Les parents comme les enfants ressentent un malaise en matière de sexualité. L’absence de communication autour de ce sujet reflète la persistance de schémas d’éducation stricts et patriarcaux, mais aussi des appréhensions et un manque d’outils pour en parler. C’est ce qui ressort de l’enquête sur les attitudes des mères en matière d’éducation sexuelle de leurs enfants, réalisée par le Groupe Tawhida Ben Cheikh et publiée récemment.

Cette étude a couvert un large panel de mères : 1 200 femmes mariées, âgées de 15 à 49 ans, ayant des enfants de 10 à 19 ans et résidant dans le Grand Tunis (gouvernorats de Tunis, de l’Ariana, de Ben Arous et de la Manouba).

Elle fait suite à une enquête de 2023 sur la recomposition des valeurs liées à la sexualité, à la santé sexuelle et reproductive et aux relations de genre. Cette précédente étude avait montré que les jeunes Tunisiens commencent leur vie affective de plus en plus tôt : 15 ans en moyenne pour les garçons, 16 ans pour les filles.

Cette vie sentimentale s’accompagne de pratiques sexuelles variées, allant des caresses et câlins à d’autres types de rapports, chez 41,5 % des jeunes interrogés. L’enquête portait sur 5 837 jeunes hommes et femmes, âgés de 18 à 29 ans, issus de huit gouvernorats : le Grand Tunis, le Kef, Sfax, Médenine et Tataouine.

Pour gérer cette vie sentimentale et sexuelle, les jeunes se tournent principalement vers leurs amis (49,6 %), Internet (48,3 %) et les réseaux sociaux (28,7 %). Les parents apparaissent comme le dernier recours : seuls 15,8 % s’informent auprès de leurs mères et 4,4 % auprès de leurs pères.

« Ces résultats nous ont interpellés. C’est pour cela que nous avons voulu enquêter de l’autre côté, c’est-à-dire auprès des parents, en commençant par les mères, pour comprendre leurs perceptions de la sexualité de leurs enfants », explique Hedia Belhadj, présidente du Groupe Tawhida Ben Cheikh, dans un entretien avec Nawaat.

19 décembre 2025 Tunis – présentation des résultats préliminaires de l’étude réalisée par le Groupe Tawhida Ben Cheikh, sur les attitudes des mères en matière d’éducation sexuelle de leurs enfants – GTBC fb

Filles vs garçons : un encadrement parental profondément genré

L’analyse révèle une différenciation genrée dans les échanges entre mères et enfants sur la puberté. Les mères abordent plus fréquemment ces sujets avec leurs filles qu’avec leurs fils, suggérant une plus grande légitimité accordée aux filles dans ces discussions ou, à l’inverse, une gêne persistante lorsqu’il s’agit des garçons.

À titre d’exemple, 91 % des mères discutent de la puberté avec leurs filles, contre 67,4 % avec leurs fils. La pilosité intime ou la croissance des poils sous les aisselles sont ainsi associées au corps féminin, renforçant l’idée d’une socialisation différenciée selon le sexe.

Pour les thèmes communs aux filles et aux garçons, des différences notables apparaissent : les relations sexuelles sont plus souvent abordées avec les filles (38,8 %) qu’avec les garçons (26 %), quel que soit l’âge des enfants, traduisant un contrôle parental plus marqué sur la sexualité féminine. La masturbation, en revanche, est légèrement plus discutée avec les garçons (20 %) qu’avec les filles (16,6 %), sans variation significative selon l’âge.

Ces résultats suggèrent que les filles font l’objet d’un encadrement discursif plus soutenu, tandis que les garçons restent moins inclus dans un dialogue approfondi, malgré des pratiques sexuelles plus fréquentes (48,9 % des garçons contre 31 % des filles déclarent avoir eu des échanges de caresses, baisers ou autres rapports sexuels).

L’éducation parentale apparaît d’autant plus nécessaire face au recours massif des jeunes aux sites pornographiques, qui diffusent des représentations erronées du corps et de la sexualité.

Globalement, les mères privilégient le dialogue lorsqu’elles découvrent une consommation de pornographie, légèrement plus fréquemment avec les filles qu’avec les fils. La sanction est également envisagée davantage pour les filles (13,2 %) que pour les garçons (11,6 %), traduisant une approche normative et contraignante de la sexualité féminine.

 À l’inverse, ignorer la situation est plus fréquent vis-à-vis des fils (9,9 %) que des filles (4,4 %), suggérant une tolérance implicite plus élevée envers la consommation masculine.

Le corps et la sexualité féminines restent soumis à un contrôle parental et social plus intense, confirmant la persistance de visions patriarcales. Paradoxalement, ce sont les mères elles-mêmes, victimes du patriarcat, qui véhiculent cette éducation genrée.

« Le contexte national et international, marqué par le populisme, constitue également un terreau propice pour la montée du discours masculiniste agressif à l’égard des droits des femmes », s’inquiète Hedia Belhadj.

 Cette tendance est inquiétante dans une Tunisie où l’égalité n’est pas pleinement ancrée et où les acquis des femmes restent fragiles. Fin novembre, le député Abdessattar Zarâi a d’ailleurs appelé au rétablissement de la polygamie, interdite depuis 1956.

Les ambivalences autour de la sexualité

Malgré ce cadre traditionnel, les mères expriment un besoin d’éducation sexuelle pour leurs enfants : plus de 73 % se déclarent disposées à participer à des réunions avec d’autres parents pour échanger sur la santé sexuelle et reproductive. Cette ouverture est plus marquée chez les mères ayant un niveau d’éducation supérieur, soulignant le rôle du capital scolaire et économique dans l’acceptation de ces espaces de discussion.

Une large majorité (81,3 %) se dit favorable à l’introduction d’un cours d’éducation sexuelle dans le programme scolaire, avec une acceptation qui augmente avec le niveau d’instruction : de 77,6 % pour les mères non scolarisées à 87,6 % pour celles de niveau supérieur. Les mères privilégient majoritairement le collège (42,2 %) pour démarrer ces cours, mais accordent aussi une place significative au primaire (26,4 %), reconnaissant l’importance d’une sensibilisation précoce.

Les jeunes ressentent également ce besoin, même les garçons plus épargnés par la rigueur des normes sociales. « Nous avons constaté que les garçons sont en détresse. Ils ont de plus en plus de mal à aborder les filles et à socialiser avec elles », explique Hedia Belhadj.

L’éducation sexuelle permet d’établir des relations affectives et sexuelles plus saines et de réduire les risques liés à la méconnaissance : avortements, infections sexuellement transmissibles, VIH. Elle est aussi nécessaire pour informer les jeunes sur les abus sexuels dont ils peuvent faire l’objet.

L’enquête de 2023 révèle que seuls 54,2 % des jeunes connaissent le préservatif masculin, 45,8 % la pilule contraceptive et 20,8 % la pilule du lendemain. En outre, 38 % des garçons et 31 % des filles sont opposés à l’accès à l’avortement pour les femmes célibataires. Seuls 30,9 % des hommes et 15,8 % des femmes déclarent avoir une « bonne connaissance » de la sexualité.

Face à ces problématiques, les autorités tâtonnent pour imposer l’éducation sexuelle. En 2020, le ministère de l’Éducation avait annoncé son introduction dès l’école primaire, mais il s’agissait surtout d’un effet d’annonce. La société civile, les parents et les jeunes continuent de réclamer une réponse concrète, tant sur le plan social que sanitaire.