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En Tunisie, l’eau potable est surtout perçue comme un service marchand fourni par la SONEDE. En milieu rural, la desserte de l’eau est partiellement assurée par cette institution publique. En effet, depuis la fin des années 1990, la gestion de l’eau en milieu rural est assurée par des structures nommées « Groupements de Développement Agricoles », ci-dessous désignées par GDA et dont le cadre légal est le Décret n° 1819 de 1999.

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L’approvisionnement en eau potable du milieu rural s’est fait surtout à partir des années 1980. Il a d’abord consisté en l’installation de robinets publics au milieu des agglomérations, et les habitants se procuraient l’eau à l’aide de citernes pour les mieux lotis ou par des bidons en plastique portés par les femmes ou des animaux domestiques (surtout des ânes). Cette expérience s’est avérée peu concluante, surtout avec l’amélioration des conditions de vie des habitants, et le raccordement à domicile s’est avéré incontournable.

La désignation des membres des GDA se fait par le gouverneur de la région. Les GDA sont soumises au contrôle financier du ministère des Finances et subissent le contrôle technique des services du ministère de l’Agriculture.

Des éléments historiques permettent d’éclairer le fonctionnement de ces structures dont le rôle est vital dans les régions où elles assurent la fourniture de l’eau potable à nos concitoyens habitant en milieu rural. En effet, les membres des GDA sont désignés par le délégué de la région qui, lui, se réfère à l’omdat lequel les désigne parmi les personnes « sûres » (politiquement alignées au RCD). Les conséquences de telles pratiques sont connues : les manquements aux dépassements du cadre légal sont couverts par les autorités et, en contre partie, les GDA versent une partie de leurs revenus au 26-26 et s’assurent l’impunité quant à leur gestion financière de l’argent qu’ils collectent des consommateurs qu’ils desservent. Cet argent sert essentiellement à entretenir le réseau et payer la facture de consommation d’électricité (pompage) et le personnel que les GDA auraient engagé.

Les réseaux gérés par les GDA sont mis en place par les services du ministère de l’Agriculture (station de pompage, canalisations…) et ces GDA sont tenus d’entretenir les réseaux dont ils ont la charge. Ils desservent non seulement les citoyens, mais aussi les établissements publics qui se trouvent dans leurs secteurs, surtout les dispensaires et les écoles primaires.

Il faut noter qu’il existe deux types de GDA : certains sont chargés de l’eau potable, alors que d’autres gèrent certains périmètres irrigués.

En 2011, certains GDA ont été « récupérés » par des citoyens, en vue de mettre un terme aux anciennes mauvaises pratiques, mais il faut aussi ajouter que certains des nouveaux gestionnaires des GDA ont maintenu les anciennes pratiques et abouti à un constat d’échec dans leur gestion. A partir de 2011 et la dissolution du RCD, la couverture politique assurée aux GDA a sauté, et ces derniers se sont vus désormais appelés à respecter la loi.

Il y a lieu d’ajouter qu’à chaque raccordement au réseau local se trouve un compteur qui permet de comptabiliser le volume d’eau consommé (et par conséquent la facture à payer). Certains dysfonctionnements se sont apparus dans ce système :

● Les compteurs ne sont pas normalisés, et certains consommateurs avaient tendance à enlever le compteur après la relève, pour le remettre quelques jours avant la relève suivante et, par conséquent, disposer de l’eau gratuitement ;

● Nombreux sont ceux qui se sont raccordés au réseau sans mettre de compteur. A remarquer que cette situation a commencé il y a plusieurs années et, comme personne n’a été poursuivi pour ce vandalisme, cette situation s’est amplifiée après 2011 avec le relâchement des contrôles ;

● Les réseaux mis en place au départ ne permettaient pas le raccordement de tous les habitants, et comme le nombre de raccordements (légaux ou illégaux) s’est amplifié, certains réseaux se sont trouvés dans l’incapacité de desservir toute leur clientèle ;

● Le raccordement illégal s’est tellement amplifié au point que l’eau destinée au départ à la consommation humaine s’est vue détournée pour l’irrigation de vergers ou de jardins familiaux ;

● Certains citoyens ont refusé de payer les factures qui leurs reviennent, pour différentes raisons (sociale ou « politique », croyant qu’après 2011, ils ne paieraient pas leurs factures. Il faut remarquer ici que ce sont surtout les plus grands consommateurs (donc les plus aisés) qui refusent de payer.

La conséquence de ce qui précède est l’accroissement du volume d’eau pompé sur les réseaux et, par conséquent, l’augmentation de la facture de la STEG (pompage). Fait étonnant, la STEG n’a pas procédé à la coupure de l’électricité dès que les premières factures n’avaient pas été payées. La coupure de l’électricité n’a vu le jour qu’à partir de 2012 ou plus tard. Les dettes des GDA se sont donc accumulées et s’élèvent désormais à plusieurs milliards.

La coupure d’électricité n’affecte pas seulement les habitants des zones rurales pour lesquels des défauts de paiement ont été constatés, mais aussi les établissements publics qui s’y trouvent, notamment les écoles primaires. Ces dernières ont eu recours à l’installation de citernes ou d’autres systèmes d’approvisionnement pour assurer un minimum de volume d’eau destiné à la consommation. L’hygiène est reléguée dans ce cas au second plan, surtout par rapport aux toilettes.

Les habitants se sont rabattus sur des sources alternatives, notamment des puits ou des sources qui ne subissent pas de contrôle d’hygiène de la part des services de la santé publique.

Quelles solutions ?

Difficile de proposer des solutions dans le contexte actuel où la zizanie ne permet pas de réflexion sereine sur cette question vitale qu’est la gestion de l’eau en milieu rural.

Il faut d’abord souligner que l’’échec de fonctionnement des GDA est surtout lié à leur mode de désignation. Notons qu’une grand nombre parmi leurs membres sont analphabètes ou ont fait des études primaires. L’engagement des cadres locaux permet d’assainir leur gestion et assure la pérennisation des services fournis.

Les contrôles lâches -technique et financier- permettent aux fraudeurs de passer entre les mailles et leurs garantissent l’impunité. Dans le système actuel, le citoyen respectueux de la loi se voit sanctionné en payant l’eau consommée par celui qui fraude et ce dernier ne se sent nullement inquiété en piétinant sur les droits des autres.

Si les GDA engageaient un personnel technique compétent parmi les diplômés chômeurs, ces derniers garantiraient un bon fonctionnement du système.

Une formation juridique et financière devrait être assurée aux membres des GDA pour qu’ils respectent la législation en vigueur.

Certains appellent à la privatisation des GDA. Cette option est à bannir, car on ne peut pas octroyer la gestion d’un secteur vital à des privés dont le seul souci est le gain et non d’assurer un service de qualité, d’autant plus que toute l’infrastructure en place a été payée par l’argent du contribuable.

Il faut aussi penser à améliorer le cadre juridique actuel en vue de dépasser les défaillances dans le fonctionnement des structures en place. Dans ce contexte, le projet de loi sur le Code des Eaux ne résout pas les problèmes constatés, même s’il propose la réduction des ministères intervenant dans le fonctionnement des GDA, les limitant à celui de l’Agriculture.

Il y a lieu, enfin, de souligner le fait que la bonne gouvernance de l’eau (et des ressources naturelles en général) ne peut être assurée par ceux qui étaient en partie la cause des échecs constatés. Une des pistes à creuser serait celle d’intégrer la société civile dans les mécanismes de prise de décision liées à l’eau –cadre de cet article-. L’administration ne doit pas à elle seule être juge et parti, et un contrôle citoyen de son fonctionnement est une exigence démocratique.

Finalement, soulignons le fait que la gestion de l’eau n’est jamais une question technique, mais fait appel à bien d’autres paramètres que l’administration est pratiquement incapable d’intégrer.

A bon entendeur, salut !