Commençons par distinguer deux termes : la course et la piraterie. Contrairement à d’autres langues, le français a forgé, au fil des siècles, une définition propre à chacune des pratiques. La piraterie est l’interception illégale de bateaux opérée de manière spontanée ou organisée par une personne ou un groupe sans bénéficier de l’appui d’un Etat ou d’une entité souveraine constituée. La course recouvre les mêmes pratiques mais s’inscrit dans une politique.

Bien qu’ayant existé au Moyen-Âge en Méditerranée, la course connaît son essor entre les XVIème et XIXème siècle. Dans cet article, on s’intéressera à la course pratiquée à l’Ouest de la Méditerranée, dans ce que les Occidentaux appelaient les Etats Berbéresques puis barbaresques. Il s’agit des entités politiques situées en Afrique du Nord entre Syrte et Gibraltar. A partir du XVIIe siècle, le territoire correspondant à une partie de l’actuel Maroc a réussi à éviter la domination de l’Espagne et de l’Empire ottoman. Plus à l’est, trois régences – Alger, Tunis et Tripoli – dépendent de la Sublime porte mais acquièrent, au fil des siècle, une autonomie plus ou moins importante. Le début du XVIe siècle voit également un important mouvement de population. La chute du Royaume musulman de Grenade, en 1492, achève la Reconquista en Espagne. Après une phase d’inquisition et de conversion forcée des Juifs et des musulmans restés dans la péninsule ibérique, les autorités espagnoles décident, en 1609, l’expulsion des Morisques vers les côtes maghrébines. A partir de cette date, le bassin occidental de la Méditerranée connaît une dichotomie quasi parfaite, entre des Royaumes chrétiens au nord et des terres d’islam au sud. C’est à ce moment que la course se développe de manière exponentielle.

Arrivée de captifs Européens à Alger – Gravure hollandaise de Jan Goeree & Casper Luyken (1706), Musée historique d’Amsterdam.

Les raisons de cet essor sont multiples. La première est politico-financière, cette activité permet d’asseoir une domination sur la Méditerranée et de remplir les caisses des Etats concernés. Certains historiens évoquent une sorte de revanche pour laver l’affront de la perte de l’Andalus ou une manière de reprendre les croisades médiévales. D’autres avancent une pratique rendue nécessaire par le protectionnisme imposé par certains Etats européens. Enfin, il existe une corrélation entre le contexte géopolitique dans le Vieux continent et le développement de la course. C’est ainsi que les guerres engendrées par la révolution française en 1793 puis les campagnes napoléoniennes à partir de 1801 profitent à la course et aux razzias opérées par Etats du sud de la Méditerranée. De même, le Congrès de Vienne de 1815, qui solde l’aventure bonapartiste et instaure un nouvel ordre européen, va contribuer à affaiblir durablement la course.

Esclaves chrétiens

Encouragée par l’Empire ottoman, la course permet à la fois d’imposer une domination sur le bassin méditerranéen, de récupérer les cargaisons des bateaux chrétiens ainsi que leurs occupants. Ceux-ci sont soit réduits en esclavage soit restitués à leurs Etats d’origine moyennant le paiement d’une rançon. Certains esclaves, convertis à l’Islam, accèdent à de hautes responsabilités, voire deviennent à leur tour des Corsaires. C’est notamment le cas du Bey Mourad Ier, fondateur de la dynastie mouradite en Tunisie. (1613-1701). Né sous le nom de Giacomo Santi, ce Corse est capturé enfant par des pirates de la régence de Tunis qui, sous Youssef Dey, a développé un système de course permettant au gouverneur de toucher un pourcentage sur la capture des bateaux chrétiens.  Converti à l’islam et intégré au corps militaire, le désormais prénommé Mourad s’enrichit en s’adonnant à la piraterie. Il accède au titre de Pacha avant de fonder la première dynastie beylicale tunisienne. Ses successeurs mouradites puis husseinites poursuivent dans cette pratique, qui leur permet, en plus des gains financiers, de développer une flotte propre à eux et d’accéder à une certaine autonomie vis-à-vis de la Sublime porte. Une industrie de corsaires se met en place. Les Beys sont en tirent profit directement ou passent par des intermédiaires comme la famille Ben Ayed.

1804, Une expédition de l’US Navy, engageant les canonnières et les fortifications, de Tripoli, lors de la première guerre barbaresque – History Navy

Des pratiques similaires sont observées par les autres royaumes et Etats barbaresques. C’est ainsi que les marchés du Batistan (Alger), de Tunis et de Salé (près de Rabat) deviennent d’importants lieux de vente d’esclaves chrétiens. L’augmentation substantielle de cette pratique incite les pays occidentaux à adapter leurs politiques pour sécuriser leurs embarcations. Cela peut prendre la forme d’un accord sur un tribut à payer ou d’affrontements militaires. La toute jeune nation américaine choisit successivement les deux options. En 1797, elle signe à Alger, un traité d’amitié avec les régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli. Des représentations consulaires sont ouvertes dans ces trois dépendances de l’Empire ottoman. Mais l’imposition par Alger et Tripoli de sommes jugées confiscatoires par les Américains, va donner lieu aux guerres barbaresques. La première se déroule entre 1801 et 1804 et oppose l’US Navy à la Régence de Tripoli alors que la seconde voit s’affronter les forces américaines avec les Deys d’Alger entre 1810 et 1811. Washington remporte les deux guerres et affaiblit considérablement les flottes barbaresques. Contrairement à ses deux voisines, la Régence de Tunis, sous l’impulsion du Bey Hammouda Bacha, qui règne de 1782 à 1814, opte pour réduction significative de la course au profit de la mise en place d’une marine marchande professionnelle[1].

Il est à noter que les embarcations européennes ne sont pas les seules cibles des entités musulmanes. En effet, une sorte de concurrence s’installe entre les contrées musulmanes. Alger, qui domine la piraterie, s’en prend à ses voisins barbaresques, aboutissant à des affrontements armés terrestres et maritimes. C’est notamment le cas de la bataille navale de 1811, au large de Sousse, qui est perdue par la marine tunisienne[2].

Après la chute de Bonaparte en 1815, le Congrès de Vienne pacifie les relations entre Etats européens et s’attelle à la stabilisation de la région. Cela passe par l’éradication de la course pratiquée par les Etats barbaresques. L’expédition de Lord Exmouth en 1816 au large d’Alger réduit significativement les actes de piraterie et la traite d’Européens. La prise d’Alger par les Français en 1830 met un coup d’arrêt à cette activité et ouvre le cycle colonial dans les pays du Maghreb.

Piraterie d’aujourd’hui

Si la course a connu son âge d’or durant la période de la Régence de Tunis, la piraterie revient n’a pas pour autant disparu de l’actualité tunisienne. En 2011, le Carthage II, un navire battant pavillon panaméen a été capturé par des pirates somaliens. Il a fallu que les autorités payent une rançon de 2 000 000 de dollars américains pour que l’équipage, majoritairement composé de Tunisiens, soit libéré. Le 26 août 2023, la garde nationale tunisienne arrête 4 tunisiens accusés de « piraterie maritime ». Le parquet de Monastir accuse les personnes interpellées de « s’être emparés des moteurs et d’argent sur un bateau transportant des migrants tunisiens qui cherchaient à se rendre en Italie ».Les autorités italiennes s’emparent de l’affaire pour rappeler la nécessité de lutter contre l’immigration irrégulière.

Novembre 2023, réunion entre le ministre de la Défense, Imed Memich et l’ambassadeur Egyptien, Ehab Fehmy pour renforcer la coopération militaire, la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime.

La question de la piraterie semble être prise au sérieux par les gouvernements successifs post-2011. En 2019, Youssef Chahed a signé des protocoles avec des Etats membres de la Ligue arabe portant notamment sur « l’interdiction du piratage maritime ». Plus récemment, en novembre 2023, une réunion entre le ministre de la Défense nationale, Imed Memich et l’ambassadeur d’Egypte en Tunisie, Ehab Fehmy a évoqué « la possibilité de développer la coopération militaire dans d’autres domaines, tels que la formation des forces spéciales, la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime. ».

Jhon Ward ou Birdy, connu sous le nom de Jack Ward et Rays Youssef (1553-1622)

La course et de la piraterie se retrouvent dans le domaine culturel et dans la mémoire collective. Les communes de Tunis et de La Marsa possèdent chacune une rue portant le nom de Khiereddine Barberousse, du nom du corsaire ottoman qui a pris Tunis à la coalition entre les Espagnols et les Hafsides, en 1534. Le film franco-tunisien Pirates, sorti en 1986, réalisé par Roman Polanski et produit par Tarek Ben Ammar, a été tourné en partie en Tunisie. Enfin, d’après le journaliste britannique, Giles Milton, le personnage de Jack Sparrow, héros de la saga Pirates des Caraïbes est inspiré d’un corsaire anglais converti à l’islam et devenu sujet du dey de Tunis. Il s’agit de Jack Ward (1553-1622). Après avoir pratiqué la course pour le compte de la reine Elisabeth Ière (1533-1603), il se convertit à la piraterie quand l’Angleterre signe la paix avec l’Espagne. Il s’allie alors avec le dey de Tunis, Othman (qui administre la régence entre 1593 et 1610). Il meurt dans la capitale de Tunis. Comme le fait remarquer un article du Courrier de l’Atlas, Sparrow arbore un pendentif frappé d’un croissant et d’une étoile, des symboles islamiques à une époque où la piraterie était le terrain d’affrontements religieux.


[1]Michel Tuchscherer, « Daniel Panzac, Les corsaires barbaresques. La fin d’une épopée 1800-1820, Paris, CNRS, 1999, coll. Méditerranée », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 95-98 | 2002, pp 486-488.

[2] Alert Delvoux, Le Raïs Hamidou, Alger, Typographie Albert Jourdan, 1859 pp 123-125