L’année 2026 vient à peine de commencer, et des centaines de personnes sont déjà portées disparues en Méditerranée centrale, tandis que les recherches se poursuivent pour localiser les embarcations égarées. Le bilan final risque d’être bien plus lourd, confirmant une fois de plus que cette route migratoire demeure la plus meurtrière au monde.

Impact de la tempête Harry

Le passage de la tempête Harry, du 19 au 21 janvier 2026, a constitué un point de rupture dramatique, avec des vagues atteignant 16 mètres de haut et des vents violents transformant les traversées en défis mortels quasi impossibles. Ce cyclone méditerranéen rare, inédit depuis deux décennies par son intensité, a surpris les migrants partis en pleine période critique, aggravant les vulnérabilités des bateaux surchargés et non pontés.

Le 3 février, le navire humanitaire Humanity 1, opéré par l’ONG allemande SOS Humanity, a annoncé avoir retrouvé deux corps flottant en mer lors d’opérations de sauvetage. « Dans les deux cas, leur état indiquait qu’ils étaient dans l’eau depuis un certain temps. Ils n’ont pas pu être sauvés. Deux victimes silencieuses d’épaves passées inaperçues. Trop tard pour être secourues. Il n’est jamais trop tard pour pleurer », a déclaré l’ONG sur sa page Facebook, le 4 février.

L’association française SOS Méditerranée a annoncé, le 5 février sur sa page Facebook, qu’en date du 17 janvier, 44 personnes secourues par le navire marchand Sider avaient été transférées à bord. L’équipage du Sider avait fait tout son possible pour venir en aide aux rescapés, abandonnés pendant 72 heures en pleine mer.

Méditerranée Janvier 2026 – L’équipage de sauvetage Humanity 1 continue de chercher des bateaux en détresse. SOS Humanity

Quelques jours plus tôt, l’Ocean Viking, navire humanitaire affrété par l’association française SOS Méditerranée, avait repéré puis récupéré le corps d’une femme en Méditerranée centrale. Cette femme pourrait figurer parmi les 380 disparus signalés la semaine dernière, au moment où la tempête Harry ravageait la Méditerranée centrale.

En effet, selon les garde-côtes italiens, huit bateaux partis de Tunisie à la mi-janvier n’ont jamais atteint leur destination, entraînant la disparition de 380 migrants. Il s’agit de bateaux en fer partis de Sfax les 14, 18, 20 et 21 janvier 2026 et qui ont été pris par le cyclone Harry. Ils transportaient en moyenne 40 personnes chacun.

Ces chiffres ont également été rapportés par l’ONG italienne Mediterranea Saving Humans (MSH). Celle-ci fait état d’une catastrophe humanitaire de grande ampleur. Parmi les huit embarcations disparues, un seul migrant a été miraculeusement secouru le samedi 24 janvier. Il s’agit de Ramadan Konte, un citoyen sierra-léonais.

Le survivant raconte qu’il avait quitté Sfax à bord d’une embarcation transportant une cinquantaine de personnes de différentes nationalités lorsque le bateau a chaviré. Konte a survécu plus de 24 heures en mer avant d’être repéré par un navire marchand, à l’est de la Tunisie et au sud de Malte. Au moment de son sauvetage, de nombreux corps flottaient à la surface. Dans ce naufrage, il a perdu son frère, sa belle-sœur, son neveu, ainsi qu’au moins 47 autres personnes. Il a ensuite été pris en charge par les garde-côtes maltais.

MSH rapporte également qu’un bateau en fer est arrivé à Lampedusa le 22 janvier avec une personne décédée à bord. Parmi les victimes figureraient aussi des jumeaux âgés de seulement quelques mois, engloutis par la mer.

Le récit de Konte est crucial, non seulement pour le naufrage qu’il a vécu, mais aussi parce qu’il illustre de manière générale la situation désespérée des bateaux quittant Sfax à cette période : des embarcations à la dérive, avec peu ou aucune chance de survie, et sans intervention de secours active.

Refugees est un mouvement de réfugiés auto-organisé qui dénonce les abus en Libye, en Tunisie et au Niger. Il a recueilli des témoignages en Tunisie sur les circonstances des départs des migrants depuis Sfax. Depuis le 15 janvier, de multiples convois ont quitté différents points côtiers autour de Sfax, localement appelés kilomètres 19, 21, 25, 27, 30, 31, 33, 35 et 38. Selon des témoignages de personnes contraintes d’attendre faute d’argent et de proches des disparus, plusieurs convois entiers n’ont jamais réapparu.

Un passeur identifié localement comme Mohamed « Mauritanie » aurait organisé cinq convois, chacun transportant entre 50 et 55 personnes. Dans certains secteurs, dix bateaux sont partis, dans d’autres sept. Après avoir été témoins de naufrages, des survivants ont raconté que le fait d’avoir été redirigés vers le désert leur avait sauvé la vie. La police tunisienne les avait arrêtés lors de leur retour vers Mahdia.

Au-delà du 24 janvier, de nouveaux noms continuent d’apparaître : des personnes connues pour avoir quitté Sfax mais désormais injoignables, sans appels depuis la Libye, sans contact en détention, et sans confirmation de décès.

L’absence d’un système central pour enregistrer les départs, les pertes et les sauvetages rend le suivi extrêmement difficile, dénonce Refugees, qui rapporte des tensions violentes ayant éclaté entre communautés ivoiriennes et guinéennes. Parmi les disparus figurent des membres de familles et des militants connus.

À l’aune de ces informations, ces associations évoquent un bilan plus lourd : environ 1 000 disparus lors de la tempête Harry. Aucun chiffre officiel n’est disponible à ce stade, mais cette estimation est jugée crédible au vu des témoignages collectés.

De son côté, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) se dit « profondément préoccupée » par les informations faisant état de plusieurs naufrages mortels récents en Méditerranée centrale. « Plusieurs bateaux seraient partis au cours des dix derniers jours, transportant des centaines de personnes susceptibles d’être portées disparues ou présumées mortes. Les conditions météorologiques difficiles ont considérablement entravé les opérations de recherche et de sauvetage », indique l’OIM dans un communiqué publié le 26 janvier.

Dans un communiqué publié le lundi 2 février, L’agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) estime, de son côté, que les chiffres officiels des morts en Méditerranée ces dernières semaines « pourraient être en deçà du bilan réel ».

Responsabilités partagées

Ces drames surviennent dans un contexte de durcissement des politiques migratoires européennes. Mais l’ONG italienne s’interroge : « Face à ce drame, des questions se posent sur le comportement du régime de Kais Saied : comment expliquer le “laxisme” soudain des autorités tunisiennes, pourtant très efficaces ces derniers mois pour empêcher les départs » ? Difficile d’en savoir plus, tant l’opacité entoure la politique migratoire tunisienne.

Ce qui est certain, c’est que les accords conclus entre la Tunisie et l’Union européenne ont permis de réduire drastiquement le nombre d’arrivées sur les côtes italiennes. En 2025, seules 1 828 personnes originaires de Tunisie ont atteint l’Italie, contre environ 7 677 en 2024, selon Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

Il attribue cette baisse au renforcement du dispositif sécuritaire : multiplication des contrôles, surveillance accrue terrestre, maritime et aérienne, et recours à des moyens technologiques avancés. Les politiques de refoulement ont également instauré un climat de peur chez les candidats à l’exil, dissuadés d’investir des sommes importantes pour risquer l’arrestation ou l’expulsion. À cela s’ajoute l’explosion des coûts : le prix d’une traversée, la « harka », atteint désormais plusieurs milliers de dinars.

Romdhane Ben Amor dénonce par ailleurs l’absence de statistiques officielles depuis la mi-2024 sur les interceptions, les victimes et les disparus. Cette « rétention d’information » traduirait, selon lui, une volonté de masquer le rôle de la Tunisie en tant que rempart des frontières européennes, tout en occultant les drames humains qui se jouent sur ses côtes.

Tobrouk 22 janvier 2025: Un naufrage au large des côtes de Tobrouk a couté la vie à 51 personnes. Refugees in Libya.

Autres responsables désignés par l’ONG MSH : les autorités italiennes et maltaises, vivement dénoncées par les organisations de sauvetage. « Le silence et l’inaction des gouvernements de Malte et d’Italie sont glaçants. On ne doit pas parler de ceux qui ont perdu la vie en mer, surtout quand ces morts exposent l’échec des politiques migratoires et de la collaboration avec la Libye et la Tunisie. Mais nous ne cesserons de réclamer avec force vérité et justice face à cette tragédie d’une ampleur inouïe », assène la présidente de l’organisation humanitaire.

L’OIM, de son côté, pointe la responsabilité des réseaux de trafic de migrants, qui continuent d’opérer en toute impunité, envoyant des personnes en mer à bord d’embarcations surchargées et impropres à la navigation, y compris en pleine tempête. « Ces tragédies rappellent une fois de plus les conséquences mortelles du trafic et de la traite des migrants, ainsi que l’urgence pour la communauté internationale de démanteler ces réseaux criminels afin de prévenir de nouvelles pertes humaines », souligne l’organisation.

Le bilan définitif pourrait encore s’alourdir, confirmant avec une brutalité persistante que la Méditerranée centrale demeure le couloir migratoire le plus meurtrier au monde. Rien qu’en 2025, plus de 146 000 personnes ont tenté la traversée vers l’Europe par les différentes routes maritimes, tandis que 1 953 ont été déclarées mortes ou portées disparues, selon les données du HCR, ainsi que des autorités et de ses partenaires.

Pour les militants et les familles des disparus, ce drame ne saurait passer sous silence. Ils réclament vérité et justice face à ce qu’ils dénoncent comme une faillite morale et politique des États riverains de la Méditerranée. Car ce ne sont pas seulement des embarcations qui coulent, mais des choix politiques assumés. En somme, les États semblent avoir fait du naufrage en mer, une véritable politique migratoire.