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Photo par Emna Ben Jemâa.

La Tunisie s’apprête en ce dimanche 29 mars à s’offrir « sa » marche républicaine. Sorte d’effet contingent de la mondialisation, le concept se ritualise de part et d’autre de la méditerranée. Mal inspiré, le nouveau pouvoir tunisien pousse le mimétisme jusque la division en deux marches distinctes : celle des puissants, et celle du peuple. Sécurité et photogénisme oblige…

Qualifiée par la blogosphère de « convenue » ou encore de « carnavalesque », la marche ne passionne pas grand monde hors Nidaa Tounes, Ennahdha, et quelques médias institutionnels. Si l’ex président Moncef Marzouki a confirmé sa présence, c’est probablement davantage pour ne pas prêter le flanc au procès d’intention terror-friendly fait à l’ex troïka.

Le boycott de la gauche (Front Populaire et al Massar) en dit long sur l’état de division de la classe politique tunisienne. Abstraction faite des querelles partisanes, c’est en grande partie un boycott idéologique, essentialiste, motivé uniquement par le refus de marcher aux côtés des leaders d’Ennahdha.

En relançant ainsi, sans fondement, la polémique sur « l’ambivalence » d’Ennahda à l’égard du jihadisme, cette gauche renoue avec un dogmatisme qui fait de l’islam politique un bloc monolithique, tout en le désignant comme son ennemi numéro 1, aux dépens du combat contre le retour de l’ancien régime.

« Qui a intérêt à entretenir cette thèse » de la dualité d’Ennahdha, s’interroge Vincent Geisser. « Ceux qui précisément veulent casser l’originalité de la « voie tunisienne » explique-t-il. On ne saurait taxer le politologue d’angélisme, lui qui est prompt à mettre en garde contre la propension d’une partie d’Ennahdha à la normalisation des courants contre-révolutionnaires.

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« La marche du système »

Quoi qu’il en soit, le Bardo s’apprête à vivre un troisième attentat, si l’on prend en compte les très orthodoxes festivités de réouverture du musée, dignes des années 90, qualifiées par le caricaturiste « Z » de « deuxième attentat ». Car si en France, le pouvoir socialiste qui venait de vendre des avions Rafale au régime d’al Sissi et qui avait invité Benjamin Netanyahu, avait peu de légitimité pour conduire une telle marche, le nouveau pouvoir tunisien en a probablement encore moins.

S’il n’était pas absorbé par les obligations d’hôte du 26ème sommet de la Ligue arabe, le général al Sissi aurait en effet pu figurer en tête du cortège, invité par son allié tunisien. Dans son speech à Charm El Cheikh, Béji Caïd Essebsi a une fois de plus réduit les quatre années post révolution à la lutte antiterroriste.

Décrit certes excessivement comme étant le « 11 septembre tunisien », l’attentat du 18 mars présente bien quelques similitudes avec ce « transformative event » que fut le 11/9/2001. Dans les deux cas, nous sommes face à un acte fondateur d’une mandature, voire deux, puisque W. Bush avait été réélu. Intervenant dans les premières semaines d’un nouveau mandat conservateur, un attentat majeur donne le ton et la caution à une politique sécuritaire. La révocation d’une dizaine de petits cadres de la police et du renseignement, mais d’aucun haut responsable politique, abonde d’ailleurs dans cette logique.

Comme pour le Patriot Act, l’attentat va conforter l’assise législative et juridique de cette politique, via l’accélération de l’adoption de la nouvelle loi antiterroriste amendée. Mais même sans le concours de cette loi, le gouvernement Essid a déjà procédé à quelques effets d’annonce tels que la reprise en main de la mosquée de la Zitouna.

Tout comme sa sœur secrétaire d’Etat qui appelait récemment au non-respect des droits humains en temps de guerre, Chérine Cherni a fait cette semaine l’apologie de la peine de mort à la télévision, au prétexte que les terroristes condamnés à perpétuité « pourraient un jour bénéficier d’une amnistie générale ».

Si l’on ajoute à ces prémices de droitisation la tentation de parasiter le processus de justice transitionnelle par une soudaine « initiative de réconciliation nationale », un boulevard serait ouvert pour un autoritarisme nouveau.