Dans un paysage musical tunisien souvent saturé de productions rapides et de formules répétitives, le retour de VIPA (Kais Kikli) avec l’album ONE BAND ONE SOUND (O.B.O.S), et plus particulièrement le titre “Ken Ritni 9olli” (كان ريتني قلي), sorti le 26 avril 2026, marque un tournant notable. Réalisé par Synda Jebali avec une direction artistique exigeante et une équipe technique de premier plan (image : Zied Ben Chaabane, montage : Yassine Bouchneb, production exécutive: Digital Iris), ce clip transcende le format traditionnel du vidéo-clip rap pour s’imposer comme une véritable proposition cinématographique et théâtrale.
Une esthétique de la tension contenue et de l’absurde ritualisé
Dès les premières images, la mise en scène impose une atmosphère dense, presque claustrophobique, où l’espace devient un acteur à part entière. VIPA évolue dans des décors stylisés aux lignes géométriques marquées, baignés de contrastes lumineux violents, alternant lumières chaudes et froides, ombres portées et éclats brutaux. Cette construction visuelle n’est pas gratuite: elle sert directement le propos du morceau, centré sur les regrets, les non-dits et les occasions manquées dans des relations humaines toxiques ou inachevées.
On y perçoit trois influences majeures qui enrichissent profondément la lecture de l’œuvre et lui confèrent une dimension allégorique puissante.
D’abord, l’esprit du court-métrage “Le Festin” (الوليمة) de Mohamed Damak (1998). Comme dans ce classique du cinéma tunisien, où deux familles bourgeoises s’affrontent autour d’une table de mariage dans une comédie de mœurs acerbe et cruelle, Jebali et VIPA utilisent l’espace comme un théâtre des vanités et des masques sociaux. Les corps sont placés avec une précision presque chirurgicale, les regards et les gestes deviennent des armes silencieuses. Il ne s’agit plus seulement d’un rappeur qui performe, mais d’un personnage prisonnier d’un rituel social où les apparences dissimulent la violence des émotions refoulées.
Ensuite, la structure verticale et hiérarchique évoque fortement “The Platform” (2019) de Galder Gaztelu-Urrutia. La mise en scène joue sur une sensation d’empilement des niveaux, tant physiques qu’émotionnels. VIPA semble parfois pris dans une architecture qui descend ou monte, où chaque “étage” symbolise une strate de conscience: le souvenir, le reproche, l’acceptation impossible. La caméra glisse, plonge ou s’élève, créant une tension permanente, comme si le spectateur assistait à la descente inexorable d’une plateforme de vérité que personne ne veut vraiment partager.
Enfin, et de manière plus inattendue mais particulièrement pertinente, la mise en scène fait écho à la table du Chapelier fou dans « Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll. Cette référence à l’absurde ritualisé du thé interminable où le temps est figé, où les convives tournent en rond dans une conversation sans issue, où les règles sociales sont à la fois respectées et complètement dévoyées, trouve ici une résonance troublante. VIPA apparaît comme un convive piégé à cette table métaphorique des regrets éternels: les gestes répétés, les objets symboliques placés avec soin, l’impression que le temps s’est arrêté sur une phrase jamais prononcée ( “Ken ritni 9olli” ). Cette dimension absurde renforce l’aspect tragique du propos: on tourne en rond dans ses souvenirs, on ressert du thé empoisonné par les non-dits, sans jamais pouvoir quitter la table.
Ces trois références (tunisienne, dystopique contemporaine et littéraire fantastique) ne sont pas juxtaposées de manière gratuite. Elles se fondent dans une cohérence esthétique remarquable qui transforme le clip en un espace mental où le social, le psychologique et l’absurde se rencontrent.
Le corps et le flow comme langage
VIPA y livre une performance habitée et d’une grande maturité. Son visage, capturé en gros plans d’une rare intensité, porte les stigmates d’une introspection douloureuse. Le flow, technique et ciselé, ne cherche pas l’esbroufe: il sert le texte avec précision. Les couplets denses explorent les méandres du “si seulement”, cette phrase hantée qui résume tant de vies marquées par le silence et la résignation. Le refrain, accrocheur sans être simpliste, agit comme un leitmotiv obsédant, presque incantatoire.
La production musicale de Jihed Khmiri mérite d’être soulignée: en mêlant instruments organiques (batterie, basse, percussions) à une structure trap moderne, elle évite l’écueil du beat générique. La voix de VIPA n’est jamais écrasée. Elle respire, se brise parfois, donnant au morceau une authenticité et une vulnérabilité rares dans le rap tunisien actuel.
Une œuvre qui élève le genre
“Ken Ritni 9olli” réussit ce pari difficile: rester profondément ancré dans la culture rap tunisienne avec son énergie brute, son dialecte assumé et sa sincérité viscérale, tout en dialoguant avec une tradition cinématographique et littéraire plus large. Synda Jebali ne se contente pas d’illustrer le texte. Elle le met en espace, en tension, en mouvement et en absurdité contrôlée.
Dans un pays où le rap continue de se professionnaliser et de chercher sa maturité artistique, ce clip représente un cap important. Il prouve que l’on peut allier exigence formelle, profondeur thématique et impact populaire sans concession. VIPA ne joue plus dans la même cour que beaucoup de ses contemporains: il construit patiemment une œuvre cohérente, où chaque sortie est un manifeste de sérieux, d’ambition et d’intelligence artistique.
Ce n’est pas seulement un bon clip. C’est une pièce qui mérite d’être analysée, discutée et revue, comme on le fait avec une véritable œuvre d’art.




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