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Témoignages recueillis par Sami Kacem et Karim Chaouech ; Images par Sami Kacem ; montage Tarek Chouiref et Nizar Baoueb. Nous remercions tout particulièrement M. Karim Chaouech, qui nous a accompagné pendant ces deux jours de travail à Meknassi, pour ses conseils avisés et sa connaissance du terrain.

Depuis 2012, la station d’assainissement de Meknassi à Sidi Bouzid est en suspens. Un désaccord opposant les habitants à l’Office National de l’Assainissement Sanitaire (ONAS) persiste concernant la trajectoire de transfert des eaux usées traitées vers Oued Elleben. Le trajet choisi par l’ONAS est contesté par les habitants qui ont peur pour l’écosystème de la vallée, considérée comme rare par sa biodiversité.

Oued Elleben : un écosystème menacé

À cinq kilomètres de Meknassi, Oued Elleben ou « Vallée du lait » influence la vie de toute la ville. Sept sources alimentent l’oued connu pour ses richesses en faune et en flore. L’oued compte d’innombrables avantages naturels comme les pâturages fertiles ou encore l’eau chaude des sources. La variété de la flore permet un élevage de bétail prospère et d’autres activités artisanales fondées sur la récolte des sisymbres (السمارة) et de l’alfa, sources de revenus de nombreuses familles. Oued Elleben est également connu pour son argile, matière première pour la poterie artisanale mais aussi remède naturel contre plusieurs maladies.

Gizela Bergueman, citoyenne allemande de 75 ans est installée en Tunisie depuis 1965. En 1972, elle se rend pour la première fois à Oued Elleben soigner une arthrite aiguë :

Les différentes qualités de l’argile permettent de soulager plusieurs affections, pas seulement les maladies de la peau mais aussi le rhumatisme. Les soirs d’été, nous avons pris l’habitude de nous baigner près des sources où j’ai découvert les vertus thérapeutiques exceptionnelles d’Oued Elleben. Il devrait être une destination internationale de la médecine naturelle et du tourisme écologique pour ses paysages naturels hors normes, témoigne Mme Bergueman.

Selon Ridha El Ghabri, l’oued est le moteur de l’activité économique à Meknassi. En plus de l’élevage du bétail, de l’artisanat et des soins qu’il offre, Oued Elleben est une source d’eau potable et d’irrigation pour ceux qui ne sont pas encore liés au réseaux de la SONEDE. Éleveur de chevaux, Ridha est un farouche opposant du projet de l’ONAS. L’écosystème de l’oued est le milieu naturel adéquat à la reproduction de ses purs-sangs arabes.

Le bras de fer avec l’ONAS

En 2012, l’ONAS installe une station d’assainissement à Meknassi mais qui attend toujours d’être raccordée aux habitations. Selon le directeur régional de l’ONAS, Ahmed Ben Rehouma, le blocage vient des habitants qui ont multiplié les objections à chaque fois que l’administration propose une trajectoire de transfert des eaux usées traitées. Trois propositions de l’ONAS ont été bloquées par les propriétaires des terres concernés par les mesures d’expropriation.

Au bout de plusieurs mois de négociations, nous avons opté pour une quatrième solution qui va nous coûter plus cher, mais qui a suscité moins de contestation, explique Ahmed Ben Rehouma.

En effet, le trajet retenu traverse les terres d’un seul agriculteur qui a accepté l’expropriation partielle et souhaiterait, selon l’ONAS, exploiter les eaux traitées pour l’irrigation de ses cultures. Cependant, le risque de pollution est plus grand, car le projet prévoit le passage d’un pipeline qui longe le pont sur la route de Rgueb et un déversoir carrément dans l’oued à quelques centaines de mètres plus à l’est.

Selon Ridha El Ghabri, « l’ONAS insiste à polluer l’oued et ne cherche pas à éviter cette catastrophe naturelle. Si les eaux traitées seront versées dans l’oued, c’est toute la population qui sera forcée à quitter Meknassi. Pire, la Tunisie perdra une réserve naturelle qui fait vivre et soigne des centaines de personnes », proteste-t-il.

De son côté, Karim Chaouch, expert environnementaliste, qui soutient la société civile dans son plaidoyer auprès du ministère de l’Environnement contre le projet de l’ONAS, affirme que

Meknassi n’a pas besoin d’une station d’assainissement d’eau. En plus, nous n’avons aucune visibilité sur les études de faisabilité et risques de ce projet. Avant de bâtir une station d’assainissement, l’ONAS aurait dû s’assurer de la trajectoire des eaux traitées. Cela va sans dire que la politique générale de l’ONAS qui consiste à jeter les déchets d’assainissement dans la mer ou dans les oueds est réellement absurde. Nous pouvons disposer d’autres méthodes d’assainissement avec moins de dégâts et de pollution, comme l’installation de fosses septiques. Sauf que ces solutions ne plaisent pas à tout le monde surtout ceux qui s’enrichissent grâce aux appels d’offres de l’ONAS.

Le 24 avril 2015, le ministre de l’Environnement et du Développement Durable, Najib Darwich (UPL), s’est rendu à Meknassi pour lancer officiellement le projet de l’ONAS. Les habitants de la ville ont exposé leurs inquiétudes et ont demandé à annuler le rejet des eaux traitées dans l’oued. « Le ministre s’est montré compréhensif et nous a promis de préserver l’oued et de trouver un compromis convenable. Quelques semaines après, l’ONAS maintient toujours sa position et nous informe que le ministère n’est pas intervenu pour débloquer la situation» déplore Ridha El Ghabri.

À propos de la planification du projet, Ahmed Ben Rehouma, directeur régional de l’ONAS explique qu’une fois le plan directeur de l’assainissement fait et les études de faisabilité validées, l’office procède, simultanément, à la construction de la station et aux travaux de la trajectoire (ces derniers prennent, d’habitude, moins de temps que l’installation de la station). « Concernant les méthodes d’assainissement, pour le moment nous ne disposons pas d’alternatives. Rappelons que les eaux traitées sont réutilisées depuis des décennies pour l’irrigation des agrumes et des cultures maraîchères. Elles ne constituent aucun danger pour l’écosystème de l’oued », assure le directeur régional.

L’audit qui accable l’ONAS

L’inquiétude des habitants de Meknassi n’est pas sans fondement car le discours maladroitement rassurant de l’ONAS cache mal la réalité de l’impact des eaux usées sur l’environnement. Ezdine Ferjani Professeur de chimie à l’Institut supérieur des sciences et techniques de l’environnement ( Borj Cedria) explique qu’« éviter les risques sanitaires et écologiques des eaux usées exige deux conditions. La première est un traitement adéquat de l’eau. Sachant qu’il existe trois niveaux de traitement des eaux usées. Seul un traitement spécifique de troisième niveau garanti l’élimination des métaux lourds qui peuvent affecter la biodiversité. La deuxième condition est d’assurer un contrôle chimique et bactériologique continu sur la qualité des eaux usées traitées dans les stations ».

Un récent rapport de la Cour des Comptes, publié en 2014, sonne comme un réquisitoire contre la gestion de l’ONAS des eaux usées et leur traitement. Le rapport constate, preuve à l’appui, la « dégradation écologique des milieux récepteurs des eaux traitées » notamment dans le golfe de Tunis et dans la vallée de Medjerda, mais aussi dans d’autres régions.

Selon la même source, 63% des stations d’épuration ne subissent aucun contrôle de qualité. 61% des volumes des eaux traitées ne sont pas conformes aux normes en vigueur. Ainsi, 42% des stations d’épuration éjectent des eaux usées mal traitées. Dans le domaine agricole, la Cour des Comptes met l’accent sur les risques sanitaires causés par le déversement des eaux traitées non conformes sur les variétés agricoles irriguées. À noter que 96% des infractions commises par l’ONAS n’ont pas fait l’objet de suivi durant la période 2009-2012.

L’ONAS a encore du pain sur la planche pour améliorer sa gestion des eaux usées. Devant la perspective d’une catastrophe écologique, l’affaire Oued Elleben pourrait marquer une rupture dans la gestion centralisée, bureaucratique et peu efficace des problèmes publics, à moins que les réseaux affairistes n’en décident autrement. Déjà les médias dominants s’en mêlent, à leur manière. Une dépêche de la TAP, du 20 septembre 2015, reprise par La Presse de Tunisie, élude le problème par une énumération détaillée sur la diversité naturelle et l’importance historique de Meknassi. Le tout accompagné d’une photo d’un champ de coquelicots qui ne fleurit jamais à Meknassi mais à Ain Kermes dans le nord-ouest algérien. Au détour d’une phrase, le lecteur est supposé deviner qu’il y a un problème écologique à Meknassi. Dans la pire tradition propagandiste de la dictature les mots ONAS, traitement des eaux usées, projets de déversoir, n’y figurent pas.

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