Graffitis sur le mur du bureau de police de Thala, incendié lors du soulèvement.

Graffitis sur le mur du bureau de police de Thala, incendié lors du soulèvement.

Après l’échec des pourparlers avec les partis de l’opposition pour un remaniement ministériel dont on parle depuis près de 6 mois, encore six mois de perdus pour les Tunisiennes et Tunisiens afin d’avoir une meilleure visibilité de leur avenir, voilà que Hamadi Jebali annonce sa volonté de former un gouvernement de technocrates, apolitiques et qui ne se présenteront pas aux prochaines élections.

Le tollé provoqué par une telle décision parmi les membres de la Constituante où Ennahdha est majoritaire, et parmi le gouvernement actuel de Jebali, lui aussi essentiellement composé de nahdhaouis ne nous trompe pas. Une telle décision pouvait-elle vraiment être prise sans consultation ? Ceux qui croient à une division des rangs d’Ennahdha se fourvoient. Ce qu’il faut voir derrière cette manœuvre non pas une diversion pour détourner l’attention de l’assassinat odieux de l’opposant Chokri Belaïd, mais une volonté de gagner du temps par des propositions intenables.
Car ce n’est pas le courage qui a mû Hamadi Jebali pour reconnaître ouvertement l’échec de son gouvernement. Mais afin que la manœuvre ait une quelconque chance de succès, il fallait bien céder quelque chose… en paroles seulement.

Et cela semble marcher. Depuis 6 mois, la majorité des partis d’opposition approchés pour rejoindre un gouvernement de concorde étaient davantage concernés par les sièges à réclamer et à poser leurs conditions… qu’à lire entre les lignes sur les vrais mobiles d’Ennahdha, et lui donneront ainsi le prétexte de leur attribuer l’échec des négociations.
Mais peu se sont posé la bonne question, pour quelle raison un quelconque parti voudrait s’allier à Ennahdha? Affaiblie par ses incompétences, entachée par ses scandales, dont le Sheratongate n’est que la pointe de l’iceberg, Ennahdha n’est plus aussi désirable, et un rapprochement avec ce parti serait une mésalliance où il y a plus à perdre qu’à gagner.

Le nouveau discours portant sur un gouvernement de technocrates vient confirmer la thèse qu’Ennahdha n’est pas prête à gouverner avec les autres.

L’effet sur les membres de la Constituante et leurs déclarations illustre on ne peut mieux la préoccupation de ses membres, majoritairement nahdhaouis, et qui considéraient le mandat donné par le peuple (20% du peuple a voté) comme un blanc-seing ad aeternam, ne souffrant aucune remise en question. La séance d’hier, consacrée à la réglementation du secteur des opérateurs de téléphone mobile illustre les priorités de l’ANC, son empressement à sortir le pays et son patriotisme.

Mais trouve-t-on aujourd’hui en Tunisie des compétences qui ne soient pas politisées ? Et où ?
Combien de temps faudra-t-il à Ennahdha pour fouiller leur pedigree et s’assurer qu’ils n’étaient pas eux-mêmes RCDistes, que leurs pères n’étaient pas responsables de cellules du RCD, que leurs grands-pères n’appartenaient pas au PSD bourguibistes, watadistes ou communistes ? Combien de temps faudra-t-il à l’opposition pour faire leurs investigations et s’assurer que lesdits technocrates non politisés ne seraient pas des nahdhaouis déguisés ?

Et quand bien même ces perles rares se trouveraient parmi nos Tunisiennes et Tunisiens à l’étranger, qui voudrait démissionner de son poste et se lancer dans une aventure inconfortable? Non seulement les salaires ne sont pas compétitifs, il faudrait les payer mieux que Jebali lui-même ( !) mais surtout, et c’est le plus important, ils n’auront pas des collaborateurs pareillement compétents pour remplir leur mission. Avec quel appât Jebali veut-t-il les attirer ? De plus, ils n’auront pas le droit de se présenter aux prochaines élections. Ils serviront tout juste à redorer le vernis décati d’Ennahdha! Ils seront tout juste bons pour tirer les marrons du feu, et laisser Ennahdha en récolter tout les bénéfices… j’ai envie de dire à Ennahdha : « أتأمرون الناس بالبرّ وتنسون أنفسكم» ?

N’est-ce pas une hérésie que les compétents doivent se retirer, ne puissent pas faire bénéficier le pays plus longtemps de leur expérience, et que les incapables perdurent?

Or, l’échec d’Ennahdha n’est pas seulement l’échec du gouvernement, mais également l’échec de la Constituante à écrire une constitution représentant les aspirations de toutes les Tunisiennes et tous les Tunisiens, dans le délai auquel elle s’est engagée lors de son assermentation. Nous voilà deux ans après, à discuter des détails insignifiants.

Pourquoi Ennahdha n’envisage-t-elle pas l’autre urgence, celle de confier la rédaction de la Constitution à des technocrates apolitiques, experts en droit constitutionnel ? La nouvelle promesse, celle de finaliser la Constitution à l’horizon d’avril prochain, c’est-à-dire dans deux mois est tout aussi vaine. De quoi accouchera la Constituante sinon d’une copie à refaire ? Et revoilà les élections de nouveau renvoyées sine die… ou bien recourir au référendum misant davantage sur l’ignorance du peuple et le choix entre Dieu et la laïcité. Détourner l’attention, diviser, mettre Allah à toutes les sauces… Voilà ce que sait faire Ennahdha.

Ce qui est indéniable c’est qu’aujourd’hui la légitimité d’Ennahdha est érodé jusqu’à la corde, et si des élections devaient avoir lieu dans les 6 mois à venir, ce parti les perdrait à coup sûr, si tant est que ces élections seraient transparentes et démocratiques. Or Ennahdha estime ne plus avoir besoin de l’ISIE.

Par ailleurs, malgré les dénégations de Chedly Ayari et des membres du gouvernement chargés des finances, la Tunisie n’échappera à un programme d’ajustement structurel. Son économie est à un tel point de délabrement qu’un nouveau déclassement par Fitch, S&P et Moody’s est inévitable. Le pays ne peut pas continuer à emprunter sans donner des garanties de remboursement. Ennahdha a largement hypothéqué le pays, et les sommes ont été dilapidées par des dépenses irraisonnables, somptuaires et vaines, et essayé de contenir une inflation galopante par les subventions qui ne peuvent continuer.

Ennahdha n’est pas prête à céder sa place, n’envisage pas l’alternance au pouvoir, gagne du temps et le pays en perd. La situation économique s’aggrave et les bailleurs de fonds de la Tunisie ne veulent plus traiter avec les incapables actuels. La manœuvre tend à démontrer à l’Union Européenne et aux Etats-Unis, preuve à l’appui, que malgré sa bonne volonté d’ouverture, le pays ne compte pas assez de compétences et qu’il faudra bien composer avec eux, car ils ont la légitimité des urnes.

Quant à la déclaration de Hamadi Jebali, disant vouloir démissionner si l’ANC ne lui accorde pas sa confiance, il peut toujours présenter sa démission, mais Marzouki peut la refuser !

Est-il encore besoin de démontrer que la religion n’est pas une réponse à des problèmes concrets, et que diriger les affaires de l’Etat nécessite d’autres compétences que celles de diriger la prière du vendredi ?

Mais quelle est l’alternative me dirait-on ? Oui en effet, le choix est limité, cependant choix il y a : la démission volontaire du gouvernement actuel, la démission volontaire de la Constituante ; et la nomination d’experts Tunisiens dont la compétence est reconnue pour écrire la et la finaliser dans les 6 mois à venir au plus tard. Parallèlement, l’ISIE reçoit le mandat d’organiser les prochaines élections, pour l’automne prochain au plus tard, et le code électoral est préalablement modifié pour nous épargner cette folie de la proportionnelle et des plus grands restes, étant connu que dans le vote à la proportionnelle la loyauté du candidat envers son parti est plus grande qu’envers son électeur… La Tunisie ne peut pas se permettre l’hérésie de plus de 150 partis, ceux qui ne répondent pas aux critères de définition d’un parti, n’en présentent ni la structure ni l’organisation devront être transformés en association, intégrer d’autres partis apparentés ou disparaître. Dans l’intérim, les partis importants s’entendent pour présenter des candidats parmi leurs rangs dont on vérifiera les compétences, pour assurer la continuité de l’Etat pendant cette phase. Autrement deux dangers guettent le pays, une Kasbah 3 pour dégager Ennahdha et l’ANC de force, et tout ce que cela rajoute au chaos et vide actuel, ou la mobilisation de l’Armée… Mais la Tunisie doit rester une démocratie au gouvernement civil. A Ennahdha de prouver son patriotisme!

Alyssa