Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

Une langue n’est jamais un simple instrument de communication. Elle véhicule des valeurs, des représentations, des imaginaires collectifs et parfois des préjugés. Lorsqu’elle concerne la santé mentale, elle devient également une question de dignité, de droits humains et de responsabilité sociale. Ce plaidoyer porte exclusivement sur le terme « schizophréne », et non sur le mot « folie », qui renvoie à mon sens à une tout autre histoire et à des significations bien différentes.

En Tunisie, comme dans de nombreux pays, le terme « schizophrène » a progressivement quitté le domaine médical pour entrer dans le langage courant comme une expression péjorative.

« Politique schizophrène », « société schizophrène », « schizophrénie sociale » : ces expressions sont fréquemment utilisées pour dénoncer l’incohérence, la contradiction ou le double discours. Leur efficacité rhétorique repose sur une image simplifiée : celle d’une personne supposée incapable de tenir une position cohérente. La presse consacrée à la Tunisie n’échappe pas à cet usage : on l’a vu qualifier de « schizophrène » aussi bien la démocratie tunisienne autour du Ramadan que le climat politique et administratif de l’après-révolution.

Pourtant, cette représentation ne correspond pas à la réalité clinique.

La schizophrénie n’est ni l’hypocrisie, ni le mensonge, ni la duplicité. Elle n’est pas une stratégie consciente consistant à défendre deux positions opposées. Il s’agit d’un trouble psychiatrique complexe pouvant affecter la perception de la réalité, la pensée, les émotions, le comportement et le fonctionnement social.

Une personne souffrant de schizophrénie ne choisit pas ses symptômes et ne manipule pas volontairement son environnement. Transformer ce diagnostic en métaphore de l’incohérence revient donc à attribuer à une maladie des caractéristiques qu’elle ne possède pas.

Au-delà d’une simple imprécision linguistique, cet usage contribue à renforcer une représentation erronée et stigmatisante d’un trouble qui demeure déjà associé à de nombreux préjugés, à la peur et parfois à l’exclusion sociale.

Un mot qui voyage, un mot qui s’use

Un mot est certes polysémique : il a une histoire, un cadre sémantique, mais aussi un contexte nosographique et clinique. Il peut voyager d’un registre à l’autre, de la science à la culture, de la médecine à la littérature, du langage médiatique au langage social. Mais l’utiliser sans prendre en considération toute sa portée et le pouvoir qu’il peut avoir risque aussi de renforcer, parfois malgré nous, la stigmatisation d’un trouble mental grave.

Une fois récupéré par le monde journalistique, culturel et par le langage social, le terme peut progressivement s’éloigner de son sens médical, jusqu’à déraper dans tous les sens. Et si nous revenons à notre contexte tunisien actuel, le terme est tellement galvaudé que cet usage se fait parfois au prix des personnes qui vivent et souffrent réellement de ce trouble.

C’est peut-être là que se situe toute la difficulté : ce n’est pas uniquement ce que nous voulons dire par un mot qui compte, mais aussi ce que son usage répété finit par produire dans l’imaginaire collectif tunisien.

Quand un terme dérive au point de perdre sa portée clinique et son sens premier, il ne reste alors au professionnel de santé mentale qu’un rôle essentiel : faire preuve de pédagogie, déconstruire les usages erronés et plaider pour un langage plus juste, voire participer à un plaidoyer pour le changement du terme — tentative déjà engagée depuis plusieurs années, notamment en France, où un collectif pluridisciplinaire de psychiatres, chercheurs et associations de patients a appelé publiquement à abandonner ce mot au profit d’une terminologie moins stigmatisante — afin que le mot ne finisse pas par écraser ceux qu’il est censé désigner.

Une confusion qui traverse les langues

En Tunisie, cette confusion se manifeste dans un espace linguistique particulier, marqué par l’interaction entre le français, l’arabe classique et le dialecte tunisien.

En français, le terme « schizophrène » est régulièrement utilisé dans les médias et le débat public pour qualifier des politiques, des décisions ou des comportements considérés comme contradictoires.

En arabe classique, le terme « الفصام » dans l’usage médiatique  demeure principalement associé au vocabulaire médical et institutionnel. Son emploi comme insulte reste moins fréquent, probablement en raison de son caractère technique.

Dans le dialecte tunisien, le glissement est plus ancien et plus profond : le mot désignait déjà, bien avant toute référence à la maladie, celui qui « dit une chose et son contraire ». L’importation du terme médical par le français n’a fait que renforcer cette confusion préexistante.

Trois langues, trois usages : en français et en dialecte tunisien, le mot circule librement comme métaphore de l’incohérence ; en arabe classique, il reste largement protégé par son caractère technique. Mais dans les deux premiers cas, le registre clinique et le jugement moral finissent par se confondre pendant que les personnes qui vivent réellement avec la schizophrénie, elles, portent le poids de cette confusion, quelle que soit la langue dans laquelle elle s’exprime.

Ce que ce plaidoyer propose

Ce plaidoyer ne vise ni à censurer la langue, ni à interdire les métaphores. Une langue vivante évolue grâce aux images et aux expressions nouvelles.

Il propose simplement une exigence de cohérence : lorsque nous parlons de santé mentale, nous devons reconnaître que les mots ne sont jamais neutres.

Cette confusion ne concerne malheureusement pas uniquement le langage populaire. Elle peut également être retrouvée dans les discours de personnes instruites, de journalistes, d’artistes, d’analystes politiques ou de personnalités publiques qui utilisent ce terme comme une simple figure de style pour exprimer une contradiction ou une incohérence.

Cette réalité rappelle que la stigmatisation en santé mentale en Tunisie ne résulte pas seulement d’un manque d’information. Elle peut aussi persister dans des milieux cultivés, lorsque des termes issus du champ médical sont employés sans mesurer leur portée symbolique et sociale.

Les journalistes, responsables politiques, artistes, créateurs de contenu et toutes les personnes disposant d’une visibilité publique ont un rôle particulier dans la construction des représentations collectives.

Chaque fois qu’un discours qualifie une société, une politique ou une décision de « schizophrène », le coût social est rarement visible pour celui qui prononce le mot. Pourtant, il contribue à maintenir une confusion entre maladie mentale et défaut moral.

Dans un contexte où la stigmatisation demeure un obstacle majeur au recours aux soins psychiatriques, le choix des mots devient une forme de responsabilité.

Pour un langage plus précis et plus humain

Il ne s’agit pas d’appauvrir le débat public, mais de l’enrichir. Il ne s’agit pas de supprimer la critique, mais de choisir des mots qui décrivent réellement ce que l’on veut dénoncer.

Une politique peut être incohérente. Une décision peut être contradictoire. Un discours peut être ambigu. Mais une maladie mentale ne devrait jamais devenir une étiquette morale. Choisir des mots plus justes n’appauvrit pas le débat public. Il le rend plus précis, plus inclusif, plus respectueux.

Plus honnête, aussi.

Il existe pourtant une étrange contradiction : certains passent leur temps à dénoncer les incohérences de notre société, mais n’hésitent pas à utiliser une maladie psychiatrique comme métaphore de cette incohérence.

Une manière, parfois involontaire, de combattre les préjugés tout en les reproduisant avec une certaine élégance verbale.

Le paradoxe est frappant : plus un mot semble intellectuellement sophistiqué, plus il peut parfois dissimuler une idée approximative.

La culture générale ne protège pas toujours contre les préjugés ; parfois, elle leur donne simplement un vocabulaire plus raffiné.

Et peut-être qu’une société réellement moderne ne se reconnaît pas seulement à sa capacité à produire des discours brillants, mais à sa capacité à éviter de transformer la souffrance des autres en simple figure de style.