polit-revue-21

En ces temps d’affliction et de deuil national, une chronique politique parait presque indécente. Mais Chokri Belaïd, qui disait préférer mourir pour ses idées plutôt que de lassitude et de vieillesse, préférerait aussi sans doute que continue à s’exprimer une parole libre pour évoquer, à défaut de comprendre, l’ignominie qui l’a fauché en pleine ascension.

La manière avec laquelle cet assassinat politique fut perpétré, plusieurs balles tirées à bout portant dans la tête, porte la marque de la tyrannie au sens le plus ontologique du terme.

Une cible toute désignée

Cimetière al Jallèz, le 8 février. Photo Seif Soudani

Cimetière al Jallèz, le 8 février. Photo Seif Soudani

Quels qu’en soient les commanditaires, il est impossible de dissocier le meurtre de Chokri Belaïd de la sempiternelle guerre historique entre islamisme et nationalisme, celle-là même qui jadis coûta la vie à Anouar el-Sadate. C’est pourquoi il est important de comprendre ce que représente, idéologiquement, le Mouvement des patriotes démocrates (WATAD).

Au-delà de sa spécificité panarabiste, cette tendance marxiste de l’extrême gauche a évolué vers un nationalisme plus classique. A l’intérieur du Front Populaire, c’est ce qui la distingue du courant plus socialiste que souverainiste incarné par Hamma Hammami.

A ce titre, l’idéal de la gauche radicale nationaliste est doublement opposé à l’islam politique. Fondamentalement indépendant et entretenant une composante anarchiste, Chokri Belaïd était aussi le mal aimé des artisans de « l’Union pour la Tunisie », ce front commun entre centristes et conservateurs qu’il aura rechigné jusqu’au bout à rejoindre.

En ce sens, cet « anti » à l’éloquence rare, adepte du « ni, ni », était en quelque sorte une cible facile, une tête de liste à abattre, s’il s’avère qu’une liste de personnalités à éliminer existe.

S’il s’était mis à dos l’ensemble de la classe politique, ses grandioses funérailles témoignent de l’affection dont ce tribun orateur-né jouissait auprès des Tunisiens, indépendamment de la saleté du crime, et en dépit des gaz lacrymogènes et des casseurs qui ont gâché cette communion populaire.

Des obsèques sous forme de thérapie collective qui ne sont pas sans rappeler les marches géantes anti terrorisme de l’ETA en Espagne, où une foule de plusieurs centaines de milliers de citoyens se lave les mains de la violence sanguinaire.

La révélation Besma Khalfaoui, cette épouse charismatique au tempérament d’acier, restera une autre source d’inspiration pour des générations à venir. C’est là en outre l’effet typique que ne soupçonnent pas les auteurs de ce genre de crimes : la naissance de mythes plus puissants encore qui survivent aux victimes.

Presque anecdotique enfin, le gain militant pour la famille politique du défunt se fait déjà sentir. Les témoignages affluent déjà de Tunisiens hier apolitiques ou transfuges d’autres partis qui rejoignent en masse le Watad – Front Populaire.

L’écueil inquisitoire

Mercredi 6 février, tous ceux qui se sont rendus à la Clinique Ennasr où le corps a été transporté ont pu constater l’intense charge émotionnelle qui régnait sur les lieux.

Je suis l’un des premiers à interroger le compagnon de route de Belaïd, maître Abdennaceur Laâouini, au sujet des suspects éventuels. Formel, il lance entre deux sanglots : « C’est le Mouvement Ennahdha ! Et Ali Laârayedh s’est chargé de l’exécution ». Une réponse à mettre davantage sur le compte du sentiment de rage que celui d’une quelconque rationalité.

Quand Sihem Bensedrine tente de s’exprimer, elle frôle quant à elle le lynchage par des jeunes femmes éprouvant vraisemblablement le besoin de désigner un coupable.

Difficile dans ces moments-là d’échapper aux conclusions hâtives et à une forme de pensée unique qui censure d’autres pistes.

Ce qui n’est plus à démontrer en revanche, c’est une responsabilité morale, celle de l’actuel parti au pouvoir, complaisant avec son aile dure, qui n’a pas réprimé les appels au meurtre, a banalisé le discours de la haine, et relativisé la capacité de nuisance des « Ligues », entre autres groupes fascisants.

Autre certitude : tant que les ministères de l’Intérieur et de la Justice auront à leur tête des ministres politiquement affiliés, toute enquête n’aura strictement aucune valeur. Idem pour les commissions d’enquête parlementaires dont aucune n’a abouti par le passé.

Le subterfuge constitutionnel de Hamadi Jebali

le chef du gouvernement, Hammadi Jebali

le chef du gouvernement, Hammadi Jebali

Une entourloupe juridique. C’est en ces termes que l’on pourrait qualifier en substance ce qui est désormais connu comme étant « l’initiative Jebali ».

Quelques heures seulement après l’annonce du décès de Chokri Belaïd, l’une des conséquences immédiates de l’assassinat fut de crever l’abcès du blocage politique, en déliant les mains du chef d’un gouvernement virtuellement tombé.

Les apôtres de la légitimité l’avaient oublié : celle-ci se consume en l’absence de bilan, jusqu’à ce que la redoutée spirale des liquidations politiques ne rende le pouvoir illégitime, de facto incapable de garantir un climat propice à la tenue de futures élections.

Mercredi soir, Jebali prend à contrepied l’opinion, voire son propre parti, et annonce « la formation d’un gouvernement restreint de compétences ».

Très vite, les experts en droit constitutionnel se penchent sur cette mesure aussi complexe qu’atypique. Ce qui au départ paraissait être un acte précipité, compromis par un vice de forme, s’avère être un imparable outil de sortie de crise. Même ceux qui avaient d’abord émis des réserves en saluent la subtilité dans un second temps, à l’image de Jawhar Ben Mbarek.

La loi provisoire portant sur l’organisation des pouvoirs publics stipule en effet dans son alinéa 2 de l’article 17 que le chef du gouvernement est compétent pour « créer, modifier et supprimer les ministères et les secrétariats d’Etat, ainsi que pour fixer leurs attributions et prérogatives ». Or, c’est de l’ensemble des ministres dont il est question ici.

Une démission de Jebali n’étant pas à l’ordre du jour, « problem solved », pourrait-on interpréter. De par sa rareté, ce cas de figure nécessite malgré tout la caution de constitutionnalistes reconnus. Pour ce faire, la consultation de Yadh Ben Achour fut médiatisée par le Palais de la Kasbah, visite solennelle à l’appui samedi.

Pour autant, quelques voix s’élèvent et mettent en garde contre la possibilité d’une manœuvre politicienne du secrétaire général d’Ennahdha, destinée à ménager un parti au bord de l’implosion. Quoi qu’il en soit, en restant à la tête d’un gouvernement fût-il technocrate, Jebali continuera à souffrir d’un manque de crédibilité.

Des soupçons de gestion partisane persisteront : Ennahdha passerait d’une troïka à une gouvernance en solo, d’autant que le l’ultimatum du CPR arrivant à expiration, le parti de Mohamed Abbou retire aujourd’hui ses ministres de la coalition, sans que l’on sache quelles répercussions cela pourrait avoir sur la présidence de la République de Marzouki.

Dans ce contexte de crise politique sans précédent et de risque de vacuité institutionnelle, les rumeurs de reprise en main par les militaires vont bon train.

Une kermesse au goût douteux

Moins de 24 heures après les funérailles de Chokri Belaïd, alors que les traces de sang n’ont toujours pas été balayées par la pluie sur la scène du crime, les jeunesses d’Ennahdha appelaient à un rassemblement partisan samedi, Avenue Habib Bourguiba.

Officiellement, il s’agit de « condamner la violence, défendre la légitimité et dénoncer l’ingérence française suite aux derniers propos de Manuel Valls sur le fascisme islamiste ». Concrètement, c’est surtout ce dernier thème qui sera le plus visible, rappelant à quel point les droites radicales trouvent un terrain d’entente dès qu’il s’agit de surfer sur le thème chauvin de la menace extérieure. De surcroît l’occasion d’une diversion tombe à point nommé.

Quand bien même l’opposition, Nidaa Tounes en tête, fait de la récupération politique, en appelant à la dissolution de l’Assemblée, les drapeaux noirs salafistes, en nombre hier Avenue Bourguiba, sont une insulte à la mémoire de Chokri Belaïd. Les manifestants n’ont d’ailleurs pas daigné prononcer son nom pendant les 3 heures de promenade de santé qu’a duré leur démonstration de force au timing inopportun.

Les bases d’Ennahdha ont semble-t-il suivi une consigne claire : assigner au parti son propre martyr, Lotfi Zar, policier décédé des suites d’un jet de pierre lors des affrontements ayant succédé au 6 février.

Il s’agit donc de mettre sur un même pied d’égalité assassinat politique et mort accidentelle d’un fonctionnaire de police dans l’exercice de ses fonctions. Ultime sophisme.

Seif Soudani