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Depuis des décennies, la réflexion et la conception d’un nouveau rôle de la culture dans le changement sociétal et le modernisme intellectuel n’ont presque jamais pris une place privilégiée dans l’ordre des priorités du pouvoir. Même après le 14 janvier où les artistes et les intellectuels ont crié victoire en espérant la levée de l’embargo culturel Benaliste, rien n’a changé vers une ouverture. Pire encore, le fléau de la fermeture des espaces culturels grandi sans cesse et la majorité des collectifs et associations artistiques agonisent face aux nombreux périls économiques et politiques.

Durant plusieurs semaines, l’espace Mass’art a tiré la sonnette d’alarme quand le tribunal de première instance a ordonné sa fermeture. L’espace a réussi durant quatre ans à créer une dynamique rare entre habitants de quartiers populaires avoisinants et des artistes de plusieurs disciplines. Mais, aujourd’hui, Mass’art ferme ses portes au profil d’un propriétaire qui préfère louer les murs au plus offrant.

Mass’art n’est pas le premier espace culturel populaire qui ferme en laissant un vide artistique derrière lui. Nous rappelons que Radio Chaabi a eu le même sort. La dite Radio a aidé des dizaines d’artistes en herbe à se produire gratuitement. Dans ses locaux, plusieurs jeunes, n’ayant aucun accès à la culture, ont été formés dans diverses disciplines artistiques. Deux ans après le lancement du projet (studio d’enregistrement, salles de répétition et un festival musical), Chaabi ferme ses portes suite à des contraintes financières. Un de ses fondateurs, Najib Abidi, affirme que :

Personnellement, je ne pense pas que je pourrai me relancer dans une telle aventure. Nos efforts et les années de sacrifice ont fini par tomber à l’eau parce que nous n’avons pas réussi à surmonter les difficultés financières. Nous avons essayé de trouver un financement mais sans les pistons nécessaires, notre dossier n’a pas été accepté.

« Blesh 7iss », un collectif artistique qui travaille sur la musique et encourage des centaines de musiciens à se produire, ferme aussi ses portes. Auto-géré par un groupe de jeunes, l’espace a bénéficié, durant ses premières années, de l’effervescence et l’engouement des gens à l’action artistique underground. Mais, plus le temps passe, plus le cercle de « Blesh 7iss » devient restreint et petit.

Notre local est inaccessible depuis maintenant quatre mois. L’escalier de l’immeuble est en ruine, c’est pour cette raison que nous avons perdu notre espace. Mais le vrai problème est qu’il n’y pas de solidarité et de soutien. Ceux qui ont bénéficié de notre service nous tournent, aujourd’hui, le dos. Nos problèmes internes et la complexité de la situation nous poussent à fermer. Même si je regrette la fin de cette aventure, je pense qu’il faut absolument réhabiliter ce genre d’expérience. témoigne Ashref, un des fondateurs de l’espace.

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Au même temps, des espaces culturels arrivent à surpasser la crise économique et leurs difficultés financières. À l’instar de El Teatro, l’Artisto, Mad’art Carthage ou encore El Hamra. Selon Ymen Berhouma, artiste plasticienne autodidacte, la situation de la culture et des espaces artistiques s’améliore même si certains espaces ferment.

Je ne pense pas qu’il faut compter sur l’état ou les ministères .. Peut être se diriger plus vers les institutions de coopération étrangère qui mettent souvent leurs espaces à disposition. Il faut aussi s’adresser aux mécènes privés. j’ai vu le mécénat se développer ces dernières années voir même le mécénat d’entreprise comme le groupe TALAN ou KILANI. Ces quatre dernières années, nombreux sont les artistes qui essayent de trouver une alternative tel que investir les lieux publics et la rue. En ce qui me concerne, j’ouvre mon atelier « Y-Zone », qui situé dans un quartier populaire de la Marsa, à d’autres artistes qui cherchent à exposer.. Se basant uniquement sur un système de troc, l’atelier fait figure aussi de résidence d’artistes, témoigne Ymen.

Mohamed Ben Soltane, artiste et doctorant en théorie de l’art à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts à Tunis, soutien, le même point de vue d’Ymen, en expliquant que :

Le modèle anglo-saxon qui utilise les techniques les plus actuelles du management gagnerait à venir chez nous. Une entreprise culturelle est avant tout une entreprise et il faut qu’elle soit viable et durable. Toutefois, le secteur culturel a des spécificités et apporte (quelquefois) un plus à la société. Le rôle des collectivités locales (dans la cadre d’une démocratie participative et un mouvement de décentralisation) et de l’Etat entre ici en jeu. En Tunisie, nous devons trouver le bon modèle dans le cadre de politiques culturelles intelligentes et innovantes établies en concertation avec les intervenants du secteur.

De son côté, Sihem Akil, professeur de théâtre, comédienne et dramaturge pense que « les espaces privés qui réussissent sont destinés à une classe sociale aisée. Leur financement est beaucoup plus appuyé par les hommes d’affaire et leur stratégie repose sur plusieurs activités à but lucratif. Ce qui n’est pas le cas de Mass’art qui vise les plus démunis et essaye d’attirer un nouveau public à la culture. Ce rôle de démocratisation de la culture ne pourra jamais être jouer, en Tunisie, par les initiatives privées surtout quand il s’agit des régions et de quartiers populaires. Il faut que l’État prenne ses responsabilités ».

En contact quotidien avec des élèves de l’intérieur du pays, Sihem Akil témoigne du désert culturel qui laisse une place grandissante à l’extrémisme religieux, à la peur et à la violence. En effet, dans les régions, rares sont les maisons de jeunesse ou de culture actives et ouvertes au public. « Nous avons un État qui considère la culture comme un folklore qui accompagne la propagande politique et les fêtes nationales. L’espace culturel étatique était tout le temps négligé ou instrumentalisé dans des contextes hostiles à la création artistique et l’interaction intellectuelle. Les espaces culturels étatiques manquent de programmation claire, d’identité et d’initiative. Les responsables des maisons de culture sont des fonctionnaires qui remplissent des rapports et ont un rare lien avec leur milieu et les exigences actuelles. Et c’est la responsabilité de tout le ministère de la culture et du gouvernement. » ajoute Sihem avant de nous montrer un dessin d’un élève de 9 ans qui illustre une exécution d’un enfant par un « terroriste ».

Durant le gouvernement de Mehdi Jomaa, le ministère de la Culture a appelé les professionnels de la culture à s’appuyer plus sur le mécénat et le sponsoring en rappelant que l’État ne pourra pas palier, en ces temps de crise, aux insuffisances budgétaires des institutions culturelles. Cependant, les problèmes des espaces culturels en Tunisie ne sont pas uniquement financières.

Nombreux directeurs des espaces culturels étatiques privilégient les activités politiques (meeting des partis politiques ou autres activités) et refusent de donner l’espace aux jeunes artistes du quartier. Certains sont sous l’emprise des groupes locaux de salafistes et obéissent aux ordres de censure et d’interdiction, témoigne Sihem.

Mohamed Ben Soltane, nous confie, par ailleurs, que « les espaces artistiques sont livrés à eux-mêmes. Leur situation est difficile : manque de sécurité donc d’affluence du public, problèmes de droits d’auteur et de piratage (surtout pour le cinéma) et une mauvaise gestion culturelle et de durabilité. Même si plusieurs espaces arrivent à faire une bonne programmation, ils sont fragiles économiquement et manquent de compétences dans ce domaine ».

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Crédit photo : la page facebook de l’association culturelle Apollon.

Dans ce contexte, l’association culturelle Apollon Ksar Hellal mène une compagne farouche depuis trois ans afin de rouvrir la maison de culture à Ksar Hellal. Construite dans les années 60, la maison de culture a été confisquée par le RCD dans les années 80.

Si elle continuait d’abriter quelques événements culturels, on l’appelait désormais “Dar el 7ezb” (la maison du parti). Après la révolution de janvier 2011, période délicate où tous les jeunes de la ville se sont unis pour protéger leur ville et ses institutions, ce lieu a été saisi comme étant propriété du RCD.

Plus de trois ans se sont écoulées et cet espace reste fermé. La jeunesse locale qui a assisté à la désertification culturelle de Ksar Hellal avait pourtant espéré récupérer ces locaux et les mettre à la disposition des associations culturelles qui ont émergé après la révolution… affirme Mehdi Dlella, un des membres d’Apollon Ksar Hellal.

Les autorités n’ont pas répondu présents à l’appel des jeunes de Ksar Hellal même si ces derniers proposent l’auto-gestion de l’espace sans aucune subvention supplémentaire à la charge du budget du ministère de la Culture.

À quelques kilomètres du mont Chaambi, forteresse supposée du terrorisme, s’installe, depuis quatre ans, le Centre Internationale des Arts Contemporains à Kasserine, un des rares espaces culturels dans la région. Walid Khadraoui, fondateur de l’espace, a choisi de combattre la terreur par l’art dans un espace culturel privé et entièrement auto-financé. « J’ai réussi l’année dernière à avoir une subvention de 27 mille dinars de la part du ministère de la Culture. Une somme dérisoire par rapport aux immenses dépenses de l’espace. L’électricité coûte près de 2 mille dinars par mois sans compter le loyer, l’eau, la logistique, la maintenance et les salaires de mes collaborateurs… », énumère Walid en expliquant que la loi lui permet normalement une subvention annuelle pour ses activités.

Devant le Centre International d’Art Contemporain à Kasserine, des jeunes exhibent leurs talents de musiciens et de chanteurs.

L’espace offre ses services culturels gratuitement aux habitants de Kasserine « qui n’ont, de toute façon, pas les moyens pour payer les tickets de spectacles. J’ai déposé un dossier de subvention pour cette année. Vu les difficultés d’un éventuel sponsoring ou mécénat ici à Kasserine, je pense que l’État doit soutenir encore plus mon espace et toutes les initiatives artistiques à l’intérieur du pays et dans des zones comme Kasserine. Nous n’allons jamais vaincre le terrorisme sans la culture et l’art. Le vrai militantisme est l’action artistique qui pousse à la tolérance et l’amour de la vie. » explique Walid.

Un pays où un dialogue national n’inclut aucune structure ni personnalités représentant la culture et l’art est un pays qui n’inspire pas à la liberté et la vie, dénonce Sihem.

Entre financement privé, mécénat et subvention étatique, les problèmes économiques des espaces culturels ne seront résolus qu’à travers une stratégie nationale qui valorise la culture dans tous les domaines.