieurs gouvernorats. Des citoyens dénonçant la très mauvaise gestion du pays dans tous les domaines de la vie, se sont pris aux bureaux du parti islamiste, premier parti politique du pays et responsable à leurs yeux de tous les maux de la Tunisie depuis les élections de 2011. La Tunisie traverse une décennie de crise généralisée et particulièrement dans le secteur économique caractérisé par la faillite annoncée du pays et la détérioration du pouvoir d’achat du citoyen. Une  crise sanitaire conséquente du Covid 19 où on affiche des chiffres alarmants de décès (20 mille). Le secteur politique marque une paralysie fonctionnelle du gouvernement caractérisée par l’inexistence d’un consensus depuis les élections de 2019.  A toutes ces difficultés viennent s’ajouter la corruption généralisée dans le pays, l’implication de nombreux  responsables politiques et d’hommes d’affaires influents dans des affaires louches,  la piètre prestation des députés, le climat d’impunité et la crise du corps  judiciaire et la négligence caractérisée dans des institutions importantes  de l’Etat tels l’éducation, l’industrie minière et les transports à titre d’exemples. Le pays est au bord du gouffre.

Un peu plus tard, dans la nuit du 25 juillet, le président de la République tunisienne Kais Saied prenant de court tous ses adversaires, tous les partis politiques, s’adresse au peuple, dans un bref discours tel un Speech Act, annonçant la mise en œuvre  de l’article 80 de la Constitution qui lui attribue le pouvoir de prendre des mesures exceptionnelles pour sauver le pays de cette menace existentielle. Des mesures urgentes sont prises pour le gel du parlement, la levée de l’immunité des députés et le limogeage du chef du gouvernement. Le peuple n’a pas attendu la fin du discours pour sortir dans les rues et manifester sa joie approuvant ainsi la décision du Président. Le peuple approuve largement les mesures du Président. Trois jours après ce coup d’éclat, le 28 juillet 2021, la presse tunisienne publie les sondages d’Emrhod Consulting faisant apparaitre un véritable plébiscite au Président Kais Saied, avec 87% des tunisiens approuvant ces décisions exceptionnelles.

Dans le domaine de la sécurité nationale, ce processus articulé par le Président de la République dans son discours de la nuit du 25 juillet 2021 pourrait être défini comme un processus de Sécuritisation.

Le terme Sécuritisation, traduction littérale du mot anglais Securitization, est un concept lié aux questions de sécurité, particulièrement développé par les chercheurs de l’Ecole de Copenhague , B. Buzan, O. Waever et J. de Wilde dans leur ouvrage « Security : A new frame of analysis » paru en 1998. Cet ouvrage sorti après la fin de la guerre froide, s’appuie sur les études constructivistes développées par Barry Buzan dans son livre (People, States and Fear) publié en 1991. L’idée nouvelle construite dans ce livre est une approche holistique du problème de la sécurité nationale dans laquelle Buzan conçoit un  élargissement du spectre des questions sécuritaires en intégrant de nouveaux champs ou secteurs de la sécurité nationale. Dans son analyse, il présente trois secteurs nouveaux, en plus des deux secteurs traditionnels politique et militaire. Il conçoit ainsi le secteur Economique, le Sociétal et l’Environnemental. Pour Barry Buzan, tous ces secteurs sont vitaux pour la nation et peuvent constituer un objet référent de sécurité. En d’autres termes, la faillite de l’économie ou l’absence de ressources fiscales et la pauvreté généralisée constituent une menace existentielle à l’Etat. Tout comme un désastre naturel environnemental ou le sentiment de la perte de l’identité nationale, constituent des menaces existentielles à la survie de l’Etat ou de la Nation et en conséquence sont étroitement liés à la sécurité nationale. Celle-ci n’est plus limitée à la protection du régime politique ou à la résistance militaire aux agressions étrangères pour défendre le territoire national.

A cette nouvelle approche de l’élargissement du concept de la sécurité nationale et à l’articulation de ses nouveaux  objets référents, les chercheurs  de l’Ecole de Copenhague, et particulièrement Ole Waever, ont élaboré la théorie de Sécuritisation. Il s’agit d’un processus construit autour  d’une question d’ordre sécuritaire (dans chacun des cinq secteurs cités), présentée comme une menace existentielle.

Le processus de Sécuritisation apparait comme un discours dans lequel un acteur politique important, généralement le chef de l’Etat, analyse la gravité de la situation du pays et évoque la nécessité de recourir à des mesures urgentes et exceptionnelles pour sauver le pays. La réussite de cette opération ou de ce processus est tributaire du soutien sans faille de la majorité de la population aux  mesures prises pour endiguer la menace rampante qui met en danger l’existence même de l’Etat. En d’autres termes, la réussite de cette opération de sauvetage nécessite a priori un véritable plébiscite ou une large approbation du peuple pour conférer les pleins  pouvoirs à l’acteur politique qui a conçu cette opération de sécuritisation.

Le Président tunisien a agi avec une habilité extrême dans cette opération de sécuritisation pour prendre de court ses adversaires politiques, tous les partis et leurs sponsors internes et externes. Il a surpris toute la classe politique et même les partenaires étrangers de la Tunisie. Dans la politique tout comme la guerre, la surprise est un facteur multiplicateur de la réussite et de la victoire. Il a agi conformément à un article de la Constitution (élaborée et rédigée par le parti islamiste Ennahdha), ce qui confère la légitimité à son Acte de sécuritisation. Il a très vite reçu l’approbation de la plèbe, signal ô combien  important dans ce processus.  D’autres signes avant coureurs de ce processus semblent graviter autour du Président Saied. Les riches pays arabes du Golfe, l’Arabie Saoudite, les EAU et le Koweït ont soutenu l’acte présidentiel. La France et les Etats-Unis n’ont pas « condamné » le coup d’éclat du Président. Tout semble marcher dans la bonne voie démocratique ou la voie du peuple, pour le peuple et avec le peuple.