Gabès, au sud-est de la Tunisie, est un lieu à la géographie singulière : une oasis côtière où les dattiers plongent leurs racines dans le sable à quelques mètres de la mer. Jadis réputée pour la pureté de son air et la richesse de ses fonds marins, la région abritait un écosystème rare au monde : l’union de la mer, de la montagne et du désert.
Mais en 1972, la création du Complexe Chimique Tunisien (CCT, aujourd’hui GCT — Groupe Chimique Tunisien) bouleversa ce fragile équilibre. Installée à Ghannouch, cette usine devait transformer le phosphate du bassin de Gafsa en acide phosphorique et en engrais chimiques destinés à l’exportation. Le projet s’inscrivait dans la politique industrialiste de l’époque, où l’État tunisien, nouvellement indépendant, visait l’autosuffisance et la valorisation locale des ressources naturelles (Ben Romdhane, 1998).
Ce choix, économiquement rationnel sur le papier, s’est révélé désastreux sur le plan écologique et sanitaire.
Du processus industriel au désastre
Le procédé de fabrication de l’acide phosphorique repose sur la réaction du phosphate naturel avec l’acide sulfurique. Le CaSO₄ formé, appelé phosphogypse, est un sous-produit solide. Pour chaque tonne d’acide phosphorique produite, cinq tonnes de phosphogypse sont générées (UNEP, 2014).
Ce phosphogypse qui empoisonne Gabès
06/08/2025

Depuis les années 1970, le GCT a déversé plus de 300 millions de tonnes de ce résidu directement dans le golfe de Gabès (Belkhiria et al., 2018). Ces dépôts, chargés en métaux lourds (cadmium, uranium, thorium) et en acides, ont formé une “plage sous-marine” blanchâtre visible depuis l’espace.
Les cheminées du complexe rejettent également du dioxyde de soufre (SO₂), des composés fluorés et du dioxyde d’azote (NO₂). Ces gaz provoquent des pluies acides, corrosives pour les végétaux, les bâtiments et les bronches humaines. Une étude menée par Zairi et al. (2000) montre que les concentrations de fluor dépassent fréquemment les normes de l’OMS. Dans certaines zones proches de Ghannouch, l’air contient jusqu’à 10 mg/m³ de fluor, contre une limite de 2 mg/m³ recommandée.
Ecosystème à l’agonie
Le golfe de Gabès, l’un des plus riches de Méditerranée, abritait autrefois plus de 250 espèces de poissons et de crustacés. Il constituait une zone de reproduction essentielle pour la faune marine du sud tunisien (Bradai & Bouain, 1994).
Mais les rejets acides ont détruit les herbiers de Posidonia oceanica, véritables “poumons verts” de la mer. Le taux d’oxygène dissous dans l’eau a chuté, les fonds se sont couverts d’une boue blanche étouffante, et la pêche a décliné de près de 70 % entre 1980 et 2010 (PNUD, 2016).
Les pêcheurs de Métouia, d’El Hamma et de Chenini ont vu leurs revenus s’effondrer. Les témoignages recueillis par l’Association de Sauvegarde de l’Environnement de Gabès (ASEG) évoquent la disparition des dorades, des seiches et des poulpes, jadis abondants. Le rivage, quant à lui, a reculé de plusieurs mètres, rongé par la corrosion chimique.
Les effets du complexe ne se limitent pas à la mer. Les émissions de SO₂ et de fluor retombent sur l’oasis et contaminent les sols. Une étude de Ben Abdallah et al. (2012) montre que les concentrations en fluor dans les sols agricoles atteignent 40 à 60 mg/kg, soit dix fois la norme admise pour les cultures.
Les dattiers, symboles de Gabès, voient leurs feuilles brûler, leurs fruits se déformer. Les palmeraies se raréfient, remplacées par des terrains stériles. Les eaux souterraines, contaminées, perdent leur potabilité.
Ainsi, la pollution industrielle a effacé, en quelques décennies, des siècles d’harmonie agro-écologique.
Le drame humain
Les conséquences sanitaires sont alarmantes. Selon une étude de l’Institut Pasteur de Tunis (2015), le taux de cancers à Gabès est 40 % supérieur à la moyenne nationale, avec une prévalence marquée des cancers pulmonaires et des leucémies.
Les maladies respiratoires chroniques, les allergies cutanées et les troubles endocriniens touchent particulièrement les enfants vivant à proximité du complexe (Hammami et al., 2019).
Les habitants décrivent une odeur permanente d’œuf pourri, des irritations oculaires et des dépôts blancs sur les vitres. Le rapport de Human Rights Watch (2017) sur la pollution en Tunisie cite Gabès comme “un cas emblématique de sacrifice environnemental pour raisons économiques”.
Depuis les années 1990, les gouvernements successifs annoncent la délocalisation du complexe vers des zones désertiques (M’dhilla, Skhira), sans résultat concret.
Le Plan de Dépollution du Golfe de Gabès, lancé en 2014 avec le soutien de la Banque Mondiale, prévoyait la construction d’unités de traitement des effluents, mais le projet fut interrompu pour des raisons budgétaires et bureaucratiques (Banque Mondiale, 2018).
En 2020, le ministère de l’Environnement a promis la “neutralisation des rejets liquides d’ici 2030”, mais sans feuille de route publique ni transparence sur les indicateurs de pollution.
Les mouvements citoyens comme “Stop Pollution Gabès” continuent d’organiser des manifestations régulières, exigeant des audits indépendants.
Pour arrêter l’hémorragie
La première mesure consiste à cesser les rejets directs dans le golfe.
Le procédé hémihydrate — déjà utilisé au Maroc par l’OCP — permet de réduire de moitié la production de phosphogypse. Ce procédé consomme moins d’eau et produit un sous-produit plus sec, donc plus facilement stockable. L’Espagne, à Huelva, a depuis 2010 cessé tout déversement de phosphogypse en mer et mis en œuvre un plan de confinement sur 720 hectares (Junta de Andalucía, 2020). La Tunisie peut s’en inspirer. En outre, les déchets pourraient également être revalorisés.
Le phosphogypse peut être réutilisé :
- En matériaux de construction (briques, plaques de plâtre, ciment), après neutralisation chimique.
- En amendement agricole, sous conditions de pureté.
- En barrière de couverture pour décharges industrielles (IAEA, 2013).
Des projets pilotes de restauration des herbiers marins, financés par l’Union Européenne (MedPAN, 2022), pourraient être étendus à Gabès. Des opérations de replantation de Posidonia oceanica et la création de zones marines protégées aideraient à restaurer la biodiversité.
Les 200 hectares occupés par le complexe pourraient devenir un pôle de transition écologique :
- Installation de panneaux solaires pour alimenter les unités industrielles propres.
- Création d’un Institut de recherche sur la dépollution et la valorisation des phosphates.
- Transformation des hangars en incubateurs pour start-ups vertes (énergies renouvelables, traitement des eaux, recyclage).
La transition écologique de Gabès doit être sociale autant que technologique.
- Formation des ouvriers à de nouveaux métiers : maintenance solaire, biotechnologies environnementales, agriculture durable.
- Fonds d’indemnisation pour les pêcheurs, financé par une taxe écologique sur la production chimique.
- Programme de santé environnementale, avec dépistage systématique des cancers et suivi médical permanent.
- Réhabilitation du littoral : promenade écologique, centre d’interprétation marine, tourisme scientifique.
L’objectif : faire de Gabès non plus un symbole de désastre, mais un laboratoire pour la renaissance tunisienne.
Cadre légal à renforcer
La Tunisie a ratifié plusieurs conventions internationales :
- Convention de Barcelone pour la protection du milieu marin (1976).
- Protocole de Londres sur la prévention de la pollution marine par immersion de déchets (1996).
- Accords de Paris sur le climat (2015).
Ces textes obligent l’État à mettre en œuvre des politiques de dépollution. Le GCT, en tant qu’entreprise publique, devrait rendre un rapport annuel d’impact environnemental et être soumis à un contrôle indépendant.
Le Code tunisien de l’environnement (loi n°88-91) prévoit déjà des sanctions pour rejets non traités ; il suffirait de l’appliquer rigoureusement.
De la désolation à l’espérance
Gabès résume à elle seule la tension entre développement industriel et respect du vivant. Ce que la Tunisie a construit au nom du progrès, elle peut aujourd’hui le reconstruire au nom de la vie.
Les technologies existent, les financements aussi. Ce qui manque, c’est la décision politique claire : fermer l’ère du gaspillage pour ouvrir celle de la régénération.
Réhabiliter Gabès, c’est bien plus qu’une opération écologique. C’est une réconciliation historique entre l’homme et sa terre. Si l’on y parvient, la mer redeviendra bleue, les palmiers reverdiront, et l’air retrouvera sa transparence — celle d’une Tunisie qui choisit enfin de respirer.
Références bibliographiques
- Ben Romdhane, H. (1998). Industrialisation et environnement en Tunisie : le cas de Gabès. Revue Tunisienne de Géographie.
- Zairi, M., & Rouis, M. (2000). Environmental impact of phosphogypsum disposal on marine ecosystem in the Gulf of Gabès. Environmental Geology, 39(5), 507-514.
- Belkhiria, L., et al. (2018). Phosphogypsum waste management and environmental impact in Tunisia. Journal of Environmental Science and Health, Part A, 53(7), 583-591.
- Ben Abdallah, M., et al. (2012). Soil contamination around the Gabès phosphate factory (Tunisia). Environmental Monitoring and Assessment, 184, 4571-4585.
- Institut Pasteur de Tunis. (2015). Étude épidémiologique sur la santé publique à Gabès. Ministère de la Santé, Tunis.
- Hammami, R., et al. (2019). Exposure to fluorine and sulfur dioxide emissions in Gabès region: health effects assessment. International Journal of Environmental Research and Public Health, 16(4).
- Human Rights Watch. (2017). “As If You’re Inhaling Your Death”: Pollution in Tunisia’s Industrial South. New York.
- Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). (2016). Évaluation des impacts environnementaux du complexe chimique de Gabès. Tunis.
- UNEP. (2014). Phosphogypsum Management and the Environment. United Nations Environment Programme, Nairobi.
- IAEA. (2013). Management of NORM Residues from Phosphate Production. International Atomic Energy Agency, Vienna.
- Junta de Andalucía. (2020). Plan de recuperación ambiental de las balsas de fosfoyesos en Huelva. Séville.
- MedPAN. (2022). Restoration of Posidonia oceanica meadows in the Mediterranean. Marseille.
- Banque Mondiale. (2018). Tunisia — Gulf of Gabès Environmental Rehabilitation Project (Report No. 121473-TN). Washington, D.C.





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