J’étais sur mon tapis roulant en train de faire du sport en visionnant un des concerts de Nicki Minaj lorsque j’ai reçu une notification Facebook annonçant que le président tunisien Kais Saied venait de nommer Mme Najla Bouden au poste de Cheffe du gouvernement. Elle serait ainsi la première femme à occuper un poste aussi élevé en Tunisie ainsi que la première dans le monde arabe. Mon enthousiasme n’a duré que quelques secondes. En tant que femme tunisienne et féministe ayant fondé l’association Aswat Nisaa visant à renforcer la participation politique des femmes et à plaider en faveur de politiques publiques sensibles au genre, je devrais normalement célébrer ce moment ! Ce ne fut pas le cas. Pourquoi – me suis-je demandée – suis-je une rabat-joie ? Suis-je une “mauvaise féministe” ?

La plupart de mes ami(e)s étaient aux anges et ravi(es) par cette nomination historique et symbolique, nous rappelant à quel point “la femme tunisienne” est glorieuse et puissante ! Et je me suis dit : C’est reparti : Le féminisme d’État est bel et bien vivant, alors que je pensais qu’en marchant dans la révolution il y a 10 ans, nous allions tuer le Père, le Patriarche.

J’avais vraiment besoin de quelqu’un pour me conforter dans mes émotions, alors j’ai appelé mon ami qui est toujours là pour moi à chaque fois que je ressens une anxiété politique. Il faisait partie des rares Tunisiens qui étaient extrêmement mécontents des évènements du 25 juillet. Lorsque je lui ai rendu visite cet été, alors que nous nous prélassions au bord de la piscine, je lui ai confessé que même si cela peut sembler antidémocratique, j’étais en fait également heureuse le 25 juillet et que la suspension du parlement m’a paru être un soulagement : c’était la fin naturelle d’une classe politique défaillante, la droite, la gauche et tout ce qui se trouve entre les deux. Ma position a néanmoins radicalement changé le 22 septembre lorsque, par un décret présidentiel, notre président s’est permis de confisquer et consolidé tous les pouvoirs entre ses mains, laissant le pays entier dans l’incertitude et le doute les plus complets.

C’est pourquoi, cette nomination “historique, symbolique” du 29 septembre sonne pour moi comme une mise à l’écart des femmes tunisiennes ! Je me suis demandé : Qu’est-ce qui peut pousser une femme à accepter une telle responsabilité sachant que, selon le même décret 117, elle ne pourrait même pas choisir ses ministres ? Qu’elle travaillera avec un président avide de pouvoir qui n’a pas de feuille de route, pas de calendrier, et qui communique les affaires essentielles de l’État par le biais de postes sur Facebook? Je ne sais pas ce qu’en pense Mme Bouden, mais personnellement, je n’accepterai jamais de travailler avec quelqu’un si je n’ai pas la capacité d’agir et l’autonomie nécessaires pour faire mon job. Je ne travaillerai pas avec quelqu’un qui ne reconnaît pas ma pleine humanité en tant que femme, et qui croit que je devrais hériter la moitié de ce qu’un homme peut hériter tout en payant le plein prix de mon café ainsi que mes impôts. Je me demande si Mme Bouden, avant d’accepter la nomination, connaissait les positions politiques du président en ce qui concerne les droits des personnes LGBTQA++, la peine de mort et son projet de répression de la société civile ?

La nomination d’une femme à la tête du gouvernement ne signifie pas nécessairement que M. Saied est progressiste. Notre président n’est pas le premier dirigeant à utiliser la « carte des femmes » à des fins qui servent son propre agenda. Historiquement, la question du genre était essentielle pour le mouvement nationaliste. “La création de la nouvelle femme arabe faisait partie du projet de modernité”[1]; pourtant, cette notion de modernité n’a pas été négociée avec les femmes elles-mêmes. Les femmes furent importantes pour le processus de construction de la nation, mais elles en étaient exclues. Afin de soutenir un projet politique de la Tunisie moderne postindépendance, il était important de créer une culture autour de cette idée politique. C’est là qu’est intervenu le féminisme d’État et l’invention de “La Femme Tunisienne”, un concept hégémonique et une invention de l’élite masculine postindépendance. Le mythe de la femme tunisienne n’est pas un cadre accueillant et inclusif, mais plutôt un statut exclusif qui crée un cloisonnement entre les femmes elles-mêmes : éduquées/non éduquées, rurales/urbaines, à la peau claire/à la peau foncée, modernes/traditionnelles, voilées/non voilées, “suri”/”Arbi”[2], francophones/arabophones, ce qui a conduit à d’autres pratiques d’exclusion, de silence et de tokénisme parmi les femmes elles-mêmes. Le féminisme d’État n’a jamais été un projet libérateur et a toujours visé à contrôler le genre et la sexualité, positionnant l’État comme le principal patriarche et le responsable du sort des femmes.

L’accès aux postes de pouvoir est un droit pour toutes les femmes. Je ne remets aucunement en question les capacités des femmes d’assumer des responsabilités au sommet de toute structure. Je m’interroge toutefois sur l’obsession à mesurer les progrès des droits des femmes en fonction uniquement du nombre de femmes au sommet. Cette approche masque cruellement les réalités du terrain – et ces réalités sont choquantes. Une enquête réalisée par le FTDES[3] montre que dans le gouvernorat de Monastir, l’un des principaux pôles industriels de la Tunisie, plus de 42 % des ouvrières du secteur textile subviennent seules à leurs besoins et à ceux de toutes leurs familles, généralement composée de cinq membres. Ainsi, pour un salaire de 300 dinars par mois en moyenne, le revenu individuel ne dépasserait pas 2 dinars par jour, ce qui place cette catégorie parmi les plus démunies. Cette réalité dramatique nous rappelle que si le féminisme d’Etat a été bénéfique pour les femmes de la classe moyenne, il ne l’a pas été pour toutes les femmes. Cette nomination “historique et symbolique” ne signifie pas que tout va bien pour les femmes tunisiennes – au contraire, elle nous rappelle les mots de Laurie Penny : “Alors que nous nous inquiétons toutes et tous du plafond de verre, il y a des millions de femmes qui restent au sous-sol, et le sous-sol est inondé[4].”

Notre toute première femme cheffe de gouvernement admettra-t-elle que 40 ans d’économie néolibérale se sont construits sur le dos des femmes de la classe ouvrière et des pauvres, et fera-t-elle de la justice économique sa priorité absolue ? Va-t-elle prendre en considération le genre et la classe sociale lors des négociations sur les réformes imposées par le FMI et la Banque mondiale, car le genre et la classe sociale sont généralement ignorés dès que l’on parle d’économie ? Engagera-t-elle une réforme sérieuse du secteur de la sécurité, car nous, les femmes, et en particulier sous les régimes dictatoriaux, sommes brutalisées par l’État, terrorisées dans les rues et battues dans nos maisons ? Notre sûreté et notre sécurité seront-elles à l’ordre du jour ?

Notre toute première femme cheffe de gouvernement prêtera-t-elle attention à l’effet dévastateur des tâches ménagères sur les femmes tunisiennes qui, selon une étude de l’ONU Femmes[5], passent 10 fois plus de temps que les hommes à des activités de reproduction sociale et pourtant leur travail reste invisible, non valorisé et non rémunéré, défini comme de l’amour ou soin plutôt que du travail ?

Tout en questionnant la symbolique de la nomination et en exigeant des actions concrètes, je reconnais que toutes les demandes ne peuvent être satisfaites dans le cadre du système actuel qui repose essentiellement sur une politique de domination. Je reconnais également que défier les institutions politiques patriarcales définies par les hommes, dominées par les hommes et qui servent les intérêts et les privilèges des hommes, est la tâche la plus difficile de tous les temps. J’ai également appris que les femmes leaders dans les structures politiques et sociales oppressives reproduisent souvent les mêmes attitudes patriarcales oppressives, et que les femmes puissantes ne servent pas nécessairement les intérêts des femmes.

Depuis la révolution, nous avons observé dans les partis politiques de nombreuses femmes représentant toutes les idéologies qui se présentent aux élections et sont élues sous des identités familiales en tant que filles, épouses et veuves d’acteurs politiques masculins. En échange d’une proximité avec le pouvoir qu’elles obtiennent, ces femmes font généralement preuve de plus de loyauté envers leur parti politique qu’envers l’agenda des droits des femmes. Mais la question qui se pose ici est, pour paraphraser Mona Eltahawy : Pourquoi les femmes se contentent-elles de miettes alors qu’elles pourraient viser le gâteau entier ?

Nommer Mme Najla Bouden dans le contexte de la crise économique, politique, institutionnelle et sanitaire actuelle, avec les pouvoirs limités que lui confère le décret 117, revient à la vouer à l’échec. Par cette décision, le président jette les femmes ainsi que le leadership politique des femmes dans la gueule du loup. Le peuple tunisien, qui a été trahi par l’élite politique et en premier lieu par le parti islamiste Ennahda, est impatient de changement et tiendra Mme Bouden pour responsable de toute la misère que nous vivons depuis 2011.

Mais si Mme Bouden a l’intention d’utiliser son nouveau pouvoir pour apporter un changement transformationnel et radical, alors les femmes et le mouvement féministe la soutiendront et seront derrière elle. Nous savons que le changement ne dépend pas d’une seule personne, le changement requiert des personnes, du pouvoir et une vision stratégique. Notre toute première femme cheffe de gouvernement nous mènera-t-elle vers une Tunisie juste et équitable ? Allons-nous “nous élever au fur et à mesure que nous grimpons?”[6] ?

Pour l’instant, je suis perplexe et en colère, et j’ai le droit de ressentir cela. Ne pas applaudir cette nomination ne fait pas de moi une moins bonne féministe. J’ai appris que je ne devais jamais donner carte blanche à un quelconque pouvoir, de la famille jusqu’à l’État, et que mon rôle de féministe n’est pas de mettre un homme sur un piédestal à partir du moment où il reconnaît que je suis son égale. Mon rôle est de défier le féminisme d’État et de promouvoir un féminisme qui profite à toutes les femmes.

Comme il est dit à juste titre dans le livre “Feminism for the 99%” : “Le féminisme pour les 99% est un féminisme anticapitaliste qui ne peut jamais se satisfaire d’équivalences tant que nous n’avons pas l’égalité, qui ne peut jamais se satisfaire des lois tant que nous n’avons pas la justice, et qui ne peut jamais se satisfaire de la démocratie tant que la liberté individuelle n’est pas calibrée sur la base de la liberté pour tous”[7].

Notes

[1] Maria Holt and Haifaa Jawad (2013) “Women, Islam, and Resistance in the Arab World”,Boulder: Lynne Rienner.

[2] Bearing the Burden: Women, Family Planning and the Making of Modern Tunisia Kimberly L. Mills Journal of Mediterranean Studies, Volume 17, Number 1, 2007, pp. 73-94 (Article) Published by Mediterranean Institute, University of Malta.

[3]Hassine, M. (2016) ‘Violations des Droits Economiques et Sociaux des Femmes Travailleuses dans le Secteur Textile’, Tunis : Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES).

[4]Penny,L (2011) “Don’t worry about the glass ceiling — the basement is flooding, says Laurie Penny”, UK: The New Statement.

[5]L’utilisation du Temps par les Tunisiennes et les Tunisiens. ONU Femmes,2013.

[6] Lifting as we Climb is America’s first Black women club.

[7]Arruzza, Cinza., Bhattacharya,Tithi. &Fraser,Nancy. (2019) Feminism for the 99% A Manifesto, New York: Verso.