Dans les vastes steppes de la mémoire arabe, où le vent porte encore l’écho des “qassidas” immortelles, le nom d’Abou Tayyeb Al Mutanabbi résonne comme un tonnerre lointain. On le célèbre comme le plus grand poète de la langue arabe, le maître incontesté des métaphores fulgurantes et des vérités lapidaires. Pourtant, derrière cette auréole de génie, se cache une figure qui me trouble profondément: un artiste dont le talent, aussi éblouissant fût-il, s’est souvent mis au service du pouvoir le plus cynique, troquant l’intégrité contre des promesses de gloire et d’or.
Je ne l’aime pas. Non par ignorance de son art, mais précisément parce que je le connais trop bien. Son œuvre, si magistrale soit-elle, porte les stigmates d’une éthique vacillante : celle du poète mercenaire, de l’ego démesuré, du racisme assumé et d’une loyauté aussi changeante que le sable du désert.
Né en 915 à Koufa, dans une famille modeste (son père était porteur d’eau) , Al Mutanabbi s’invente très tôt une destinée hors du commun. Son surnom même, “celui qui se prétend prophète”, trahit une ambition dévorante qui frise l’hubris. Dès l’adolescence, il compose des vers d’une arrogance rare, se comparant aux prophètes et affirmant que rien, dans la création divine ou humaine, ne vaut la hauteur de son ambition : “Tout ce qu’Allah a créé, et ce qu’Il n’a pas créé, est méprisable à mes yeux comme un cheveu sur ma tête.” Cette posture héroïque, presque surhumaine, fascine. Elle séduit les princes qui cherchent dans la poésie un miroir flatteur de leur propre grandeur. Mais elle révèle aussi, dès l’origine, un moi hypertrophié qui aspire non pas à chanter le monde, mais à le dominer par les mots.
L’éloge comme commerce
Al Mutanabbi n’était pas un poète de cour parmi d’autres. Il en fut l’archétype le plus accompli. Sa vie est un long périple de palais en palais: des Hamdanides الحمدانيون à Alep حلب , jusqu’aux Ikhchidides الاخشيديون en Égypte, en passant par les Bouyides البويهيون. Il louait les rois, décrivait leurs batailles avec un lyrisme martial époustouflant, et recevait en retour richesses, terres et promesses de postes élevés. L’éloge (al madih المديح) n’était pas chez lui un exercice rhétorique innocent. C’était un commerce. Un commerce de l’âme. Les poètes du pouvoir, je les ai toujours regardés avec méfiance. Ils transforment la parole, ce don sacré, en instrument de légitimation. Al Mutanabbi excelle dans cet art : il élève le prince au rang de héros cosmique, tout en se hissant lui-même à ses côtés. Mais que reste-t-il de la poésie quand elle devient salaire ? Quand la muse se fait courtisane ?
Rien n’illustre mieux cette versatilité morale que sa relation avec Kafour Al Ikhshidi, l’eunuque nubien qui régnait sur l’Égypte. D’abord Al Mutanabbi le couvre d’éloges, espérant en retour un gouvernorat ou des faveurs substantielles. Les vers coulent, somptueux, presque sincères en apparence. Puis, devant les promesses non tenues, le ton bascule. La même plume qui encensait devient venin. Dans ses célèbres Kafuriyyat الكافوريات, il déverse un torrent de haine. “N’achète jamais l’esclave sans le bâton avec lui, car les esclaves sont des êtres vils et nuisibles.” Ou encore : “L’eunuque est devenu seigneur des biens en Égypte, l’homme libre est asservi et l’esclave adoré.” Il raille sa couleur de peau, son origine servile, sa castration. Le poète qui se voulait prophète descend ici dans les bas-fonds du hijâa (satire الهجاء), usant d’un racisme viscéral pour humilier celui qu’il flattait hier.
Ce revirement n’est pas une simple déception amoureuse entre mécène et artiste. Il révèle une absence totale de loyauté. Aujourd’hui roses pour Kafour, demain poignards. Demain, il trouvera un autre prince à encenser. Cette inconstance n’est pas celle d’un esprit libre. C’est celle d’un opportuniste. La loyauté, dans son acception la plus noble, suppose une fidélité à des principes qui transcendent les intérêts. Mutanabbi semble n’en avoir aucun, hormis celui de sa propre ascension. Il incarne le poète qui vend son encre au plus offrant, quitte à trahir la veille ce qu’il glorifiait. Dans un monde où le pouvoir corrompt, la poésie devrait être un contre-pouvoir, une voix qui rappelle aux puissants leur fragilité. Lui en fit un accessoire de leur couronne.
Racisme et démesure : Les ombres de l’ego
Son racisme, hélas, ne se limite pas à Kafour. Il traverse son œuvre comme un fil sombre. Al Mutanabbi, fier de ses origines arabes revendiquées, exprime un mépris profond pour les non-Arabes, les esclaves, les “barbares”. Des vers comme “Les hommes sont à l’image de leurs rois. Les Arabes dont les rois sont étrangers ne réussissent point”, trahissent une vision hiérarchique du monde où la pureté ethnique et la noblesse de sang priment. Dans une époque où l’empire abbasside brassait des peuples divers, cette posture jingoïste sonne comme un cri de repli. Le génie poétique n’excuse pas la petitesse morale. Au contraire, il l’aggrave : car un talent si vaste aurait pu élargir les consciences plutôt que de les rétrécir par le préjugé.
Et puis, il y a l’ego. Cet ego colossal, presque comique à force d’excès. Al Mutanabbi ne se contente pas d’être grand. Il doit être unique, insurpassable. “Cessez de me chercher un objet de comparaison ! Nul n’est au-dessus de moi. Nul n’est semblable à moi.” Il se pose en rival des prophètes, en maître de la langue, en guerrier dont la lance perce les cieux. Ses fakhr (auto-glorifications فخر) sont légendaires : il affirme que les aveugles voient sa poésie, que les sourds l’entendent. Cette mégalomanie poétique fascine par son audace, elle donne à son vers une densité philosophique rare. Mais elle trahit aussi une solitude orgueilleuse, un refus de l’humilité qui rend l’homme, fût-il poète, ridiculement petit face à l’infini.
Aimer l’œuvre, rejeter l’Homme:
Car la véritable grandeur poétique, me semble-t-il, réside ailleurs. Elle naît du dialogue avec le mystère du monde, de la compassion pour les fragilités humaines, de la révolte contre l’injustice plutôt que de sa célébration tarifée. Al Mutanabbi maîtrise la forme comme personne. Ses images sont des éclairs, ses maximes des diamants taillés. Mais l’âme ? Elle reste souvent prisonnière des calculs de cour.
Sa mort, en 965, assassiné par des bandits d’une tribu qu’il avait offensée, porte une ironie tragique: celui qui jouait avec le feu des puissants finit consumé par la vengeance des humbles.
Aujourd’hui, relire al Mutanabbi, c’est affronter un paradoxe douloureux. On admire le virtuose de la langue arabe, l’architecte de vers qui continuent d’inspirer. On rejette l’homme qui plaça son talent au service d’une éthique douteuse. Les poètes du pouvoir finissent toujours par trahir la poésie elle-même. Ils nous rappellent que le génie sans boussole morale n’est qu’un feu follet brillant dans la nuit des ambitions vaines.
Dans le silence de ma lecture, je préfère les voix qui élèvent sans s’abaisser, qui chantent la liberté plutôt que la chaîne dorée.
Al Mutanabbi reste un géant de la littérature arabe, incontestablement. Mais les géants ont parfois des pieds d’argile, tachés de la boue des compromis. Et c’est précisément cette argile que je ne parviens pas à aimer. Sa poésie m’éblouit. Son éthique me laisse froide, comme le vent du sud après le coucher d’un soleil trop orgueilleux.




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