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Photo par Araoua Barakat

Pour aider à rendre justice au frère du martyr Mohamed Omri, Issam Omri, des dizaines de militants et de journalistes de Tunis et de Kasserine ont observé, mardi 27 mai, un rassemblement devant le tribunal de première instance de la ville de Kasserine le jour du énième procès de jeunes accusés d’avoir brulé un poste de police ou d’avoir tenté de renverser le régime, entre décembre 2010 et début 2011. Le détenu Issam Omri a été libéré, tard la nuit, après que le tribunal ait reporté l’annonce du verdict pour le 17 juin prochain.

Devant le tribunal, des journalistes ont été agressés par la police. Pendant qu’un haut gradé menaçait, lui, l’avocat Charfi Kellil, en plein procès, devant le juge, le procureur public et tous les présents. Retour sur les faits.

Tout était calme au départ. Au milieu de la foule rassemblée devant le tribunal, chacun prend la parole spontanément pour crier haut et fort son ras-le-bol. « Les procès se poursuivent contre les jeunes de la révolution. En même temps, le gouvernement nous promet encore plus d’endettement et de pauvreté. On nous a écarté de la prise de décision sous prétexte de transition politique et maintenant ils essayent de tuer les voix contestataires pour passer à des élections altérées … », dit un des activistes de l’Union des Diplômés Chômeurs (ODC) présent au rassemblement.

L’atmosphère a commencé à devenir tendue, quand des policiers ont essayé d’interdire aux partisans de Issam l’accès au procès. Des slogans ont été scandés dans le hall du tribunal pour exiger l’ouverture de l’audience à tout le monde. Après quelques minutes, la défense de Issam a réussi à avoir l’approbation du juge pour laisser l’accès libre au procès.

Leila Haded, Charfi Kellil et d’autres avocats ont enchainé les plaidoyers demandant la libération immédiate de Issam, qui est accusé d’avoir insulté la police et d’avoir brulé un poste de police à Thala, en janvier 2011. A cette époque, la police a blessé et tué plusieurs manifestants en soumettant la ville à un long siège qui l’a coupée du reste du monde. Le rapport de la commission d’investigation sur les événements du 14 janvier et ceux d’autres associations rapportent les violences vécues par les habitants de Thala entre le 3 et le 8 janvier 2011. Pourtant, les responsables des massacres sont toujours libres, alors que les jeunes qui ont fait face à la répression du régime de Ben Ali sont en prison.

Au cours du procès un groupe de policiers a fait irruption dans la salle d’audience. Gilbert Naccache en témoigne ainsi :

Un des flics adresse la parole à ses collègues en leur demandant de quitter le tribunal et de ne pas assurer sa sécurité, puisque les avocats attaquent la police et discrédite le ministère de l’Intérieur. Quand l’avocat Charfi Kelli prend l’initiative de répondre à cette attaque devant le silence du juge, ce même policier, le menace de ne pas quitter Kasserine saint et sauf … ça m’a rappelé les premiers procès sous le régime Nazi, quand des agents du régime de Hitler menaçaient publiquement les juges s’ils ne condamnent pas à mort leurs adversaires.Gilbert Naccache

Le juge finit par lever la séance pour exprimer, officieusement dans les couloirs du tribunal, son indignation face à cette atteinte qualifiée de « grave et impardonnable ».. Il a décidé également de convoquer les différents intervenants et une enquête a été ouverte sur place. Entre temps, des policiers scandalisés par la plaidoirie, qui rappelle les crimes commis par la police, lors de la « révolution », se sont attaqués aux journalistes et militants rassemblés devant le tribunal dont les journalistes, Ezer Mnasser, Faiza Mejri et Rabii Gharssali ainsi aue les activistes Azza Ghanmi et Monia Abid. Les policiers en civil ne se sont pas contentés de frapper les gens, mais ont aussi essayé de briser l’appareil photo de Rabbi Gharssali. Celui-ci s’était rendu, ultérieurement, à l’hôpital avec les autres victimes pour avoir les premiers soins. Les certificats médicaux attestent entre 8 et 21 jours de repos pour chacun et Rabii était obligé de se rendre à l’hôpital de Sidi Bouzid pour faire un scanner sur son crâne (c’est là que les policiers lui ont asséné des coups durs) .

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Agression du journaliste Rabbi Gharssali. Photos par Araoua Barakat

Le syndicat national des journalistes tunisiens et la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme ont condamné ces violences et ont demané d’ouvrir une enquête urgente. Jusqu’ici, aucune réaction officielle n’a été enregistrée de la part de l’Association Tunisienne des Magistrats ou du ministère de l’Intérieur. La seule réponse est parvenue par le syndicat régional des forces de l’ordre qui a tout nié en bloc en précisant, sur les ondes d’une radio locale, que les seules victimes étaient les policiers agressés par une « bande de malfaiteurs venue spécialement de Tunis pour semer le trouble dans la ville ».

Mercredi 28 mai, à Sidi Bouzid, le même scénario s’est répété dans le procès des jeunes de Hichria (Sidi Bouzid). Des policiers en civil agressent des journalistes et s’acharnent spécialement sur l’activiste et journaliste Ali Abidi pour le forcer à quitter le tribunal. Les jeunes de Sidi Bouzid accusés d’avoir fait la révolution, ont été libérés et leur procès a été reporté au 17 juin prochain.

En attendant que les enquêtes débouchent et que des reponsabilités soient identifiées et sanctionnées, un attentat terroriste vient de frapper encore la ville de Kasserine (précisément la maison du ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou) une ville qui vit sous un contrôle policier acharné et dont les habitants subissent une pression que ne justifie pas la logique des priorités sécuritaires. Cette coincidence met la lumière encore une fois sur le tiraillement voire conflit au sein du ministère de Ben Jeddou.