Casquette vissée sur la tête, Sadok arpente à longues enjambées les allées d’agrumes avant d’arriver dans ce qui semble être son bureau. Contraste saisissant entre la chaleur des orangeraies et l’austérité du local. Nous sommes dans un petit village à proximité de Slimane, à l’entrée du Cap-Bon, sur un champ de 50 hectares où s’étendent des orangers à perte de vue. La récolte ne va pas tarder à prendre fin en ce début de printemps. Dans ce qui ressemble à un entrepôt, des ouvrières agricoles trient méthodiquement les oranges et les disposent dans des cageots. Un pulvérisateur agricole est stationné à proximité. Son conducteur, un ouvrier d’une cinquantaine d’année a terminé son travail. Sans cabine de protection, ni équipement, il vient d’épandre des pesticides sur une partie de la parcelle. « Il y a un décalage entre ce qu’on aimerait mettre en place et la réalité », regrette Sadok. Il évoque rapidement la maladie chez des membres de sa famille, une prise de conscience sur les effets néfastes des pesticides, et sa volonté de réduire son utilisation. « J’ai voulu passer d’une agriculture intensive qui n’a comme credo que le rendement, à une agriculture qui soit respectueuse de l’homme et de la nature », explique-t-il. Mais très vite, c’est la désillusion et le local réservé aux pesticides est à nouveau approvisionné.

Quand le ministère de l’agriculture fait de l’épandage aérien trois fois par an avec du malathion sans même prévenir les habitants, j’ai un peu le sentiment de me battre pour rien.

Sadok

Chaque fois qu’une pluie de pesticides s’abat dans la région, c’est la consternation pour Sadok. « Ils n’épargnent même pas le chemin qu’empruntent les élèves du village pour se rendre à l’école primaire : imaginez ce que ces enfants respirent » !

Des pesticides dangereux dans nos champs…

Reconnu cancérigène pour l’homme par l’OMS et interdit en Europe depuis 2007, le malathion est pourtant homologué par le ministère de l’agriculture et utilisé dans le cadre de campagnes nationales. Et il est loin d’être le seul.

Nous pourrions citer une cinquantaine de substances actives autorisées mais que l’on retrouve dans la liste des CMR, c’est-à-dire des substances potentiellement cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction. Exemples : le tebuconazole, utilisé notamment en grande culture, serait non seulement classé cancérigène, mais serait aussi un perturbateur endocrinien et un agent toxique pour la reproduction. Il en est de même pour la simazine, interdite en Europe depuis 2004, le cyproconazole, dont l’interdiction en Europe est très récente, ou encore le phosmet, interdit lui aussi en Europe depuis 2016. Le chlorothalonil, considéré comme cancérigène présumé et présentant un risque élevé de pollution des eaux, a fait l’objet d’une restriction d’usage, mais reste homologué. Pourtant, la réglementation sur les pesticides est, sur le papier, très exigeante : la loi n°92-72 impose une homologation ou une autorisation provisoire d’importation et de commercialisation des pesticides à usage agricole. Pour obtenir l’homologation, une commission technique est chargée de vérifier l’efficacité, la conformité et l’impact sanitaire et environnemental du pesticide. « Mais dans les faits, c’est essentiellement l’efficacité du pesticide sur tel ou tel ravageur ou maladie qui est privilégié », déplore Semia Gharbi, experte en sciences de l’environnement, présidente de l’Association pour l’éducation environnementale des générations futures (AEEGF) et elle-même membre de la commission.

…et dans nos assiettes

On ne compte plus les travaux scientifiques qui remettent en cause le recours massif aux pesticides. Etudes après études, les scientifiques démontrent les dangers des pesticides sur l’environnement et la santé humaine. Ils seraient impliqués dans un grand nombre de pathologies lourdes : cancer, maladie de Parkinson, bronchite chronique, malformations diverses. Et auraient des conséquences délétères sur la faune et la flore. Pourtant, ils continuent d’être partout. Et en Tunisie, l’importation des produits phytosanitaires ne cessent de croitre. Nous sommes passés de 8546 tonnes en 2012 à 9164 en 2021.

Un rapport national sur la situation des Pesticides Hautement Dangereux en Tunisie datant de 2020, confirme que les principales cultures couramment consommées par les Tunisiens, comme la tomate par exemple, sont intensivement traitées par des pesticides extrêmement dangereux. Ce rapport indique également que 22% des pesticides homologués sont classés comme « Pesticides Hautement Dangereux ». Une étude a également révélé que sur un échantillon de 64 raisins de table, provenant de différentes régions, tous contenaient des résidus de pesticides[1]. Ce n’est pas tout : selon une enquête réalisée par l’INAT[2], sur 159 échantillons d’oranges analysées, 62% d’entres elles sont contaminées et 33% dépassent la limite maximale de résidus pour trois substances, dont le méthidathion qui a pourtant été retiré du marché en 2013.

D’autres études viennent confirmer la présence de substances dangereuses dans notre alimentation. Un document interne à l’Agence Nationale de Contrôle Sanitaire et Environnemental des Produits (ANCSEP) fait froid dans le dos. Il brosse un tableau des niveaux de résidus que l’on retrouve dans les aliments les plus consommés par la population : 13 pesticides ont un dépassement de la dose journalière admissible (DJA). Or, parmi ces pesticides : 6 ne sont pas homologués en Tunisie, 3 sont des polluants organiques persistants et 3 font partie de la liste des pesticides extrêmement dangereux.

Ni encadrement, ni contrôle

Pour Lamia Nasri, représentante de l’UTAP au sein de la commission d’homologation, le problème se situe au niveau du contrôle dans l’usage des pesticides : « d’un côté, les agriculteurs ne respectent pas les recommandations d’utilisation, de l’autre, l’Etat ne met pas les moyens qu’il faut pour les accompagner », remarque-t-elle. En effet, au sein de chaque Commissariat régional de développement agricole (CRDA), une cellule territoriale de vulgarisation agricole est censée accompagner les agriculteurs et les conseiller sur les traitements adaptés aux maladies et ravageurs. Ali, agriculteur à Menzel Bouzelfa depuis plusieurs générations, assure qu’il n’a jamais vu un seul vulgarisateur sur sa parcelle, mais reconnait que des formations sont organisées au sein du CRDA. Des formations auxquelles il n’a jamais assisté : « vous connaissez un agriculteur qui peut se libérer le matin ? », ironise-t-il. Il a pris l’habitude de se rendre chaque semaine chez un vendeur de produits phytosanitaires qui a pignon sur rue. « Il sait exactement ce que je dois utiliser pour telle ou telle maladie, et en plus il me fait crédit ». Pour Semia Gharbi, cette situation n’est pas anodine : « le privé est venu combler l’absence de l’Etat, au détriment de toute éthique ». Ainsi, dans la région du Cap Bon, les enseignes de produits phytosanitaires, avec devantures flambants neuves, pullulent. A la sortie de la ville de Beni Khaled, un immense panneau publicitaire de Bayer – un poids lourd de l’industrie phytosanitaire qui a racheté Monsanto en 2018 – affiche : « Une protection élaborée et globale pour un meilleure rendement ». 

May Granier, présidente de l’Association Tunisienne pour la Formation à l’Agriculture Environnementale affirme que la région du Cap Bon est l’une des régions les plus exposées. « Les agriculteurs ne sont pas du tout sensibilisés aux risques des pesticides ». Pourtant, ils en sont les premières victimes. « Dans cette région, les cas de cancers sont anormalement élevés », poursuit-elle. On se rend chez les « revendeurs » comme on va chez le médecin, en confiance. Pourtant, la vigilance devrait être de mise : volonté d’en vendre plus qu’il n’en faut, compétences et connaissances parfois limitées, vente de produits interdits sur le marché. « Certains revendeurs proposent de mélanger des substances, or, ce sont des cocktails extrêmement dangereux », fulmine-t-elle. Ali nous emmène dans un petit local à l’extrémité de son champ, là où il stocke le matériel, dont plusieurs pulvérisateurs, les semences et les produits phytosanitaires.

Dans un coin, plusieurs produits sont entassés : ce sont les pesticides qu’il a achetés la veille. Sur une feuille blanche, écrit à la main par le revendeur, sont indiquées les doses pour chaque produit. Il s’empare d’une petite bouteille blanche : « celui-ci, je ne le connais pas, mais le revendeur m’a conseillé de l’utiliser rapidement ». Il s’agit de l’Oberon 240 SC, récemment interdit en France[3]. Il est censé lutter contre les mouches blanches, un ravageur qui inquiète beaucoup les agriculteurs du Cap Bon. Sans gants, ni masques, Ali prépare sa bouillie : dans la cuve du pulvérisateur, il mélange le produit avec de l’eau en le secouant activement. Puis, il s’en va « soigner » ses arbres. « Je n’ai qu’un seul objectif : assurer la survie de mes agrumes, avec toutes les maladies et la sécheresse, on a du mal à s’en sortir ». Sur une partie de la parcelle, plusieurs arbres semblent complètement brulés : ils ont été attaqués par le virus de la tristeza. Cette maladie, qui entraîne le dépérissement des arbres, est le principal fléau de l’agrumiculture dans le monde. Une hantise pour les agriculteurs.

Il y a des pesticides qu’on n’a plus le droit d’utiliser lorsque la récolte approche, mais qui respecte ces règles ? Nous sommes traumatisés par la multiplication des maladies, c’est difficile pour nous de tout suivre à la lettre,

reconnait Ali.

Ce délai avant récolte (DAR) est censé protéger les consommateurs, mais dans la mesure où les produits ne sont pas analysés avant leur mise en vente, comment neutraliser les abus ? « On revient au même problème, remarque Lamia Nasri, le manque de contrôle, en amont et en aval ». Dans un rapport publié en 2015[4], l’agence de promotion des investissements agricoles, alertait déjà sur l’absence d’une réglementation sur les résidus de pesticides et s’inquiétait de « trouver des agriculteurs traiter leur culture le jour même de la récolte des productions ».  Elle dénonçait également l’utilisation de pesticides dangereux à longue rémanence et non homologués sur culture maraichère, tels que le Mospilan : « c’est le cas notamment des produits homologués pour la lutte contre la mineuse des agrumes qu’on retrouve sur les cultures de primeur et dont le danger vient du fait qu’ils sont systémiques », précise le rapport. En clair : le produit est absorbé par la plante et transporté vers tous les tissus. Le lavage et le pelage, censés réduire les résidus de pesticides, n’aura ici aucun effet. Et n’y allant pas par quatre chemins, l’agence affirme que selon les experts de l’OMS et des spécialistes en santé publique, la recrudescence constatée en Tunisie des maladies du cancer serait liée à la présence de résidus de pesticides dangereux dans notre alimentation.

Pour un principe de précaution

A la sortie de Beni Khaled, nous retrouvons Mohamed, sur une des parcelles qu’il exploite. Il tient à nous montrer les pièges qu’il a installés pour lutter contre la cératite, un ravageur redoutable. « Certains ont été fournis par le ministère, mais j’en ai ajouté pour plus d’efficacité ». Une alternative aux insecticides que l’on retrouve dans la plupart des champs d’agrumes du Cap Bon.

Mais il s’agit là d’une goutte d’eau dans un océan de poisons. Mohamed continue à se rendre régulièrement à la « pharmacie », comme il aime appeler les revendeurs de produits phytosanitaires. Sans grande conviction. « J’aimerais trouver d’autres solutions. Mais toutes ces nouvelles maladies qui touchent nos agrumes, ce n’est pas moi qui les ai ramenées. On nous a pris en otage », s’indigne-t-il. Pour Semia Gharbi, la responsabilité revient à l’Etat qui doit appliquer le principe de précaution. Selon elle, tant qu’il n’y a pas un système d’alerte, de contrôle et d’évaluation des risques, il faut interdire sans exception tout les pesticides hautement dangereux. « Nous ne pouvons pas faire porter la responsabilité aux agriculteurs, c’est à l’Etat d’agir », martèle celle qui a réussi à faire interdire 22 pesticides en juillet dernier. Mais face à un marché qui pèse 50 milliards de dollars par an et l’idée, bien ancrée, selon laquelle les pesticides sont essentiels à la sécurité alimentaire, le combat de Semia Gharbi s’apparente à un travail de Sisyphe. Elle dénonçait il y a quelques années « l’hypocrisie de l’Europe » qui continue d’exporter vers la Tunisie des pesticides dangereux alors même qu’ils sont interdits sur le Vieux Continent. Actuellement, elle travaille sur les dangers des substances toxiques dans les jouets en Tunisie : là aussi, le tâtonnement des différents ministères concernés révèle une forte tension entre enjeux de santé publique et intérêts privés.


[1] Pesticide residues in Tunisian table grapes and associated risk for consumer’s health – PubMed (nih.gov)

[2] Résidus de pesticides dans les oranges et ses différentes parties: quel risque pour la santé du
consommateur ?

[3] Décision de retrait de l’autorisation de mise sur le marché d’un produit phytopharmaceutique.

[4] Etude de l’encouragement des investissements et de développement de production de légumes sous serres.