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Empruntée au langage martial, l’expression peut paraître excessivement belliqueuse. Elle n’en est pas moins devenue un mot d’ordre, partagé depuis peu par de nombreux internautes, d’anciens compagnons de lutte d’avant 14 janvier 2011. C’est que le projet de loi dit de réconciliation économique, porté par la présidence de la République, point d’orgue d’une batterie de lois droitières, a touché à l’essence même de la révolution tunisienne, son ADN, en cherchant à restaurer un système corrompu sans passer par la case Vérité.

Dans une tribune publiée samedi 22 août dans Le Maghreb, la conseillère du président de la République chargée des relations avec la société civile, Saïda Garrache, ironise à propos du fait que le projet de loi va selon elle davantage recycler l’ancienne opposition que les hommes d’affaires corrompus. Le postulat de Garrache tient pour acquis l’avènement « définitif et irrévocable d’un climat démocratique », feignant d’ignorer une multitude de signes avant-coureurs de réduction rapide des libertés, selon de nombreux observateurs nationaux et internationaux.

Cynique, la démonstration de l’ancienne militante féministe s’inscrit dans la même dynamique de plébiscite observée lors de la récente affaire de la Cour des comptes relative aux irrégularités des candidatures à l’élection présidentielle. Dans toute démocratie établie, la divulgation de soupçons de financement illégal de la campagne de l’un des candidats aurait d’abord suscité la curiosité autour du vainqueur. Pourtant riche en enseignements, le rapport de la Cour des comptes n’a essentiellement intéressé l’opinion publique la plus sonore que pour tirer sur l’ambulance des perdants.

Conformément à la même logique inquisitoire et sûre de son fait, l’Histoire retiendra que le tout premier recours en justice sur la base de la nouvelle loi antiterroriste fait un usage éminemment politique de la dite loi. Cela pourrait être un gag de mauvais goût, mais quatorze députés Nidaa Tounes, inconnus au bataillon, ont co-signé une plainte contre le blogueur Azyz Amami pour apologie du terrorisme, lui l’invétéré militant anti Daech.

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A gauche : le ministère de l’Education de Néji Jelloul avec Aziza Hatira. A droite : N. Jelloul avec Nabil Karoui

Une conception très particulière du « PPP »

La réconciliation économique ne doit cependant pas faire oublier les petites mesures satellites passées en catimini, si ce n’était la vigilance d’ONG telles que I-Watch. Le 21 août, celle-ci a en effet révélé que, sous couvert de politique de partenariat public-privé, le ministère de l’Education nationale de Néji Jelloul a conclu en 24 heures une série d’accords auprès d’organismes privés, tombant sous le coup de la loi pour conflit d’intérêt.

Le premier fut signé avec Aziza Hatira, ancienne députée du parlement de Ben Ali, actuelle membre du bureau constitutif de Nidaa Tounes, et fondatrice de l’association « Femmes pour les cantines scolaires », en vue de la sous-traitance de constructions de restaurants scolaires.

En juillet dernier, l’ex députée RCD faisait déjà un retour remarqué en étant nommée à la tête du Centre de promotion des exportations (Cepex).

Pour toute défense, Hatira évoque la non tenue jusqu’ici d’un congrès Nidaa, plutôt commode, ainsi que le caractère officieux de son association non encore légalisée. Ce qui pose davantage de problèmes qu’il n’en résout, puisque le ministère aurait donc signé un accord avec sa personne.

L’autre accord type « PPP » branché a été conclu avec l’excentrique Nabil Karoui et son agence de communication éponyme. Le ministère de l’Education aurait ainsi besoin des services consulting de la plus huppée boite com’ de la place. On peut le croire sur parole, à voir la chaude rentrée qui l’attend, notamment avec le bras de fer qui l’oppose aux syndicats des instituteurs.

Un coût politique exorbitant

Déterminé à soumettre son projet de loi de réconciliation au vote dès la rentrée parlementaire du 27 août, et avant la rentrée des classes, probablement une fois rassuré sur la composition du nouveau Conseil constitutionnel, le nouveau pouvoir sait que le temps ne joue pas en sa faveur.

Dans ce climat décomplexé et délétère, le passage en force à l’Assemblée pourrait rappeler aux élites politiques, surtout si elles sont rattrapées par la réorganisation estudiantine dans les campus, que dans une démocratie même naissante, le Parlement n’est pas le seul centre de pouvoir. La mathématique des sièges a déjà perdu prise avec la réalité sociale ainsi que les rapports de force en passe de se redéfinir, y compris dans la rue.

Depuis sa révélation au grand public, le projet de loi a eu entre autres effets de mobiliser les défenses immunitaires d’une société civile et d’un pluralisme politique issus de la révolution de la dignité. Politiquement mal calculé, le projet se heurtera non plus à une simple levée de bouclier mais à une résistance au sens le plus noble du terme.