Sur les réseaux sociaux, on voit souvent circuler des images satellitaires, issues de Google Earth ou d’autres outils similaires, qui montrent des zones forestières ayant reverdi après un incendie. Pour beaucoup de gens, ces images semblent suffire à prouver que la forêt s’est complètement reconstituée. Le raisonnement est simple : le noir a laissé place au vert, donc la forêt est de retour.
Pourtant, cette façon de voir les choses peut facilement induire en erreur. En écologie comme en télédétection, voir du vert ne suffit pas à confirmer la présence d’une forêt. Une forêt, c’est bien plus qu’une simple couleur : ce qui la caractérise vraiment, c’est sa structure, la façon dont elle fonctionne et les relations qui existent entre les espèces qui la composent.
Deux niveaux d’observation à ne pas confondre
Cette confusion provient de deux lectures différentes : le recouvrement spectral, issu des imageries satellitaires, et le recouvrement structurel, qui correspond à la reconstruction réelle de la forêt dans sa complexité verticale et fonctionnelle.
Le recouvrement spectral
Le signal spectral obéit à une dynamique bien connue. Juste après le passage du feu, ce signal s’effondre brusquement : la végétation calcinée réfléchit très peu le rayonnement, en particulier dans le proche infrarouge et le domaine du visible. Les capteurs satellitaires perçoivent alors une surface sombre qui contraste nettement avec la végétation environnante restée intacte.
Quelques mois après l’incendie, les espèces pionnières recolonisent les sols brûlés et relancent la photosynthèse. Vue depuis l’espace, la cicatrice laissée par le feu reverdit peu à peu. Les indices de végétation remontent rapidement, donnant l’impression d’un retour à l’état initial du couvert végétal.
Lorsque les conditions écologiques sont favorables, le signal spectral peut retrouver en cinq ans des valeurs proches de celles enregistrées avant l’incendie. Cette dynamique ne renseigne cependant que sur la reconquête de la végétation au sens large, et non sur la reconstitution de la structure forestière.

Le recouvrement structurel
Le recouvrement structurel, quant à lui, décrit la physionomie de la forêt : la hauteur et la densité des arbres, la biomasse ligneuse, ainsi que l’organisation verticale de la canopée. Sa trajectoire est bien plus lente, car elle s’inscrit dans des dynamiques de plusieurs décennies (20–50 ans), gouvernées par les processus de succession écologique qui structurent progressivement la reconstruction des écosystèmes forestiers.
Ainsi, là où le signal spectral peut se rétablir en quelques années, la structure forestière évolue à un rythme tout différent. Il faut des décennies pour qu’un arbre parvienne à maturité, que la canopée se referme et que les différentes strates de végétation se réorganisent.
Des trajectoires parfois irréversibles s’installent
La régénération ne suit pas toujours le schéma classique de la succession écologique. Les conditions locales, notamment les incendies répétés et les sécheresses prolongées, peuvent provoquer une rupture de trajectoire. Le système cesse alors de tendre vers une forêt structurée et se stabilise dans un état alternatif, dominé par des formations ouvertes, arbustives ou herbacées.
Le paysage se transforme profondément : il bascule vers un état moins boisé, plus ouvert et plus sec, où s’installe progressivement un processus de savanisation. Les formations arborées régressent au profit de structures plus ouvertes.
Cette transformation est souvent silencieuse, car elle reste difficile à percevoir sans une confrontation directe avec la réalité du terrain.
Le feu de Fernana : un cas révélateur
Le feu de Fernana constitue un cas d’école illustrant le décalage entre le recouvrement spectral observé par télédétection et la dynamique réelle de reconstruction structurelle de l’écosystème.
Déclenché le 11 août 2021 à Aïn Debba, dans la délégation de Fernana, l’incendie a parcouru environ 1500 hectares de couvert végétal.
Avant l’incendie, le site présente une mosaïque forestière méditerranéenne, dominée par des essences telles que le chêne-liège, le chêne zéen et le pin maritime. Cette strate arborée est accompagnée d’un sous-bois dense et diversifié, composé notamment de filaires, de lentisque, de myrte, de bruyère et d’arbousier, contribuant à la complexité fonctionnelle et structurelle de l’écosystème.
En l’espace de quelques jours, cette architecture écologique a été profondément altérée, laissant place à un paysage simplifié, dominé par les troncs calcinés, les résidus ligneux et les cendres.
Deux mois après l’incendie, la reprise de la végétation est déjà visible sur le terrain. Les espèces pionnières colonisent progressivement le site.
Fernana, cinq ans après le passage du feu
En 2026, cinq ans après l’incendie, le signal spectral affiche des valeurs radiométriques proches de celles observées avant le feu. Les indices spectraux, notamment le NBR (Normalized Burn Ratio), indiquent un retour à des niveaux quasiment comparables à ceux enregistrés avant le sinistre de 2021.

Certes, les espèces pionnières ont recolonisé le terrain, formant par endroits un tapis végétal plus ou moins continu. Mais ce tapis végétal ne fait pas une forêt. Car la structure forestière demeure profondément altérée.
La pinède a cédé durablement la place à des formations arbustives basses. Les pins maritimes ont disparu localement. À leur place, un maquis dense, dominé par le lentisque et le ciste, s’est installé, modifiant en profondeur la physionomie du paysage.
Le chêne-liège, essence réputée pour sa résistance au feu grâce à son écorce, montre une reprise encore limitée. Le taux de mortalité demeure élevé. Une partie des arbres adultes, fragilisés par la sévérité de l’incendie et par le stress hydrique postérieur, n’a pas survécu.
Au regard des observations de terrain, l’écosystème montre un basculement durable vers une formation de type maquis arboré.

Conclusion
Le cas de Fernana illustre un décalage fondamental entre le signal enregistré par les capteurs satellitaires et le devenir réel d’un écosystème forestier après perturbation. Le retour à des valeurs spectrales élevées peut donner l’illusion d’une restauration complète du couvert forestier. Pourtant, ce signal ne renseigne que sur la reprise de l’activité photosynthétique.
L’analyse met en évidence une dissociation nette entre recouvrement spectral et recouvrement structurel. Le premier se rétablit relativement rapidement, porté par la recolonisation des espèces pionnières. Le second, en revanche, évolue lentement et peut être profondément altéré, avec des changements dans la composition floristique et la physionomie du paysage.
Ainsi, l’exemple de Fernana rappelle une exigence essentielle en télédétection: ne pas confondre le signal avec la structure, ni l’image avec l’écosystème. Cette leçon vaut aussi pour Melloula, pour Dar Chichou, et pour tous les massifs forestiers tunisiens qui, année après année, subissent le feu et ses séquelles.
Bibliographie
Achour, H. (2026). Melloula 2000 : mémoire d’un incendie, leçons d’un territoire vulnérable. Nawaat Magazine.
Amroussia, M., Viedma, O., Achour, H., & Abbes, C. (2023). Predicting spatially explicit Composite Burn Index (CBI) from different spectral indices derived from Sentinel-2A: a case study in Tunisia. Remote Sensing, 15, 335.
Daboussi, A. (2024). Characterisation of vertical fuel structure using GEDI data in the governorate of Jendouba, Tunisia. Mémoire de projet de fin d’études, Cycle Ingénieur Forêt et Aménagement du territoire, INAT–ISPT, 67 p.
Iheaturu C. J., et al. (2026). Remote sensing of tropical forest recovery: A review and decision-support framework for multi-sensor integration. Remote Sensing of Environment, 335, 115257.





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