révolution

Par Farhat OTHMAN

La Révolution tunisienne n’échappe pas aux lois du genre expérimentées par toutes les révolutions dans le monde : après l’action, place à la rétroaction. Ainsi, après la liberté, vient le temps pour les mesures restrictives, sinon liberticides, et qui sont à la mesure de la place occupée par l’espace de liberté octroyé au peuple par sa révolution.

Eh bien, nous y sommes ! Ce que d’aucuns appellent une contre-révolution est en train de jouer à plein régime. Certes, nous ne dirons pas qu’il s’agit d’une contre-révolution, dont c’est trop tôt pour en juger objectivement; aussi, pour être irréprochable sociologiquement, nous parlerons d’une révolution qui fait du surplace. Or, c’est ce surplace qui est le plus dangereux pour les changements, surtout ceux qui entendent être radicaux, comme le nôtre.

En effet, on oublie que notre révolution ne le fut pas au sens technique; elle a été bien plus, non pas dans ses effets, puisqu’elle n’a pas abouti aux bouleversements qu’occasionnent les révolutions, mais dans l’action sur les profondeurs de la conscience où ses effets sont bien plus radicaux que le plus révolutionnaire des changements.

Or, comme pareille action se situe idéalement dans ce qui constitue l’essence de l’être, cet imaginaire désormais central et incontournable, son influence est inapparente combien même elle est déterminante pour l’avenir. J’aime utiliser ici l’expression de centralité souterraine, pointant un geyser qui travaille en profondeur de terre et qui est appelé à une éruption imparable.

C’est le Coup du peuple tunisien, et qui est à la mesure de la nature du Tunisien, calme et serein en apparence, mais déterminé et radical dans l’essence. C’est une nature qui n’aime pas être violentée dans ses fondamentaux et qui réagit d’autant plus violemment qu’elle aura supporté longtemps la violence dans l’espoir d’une issue paisible, en harmonie avec cette essentialité qui n’est violente et excessive que par défaut.

Que voit-on aujourd’hui? Une classe politique qui dit des choses en public et qui agit — ou, pour le moins, n’agit pas — pour conformer ses actes à ses paroles. Et c’est la pire violence qu’on peut faire au peuple, ce genre d’attitude qui alimente le phénomène volcanique souterrain proche d’une nouvelle éruption, inévitable d’un point de vue sociologique, une réplique attendue de la première.

Sans parler de l’opéra bouffe de la politique qui se donne quotidiennement en spectacle, ce qui nous intéresse ici c’est la situation sur le terrain où le pire a été atteint avec cet acte majeur d’ignominie politique — même si certains veulent le banaliser — que fut le martyre de Chokri Belaid dont on célèbre le quarantième anniversaire de l’ignoble assassinat.

De quoi est faite cette situation? D’un arsenal juridique d’ancien temps qui est, pour l’essentiel, liberticide et dont on continue d’user pour s’essayer à museler les libertés. Hier, en interdisant une blogueuse libre de voyager, aujourd’hui en poursuivant des rappeurs patriotes pour une chanson; et j’en passe, et des meilleures !

S’agissant du dernier cas cité, comment peut-on honnêtement reprocher au rap d’être contestataire, irrévérencieux et même libertaire, puisque c’est sa nature même qui le fait ainsi ? Comment poursuivre des jeunes qui ne font que répéter, par la chanson, ce qu’on entend dans les rues, et encore de bien pire façon ? Est-ce que nos gouvernants sont à ce point autistes ? De la sorte, continuant à agir illogiquement, ils seraient amenés à envisager d’embastiller l’ensemble du peuple, car c’est le peuple tunisien tout entier qui s’exprime comme les rappeurs auxquels on cherche noise aujourd’hui.

On nous dira que ces artistes ont traité de chiens l’institution publique qu’est la police, que le respect de l’État exige que l’on respecte ses institutions et que cela est vérifiable partout, y compris dans les démocraties avérées.

Et je répondrai que le respect de l’État est d’abord dans le respect du peuple et que sans respect véritable du peuple, il n’est nul respect de l’État, sinon c’est plutôt de la peur qu’on obtient sous l’apparence d’un respect artificiel. Or, la peur appartient au passé; et ce peuple qui a bravé la dictature et son régime policier, finissant par la mettre à bas, ce peuple n’a plus peur ! Et donc, comme on a fini par lever l’interdiction de voyager faite à la blogueuse, qu’on suspende immédiatement les poursuites intentées aux rappeurs !

Il est temps qu’on se le dise ! Le peuple tunisien s’il traite les agents de police de chiens, ce n’est pas qu’il ne les aime pas, c’est plutôt parce qu’il attend d’eux d’être conformes à leur déontologie et à ses attentes : une police républicaine, respectueuse des libertés, toutes les libertés, libérée de ses réflexes que la dictature a incrustés en elle et dont il est difficile de se défaire facilement.

C’est ce genre de clip de rap qu’on voue aux gémonies qui permet de faire évoluer les choses dans le bon sens en aidant à prendre conscience des dérives, en encourageant les consciences libres dans l’institution policière et en barrant la route à ceux qui, de l’intérieur, vicient son esprit qui doit être celui d’une totale neutralité, à son honneur et à l’honneur de sa noble mission.

Car l’institution policière est nécessaire dans un État démocratique et elle ne peut être respectée, aimée même, que si elle se montre indépendante, neutre des intérêts partisans. Ce n’est donc pas en ayant des réactions épidermiques, en cherchant à faire taire les airs les plus populaires et que l’on trouve sur toutes les bouches qu’elle réussira à se faire aimer.

Pareillement, l’autre institution majeure d’une démocratie qu’est sa justice doit être au-dessus de la mêlée politique, veillant scrupuleusement au respect de l’attachement — devant être de l’ordre du sacré — de nos autorités aux libertés et à leur défense de la moindre tentative, non seulement de les brimer, mais aussi et surtout de les limiter.

Nos nouveaux ministres de l’Intérieur et de la Justice seront donc bien inspirés, chacun dans son domaine, de décréter immédiatement et sans délai, et ce aussitôt le gouvernement adoubé par l’Assemblée Nationale Constituante, un moratoire de toute la législation liberticide héritée de la dictature déchue. C’est parce que c’est au nom de pareille législation qu’on continue aujourd’hui à bafouer les exigences les plus basiques de la révolution; or une telle législation est normalement devenue caduque ipso facto du fait même de la victoire de la Révolution.

Que les représentants de l’ANC, lors de l’adoubement du nouveau gouvernement, le sensibilisent à cet acte majeur que le peuple attend et que la Révolution commande; qu’ils mettent en demeure le nouveau gouvernement d’adopter pareil moratoire ou qu’ils s’attellent eux-mêmes, au nom du peuple, à sa légitimation souverainement.

Aujourd’hui, c’est avec pareil moratoire que l’on montrera si l’on est révolutionnaire ou non ! Que le moratoire de la législation actuelle liberticide soit le fait du gouvernement ou de l’ANC importe peu; l’essentiel est que l’on démontre, pour une fois, qu’on ne cède plus à la facilité de la langue de bois et qu’on écoute enfin le peuple.

Ce peuple attend donc impatiemment une suspension de la législation contraire à ses libertés, toutes ses libertés ! Ce faisant, on doit suspendre incontinent toutes les mesures déjà prises, privatives de liberté ou attentatoires à la liberté, et les poursuites en cours, engagées dans cet esprit. Seuls ne doivent en être exclus que les faits pouvant constituer une atteinte à l’ordre public et à la sécurité nationale, mais dûment attestés et prouvés, et non simplement supputés ou allégués. Il y va, rien de moins, de l’honneur de la démocratie et des politiques qui veulent la servir.

Et qu’on arrête de se référer à l’exemple étranger pour justifier l’injustifiable. C’est qu’en Tunisie, le peuple a inauguré une ère nouvelle, l’âge d’une véritable démocratie populaire, jeune et innovatrice. Il entend faire de la Tunisie un modèle, et il rêve d’une classe politique irréprochable, reproduisant son talent avéré. Que nos femmes et hommes politiques soient donc à la hauteur de leur peuple ! Il ne leur est rien demandé d’autre; est-ce bien difficile ?

Ce n’est qu’ainsi et ainsi seulement que l’on retrouvera vraiment la confiance du peuple, honorant du même coup sa Révolution, en étant dans le coup du Coup du peuple. Sinon, on ne fera que continuer à s’adonner à l’actuel opéra bouffe du politique, à la manière dont on use et abuse partout, y compris dans les démocraties avoisinantes. Or le peuple de Tunisie mérité bien mieux; il exige un modèle de démocratie à la mesure de son génie.