L’ancien juge et avocat Ahmed Souab a comparu devant la cour d’appel, jeudi 12 février, soit trois cents jours après son arrestation et son inculpation dans une affaire à caractère terroriste. L’affaire a été finalement reportée au 23 février courant, à la requête du collectif de défense. En première instance, Souab a été condamné à cinq ans de prison et trois ans de surveillance administrative. Le dossier a défrayé la chronique et suscité un vaste élan de de solidarité à l’intérieur du pays comme à l’étranger. L’emprisonnement du juriste est perçu comme une injustice flagrante, même par des partisans du régime de Kais Saied.
L’affaire Ahmed Souab est plus qu’une affaire d’opinion, comme celles que connaît la Tunisie depuis des années. C’est un véritable test pour le respect des principes du droit à la défense et de la liberté d’expression. Une affaire qui a mis à nu les prétentions d’indépendance d’un pouvoir judiciaire, qui n’a pas hésité à mettre en prison un homme pour une déclaration à la presse contenant une métaphore exprimant son exaspération, son ras-le-bol, face aux pressions exercées sur les juges, en particulier ceux qui traitent des affaires politiques ou d’opinion.
Procès du droit à la défense et à un procès équitable
En octobre 2025, le tribunal de première instance de Tunis a condamné l’avocat et ancien juge administratif Ahmed Souab à cinq ans de prison pour « avoir mis en danger la vie de personnes sous protection en divulguant délibérément des informations susceptibles de les compromettre », conformément à l’article 71 de la loi antiterroriste, et pour « menace passible d’une condamnation pénale liée à un crime terroriste ». Le tribunal a prononcé une peine complémentaire de trois ans de mise sous surveillance administrative, conformément aux dispositions de l’article 6 de la loi sur la lutte antiterroriste et le blanchiment d’argent. Ce jugement de première instance a été rendu à l’issue d’un procès à distance qui n’a duré que quelques minutes, au cours duquel Souab n’a pas pu se défendre et sans que la défense n’ait eu la possibilité de plaider.
Fedi Snene, avocat et membre du collectif de défense d’Ahmed Souab, estime qu’on ne peut parler de procès équitable sans la présence de l’accusé devant le président de l’audience et sans lui accorder le droit de se défendre devant le jury. Il est évident que la défense doit plaider la cause de l’accusé en audience publique, mais le verdict a été rendu sans plaidoiries et lors d’une audience qui n’a duré que sept minutes.
Les visées malveillantes qui ont animé le procès d’Ahmed Souab, depuis son arrestation jusqu’à la lecture du jugement en première instance, sont un secret de Polichinelle. L’homme a été arrêté à la suite d’une déclaration accordée à des médias devant le palais de justice de Bab Bnet, à l’issue d’une de ces audiences du procès dit du « complot contre la sûreté de l’État », dans lequel Me Souab assurait la défense des personnalités politiques accusées.
L’avocat et ancien juge a décrit le déroulement du procès et les pressions exercées sur les juges dans ce type d’affaires, en utilisant une parabole : « L’épée n’est pas suspendue sur les détenus, mais sur le président de la chambre qui rendra le verdict», pour dire que les juges ne jouissaient pas d’une indépendance suffisante pour statuer sur l’affaire sans ingérence politique. Pour Ahmed Souab, l’épée symbolise les pressions exercées par le pouvoir politique sur l’appareil judiciaire. Une campagne hystérique de dénigrement et d’incitation à la haine a été orchestrée contre Ahmed Souab sur des pages dirigées par des soutiens du pouvoir appelant ouvertement à son arrestation. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Deux jours plus tard, Souab a été arrêté sur la base d’une vidéo calomnieuse diffusée sur ces mêmes pages, et incarcéré pour terrorisme.
Réagissant à cette arrestation, Human Rights Watch a écrit dans un communiqué :
Ahmed Souab, avocat, ancien juge administratif et fervent défenseur de l’indépendance de la justice, croupit derrière les barreaux pour le seul fait de son travail de défense et son franc-parler. Les poursuites abusives dont il fait l’objet pour avoir défendu d’autres personnes contre des poursuites abusives témoignent de l’ampleur de la répression exercée par les autorités tunisiennes contre toute forme de dissidence.
Ahmed Souab n’était pas seulement un avocat plaidant dans une affaire politique devant les tribunaux et les chambres d’instruction. Il a réussi, par ses interventions médiatiques fouillées sur le dossier dit du complot, à prouver qu’il ne contenait aucun élément ou preuve tangible compromettant les accusés, tout en soulignant le caractère éminemment politique et malveillant de l’affaire. Avec son éloquence habituelle, ses arguments massue, sa façon de vulgariser les concepts et son sens de l’humour, Ahmed Souab a démontré à l’opinion publique l’inanité du dossier, ce qui a embarrassé au plus haut point le pouvoir. Mais le prix à payer pour cette audace a été très fort, puisqu’elle lui a coûté de longs mois de détention et de souffrances qui n’ont épargné ni sa famille, ni son entourage.
Un militant infatigable pour l’État de droit
Ahmed Souab, 68 ans, diplômé de la faculté de droit de Tunis en 1983, a rejoint l’École nationale d’administration puis le ministère de l’Agriculture jusqu’au début des années 1990. Il a ensuite participé au concours d’admission au Tribunal administratif, où il a exercé en tant que juge jusqu’à sa retraite en 2017. Ahmed Souab avait pris des positions courageuses au sein du tribunal administratif, avant même la révolution. Il a tenu tête à l’administration et même au puissant Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), en ordonnant notamment le règlement de la situation des ouvriers des chantiers municipaux ou encore l’interdiction faite au parti au pouvoir de l’époque d’utiliser les ressources et les fonctionnaires de l’État à son profit. Et tant d’autres décisions gravées en lettre d’or dans les annales de la justice administrative tunisienne.

Après avoir pris sa retraite du tribunal administratif, Ahmed Souab a rejoint le barreau en 2018 et a été nommé conseiller juridique de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), entamant ainsi une nouvelle carrière professionnelle et militante. Il a été l’un des opposants à la loi de la réconciliation proposée par le défunt président Beji Caid Essebsi et a défendu avec acharnement le processus de justice transitionnelle face aux tentatives du pouvoir d’accorder l’immunité et l’impunité aux corrompus. Il a multiplié conférences et interventions médiatiques pour démonter les arguments avancés par le pouvoir pour faire passer sa la loi sur la réconciliation. Il a également été l’avocat qui avait confectionné le dossier de plainte, à la demande des organisations « Al-Bawsala » et « Ana Yaqidh » en 2019, contre le président Beji Caid Essebsi pour abus de pouvoir, suite à la grâce spéciale que celui-ci venait d’accorder à Borhan Bsaies, condamné à deux ans de prison dans une affaire de corruption. Autre positions à son actif : ses critiques acerbes contre le pouvoir du 25 juillet et ses mesures arbitraires, comme le licenciement de dizaines de juges, dont Ahmed Souab était l’un des principaux défenseurs. Il a fait également partie du collectif de défense des détenus politiques accusés de complot contre la sûreté de l’État.
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22/05/2025

Sid Ahmed, comme l’appellent ses amis, se définit globalement comme un défenseur de l’État de droit, présent à toutes les mobilisations ou manifestations. Il s’est toujours rangé du côté de la défense des droits, des libertés, de la justice et de la dignité, et de la lutte contre l’impunité. Souab a consacré de longues années de sa vie à la défense de l’État de droit, au contrôle judiciaire des actions du pouvoir exécutif et au droit à un procès équitable. Sa célèbre citation le résume si bien : «Ana lastu huquqi, ana haqqani » (Je ne suis pas un homme de droit, je suis un défenseur du droit).
L’affaire Souab et l’union contre l’injustice
L’arrestation d’Ahmed Souab est sans doute l’une des plus grosses erreurs commises par le pouvoir, car elle a réussi à sortir la classe politique de sa torpeur. Cette initiative a impulsé une dynamique de défense des droits humains qui a donné lieu à des mobilisations citoyennes inédites. Depuis son arrestation, le comité de défense d’Ahmed Souab a appelé à des actions de terrain pour réclamer sa libération, la plus importante étant la manifestation du 25 avril 2025. La mobilisation s’est vite étendue à des manifestations contre l’injustice et la répression, à l’appel du comité de soutien à Souab, qui ont drainé de grandes foules issues de différents courants politiques et catégories sociales. Le mérite d’Ahmed Souab n’est pas seulement dans sa défense des accusés dans l’affaire du complot ni dans ses positions connues en faveur de l’indépendance de la justice. Son combat pour l’État de droit et les libertés a été un catalyseur pour diverses forces politiques et associatives qui en ont fait un symbole de la liberté et de la lutte contre le système répressif.
Pour Wissam Sghaier, membre de la direction du Parti républicain, l’arrestation d’Ahmed Souab a aidé à la création d’une large dynamique pour plusieurs raisons. La plus importante est que « celui qui était ciblé n’était pas un acteur politique traditionnel, mais un défenseur des droits humains et un homme politique indépendant et non partisan, connu pour avoir pris la défense de tous ceux qui ont subi des injustices. Cela le place en dehors des clivages politiques étriqués et lui vaut une sympathie qui transcende les appartenances. Outre ses nombreuses amitiés, sa proximité avec les jeunes, sa bonne humeur et sa convivialité, il était un point de convergence naturel entre acteurs, dans tous les domaines et à tous les niveaux. » Wissam Sghaier ajoute que cette solidarité en faveur d’Ahmed Souab traduit une quête profonde de figure fédératrice et montre que l’idée d’un projet unificateur ou fédérateur n’est pas une chimère, mais une chose réalisable s’il y a la volonté politique et militante nécessaire.

Le choc ressenti à la fois par les militants et l’opinion publique, suite à l’arrestation d’Ahmed Souab en avril 2025, s’est transformé en volonté collective de se battre contre l’injustice, l’arbitraire et la privation des citoyens du droit à la liberté d’expression et à un procès équitable. Ahmed Souab a fait de son propre jugement un procès contre ses geôliers, ravivant le débat sur le droit à la défense et le respect du droit à un procès équitable. Son arrestation a servi de déclic pour se soulever contre l’injustice et mobiliser la rue contre ce système de répression, d’injustice et d’exclusion.





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