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Monsieur le candidat Béji Caïd Essebsi,

J’ai écrit récemment à votre concurrent du second tour une lettre similaire en sa qualité de militant des droits de l’Homme; mais il n’a pas daigné y répondre, confirmant ce que je n’arrête pas de dire, assis sur une expérience au plus près de sa galaxie, à savoir qu’il est un faussaire dans le monde des valeurs.

Vous le savez probablement, je milite dans le domaine des principes humanistes et j’observe notre société en sociologue compréhensif dont le devoir est de savoir écouter l’herbe pousser. Je milite plus particulièrement pour un islam authentique, pensant tout à fait possible la réussite en Tunisie de l’islam politique grâce à notre foi tunisienne aux racines spirituelles soufies.

Aujourd’hui, tout le monde parle de valeurs spirituelles à la faveur de notre époque postmoderne qui est une faim d’humanisme après la fin du paradigme dominant de l’ancien mode. C’est donc un vivre-ensemble qu’il nous faut quêter qui est d’abord et avant tout un être-ensemble.

Voici donc ce que mes observations de terrain me permettent de relever comme essentiel en la matière, de nature à honorer ces valeurs dont chacun se réclame tout en ne manquant pas de les violer.

C’est un florilège que je soumets à votre attention en espérant de vous, contrairement à votre rival pour la présidentielle, une réponse de nature à servir ces valeurs et dans le même temps l’attente des Tunisiens dont notamment les plus jeunes qui ne se sentent pas concernées par une politique snobant leurs revendications.

Abolition de la peine de mort

Vous avez déclaré récemment que vous êtes pour le maintien de l’actuel moratoire à l’application de la peine de mort, ne pouvant pas faire moins bien que le dictateur Ben Ali. Or, on attend bien plus de votre part, car cette question est devenue éminemment symbolique, manifestation ultime de démocratie et d’humanisme.

Votre concurrent du second tour qui se prétend abolitionniste argue d’un soi-disant conservatisme de la société pour ne pas oser l’abolition ; or, un tel conservatisme relève du pur mythe, n’étant au mieux qu’une opposition de façade découlant d’un manque d’information sur la parfaite conformité avec l’islam de cette honteuse tare des systèmes politiques.

Et j’ai bien démontré dans divers articles que l’abolition est conforme à l’esprit de notre religion, et même à sa lettre, pour qui veut faire une lecture saine du Coran. Il suffirait de reprendre une telle argumentation, en faire bonne diffusion, pour voir basculer l’opinion populaire en faveur de la cause abolitionniste, car le Tunisien du commun du peuple est humaniste dans l’âme et bien loin d’être aligné sur les plus dogmatiques des islamistes en la matière.

Aussi, si vous êtes élu président de la République, vous engagez-vous à abolir la peine de mort en proposant l’adoption d’une loi en ce sens, sachant que cela est juridiquement possible, la Constitution y ouvrant paradoxalement la voie en consacrant le droit à la vie ?

Abrogation des mesures attentatoires aux libertés privées

Parmi les questions sur lesquelles les élites tunisiennes se dérobent — y compris celles se disant libérales — quand elles n’adoptent pas carrément une attitude aussi négative à son égard que celle des intégristes islamistes, c’est l’homophobie.

Pourtant, c’est servir la démocratie que de militer aujourd’hui en Tunisie pour l’abrogation de toutes les manifestations homophobes dans notre législation, d’autant plus exécrable qu’elles n’ont aucun rapport avec l’islam qui n’interdit nullement l’homosexualité.

Cette question capitale pour l’instauration d’un vivre-ensemble paisible dans notre société, je l’avais aussi traitée dans des articles, et aussi dans un essai publié en arabe et en français. C’est l’humanisme qui me motive et le refus de la moindre discrimination, outre la justice à rendre à une foi caricaturée et violée par les intégristes qui tuent des innocents au nom de l’islam.

Votre concurrent du second tour, en intégriste clandestin, persiste à stigmatiser l’homosexuel, rejoignant les plus homophobes de nos prétendus musulmans. Alors, si vous êtes élu président de la République, vous engagez-vous à abolir enfin toute manifestation d’homophobie dans notre législation ? Ainsi serviriez-vous et l’islam et l’humanisme et la tolérance dans le monde !

Dans ce même cadre du toilettage de l’arsenal juridique de l’ancien régime de ses lois scélérates, vous engagez-vous à édicter pour le moins un moratoire à l’application de toutes les mesures attentatoires aux libertés privées ?

Je citerais juste ici les mesures discriminatoires en matière d’apostasie que l’islam admet contrairement à ce que l’on croit, toute inégalité entre les sexes dont, à terme, l’inégalité successorale ou encore la fameuse loi sur les stupéfiants qui pénalise les innocentes victimes de la simple consommation au lieu de se concentrer sur les trafiquants ?

Au sujet de cette dernière question, vous avez récemment estimé la législation actuelle dissuasive, tout en admettant que le problème réside plutôt dans le trafic. Toutefois, vous ne vous engagez pas clairement en faveur d’une loi qui soit parfaitement humaniste comme le conseille l’ONU, préférant une solution bancale en confiant un pouvoir d’appréciation au juge pour le jeune consommateur.

Or, pour être juste, il faut dépénaliser totalement la simple consommation et donner des compétences élargies aux associations qui sont les mieux placées en la matière pour un rôle préventif et curatif. Y seriez-vous prêt une fois élu ?

Confirmation de l’appartenance de la Tunisie à la Méditerranée

Votre concurrent se fait le héraut de l’authenticité tunisienne, voulant l’articuler à un attelage bancal ayant son axe en cet Orient en pleine décadence morale et matérielle. Ce faisant, il ignore que le centre de la Tunisie, son âme même, est au Maghreb qui est au coeur de la Méditerranée, la Tunisie étant le pont de convergence entre l’Orient spiritualiste et l’Occident matérialiste.

De cela, vous êtes assurément plus conscient, étant persuadé que vouloir couper la Tunisie de son milieu méditerranéen naturel, c’est tout simplement — au mieux — la condamner à rester sous-développée alors que ses richesses — notamment la maturité de son peuple — lui autorisent toutes les innovations majeures.

Cependant, vous ne tirez pas de cette conviction toute sa logique, ce qui suppose que vous vous sentiez capable de mettre enfin au service d’un volontarisme à toute épreuve un imaginaire dégagé de ses inhibitions. Parmi les freins qui plombent un tel imaginaire figure l’absolue nécessité pour la Tunisie de rompre avec le paradigme ancien sur le plan des rapports internationaux.

En effet, je milite pour un espace de démocratie en Méditerranée — supposant la libre circulation humaine — et pour une aire de civilisation entre l’Orient et l’Occident dont la Tunisie serait le fer de lance — ce qui impliquerait à terme l’extension officielle au Maghreb de l’Union européenne, qui est déjà le cas informellement avec Ceuta et Melilla au Maroc.

Aussi, si vous êtes élu, oserez-vous exiger au nom de la révolution tunisienne ce à quoi j’avais appelé dès le lendemain de son occurrence : la levée du visa pour un libre mouvement des Tunisiens en Méditerranée ? Pour ce faire, j’ai suggéré son remplacement par une formule tout aussi respectueuse des réquisits sécuritaires qui est le visa biométrique de circulations. La retiendriez-vous dans le cadre d’une diplomatie enfin innovante ?

Dans ce même cadre d’action, irez-vous jusqu’à déposer la candidature officielle de la Tunisie pour une adhésion à l’Union européenne ? Nul n’ignore qu’elle est fatale à terme, car l’imposent à la fois la situation de dépendance structurelle et à sens unique de notre pays à l’Europe ainsi que la globalisation de plus en plus poussée des régions du monde qui ne forment désormais qu’un immeuble planétaire.

Ce sont là quelques questions, parmi tant d’autres, auxquelles votre concurrent n’a pas daigné répondre, méprisant ses électeurs, faisant peu de cas de ce qui reflète pourtant au mieux leurs aspirations profondes.

Vous en distinguerez vous en y prenant la peine d’y répondre, et y apporteriez- vous les réponses démontrant que vous divergez avec votre adversaire dans vos convictions démocrates et le militantisme de chacun pour les valeurs, le vôtre étant prouvé réel tandis que le sien reste purement putatif ?