Le contexte révolutionnaire, puis la transition démocratique étaient propices à l’émergence du parti politique islamiste Ennahdha, clandestin jusqu’au 1er mars, mais structuré et opérationnel. Sa base électorale, religieusement formatée, était méthodiquement ciblée et abusivement appréhendée par les promesses du paradis et le bakchich à profusion. Pour ce parti islamiste, financé à outrance, son accaparement du pouvoir et de tous les appareils de l’Etat et sa mainmise sur ses caisses, sous couvert de dédommagements, constituaient une stratégie, planifiée en amont et superbement exécutée.

Sans l’héritage du fondateur de la Tunisie, Habib Bourguiba, qui a détaché le pays de l’obscurantisme régnant encore aujourd’hui dans le monde arabe, la Tunisie aurait pu sombrer dans une radicalisation extrême et probablement irréversible. Chokri Belaid était, à la fois, le fervent défenseur de l’héritage sociétal de Bourguiba et le dénonciateur acharné du projet dévastateur prévu pour la Tunisie par Ennahdha. Il était l’obstacle à éliminer pour la prospérité de l’hégémonie des Frères Musulmans. Et il l’a payé de sa vie. Parallèlement, le choix de Chokri Belaid était judicieux et perspicace. Il représentait un espoir, il était un précepteur et un combattant. Sa popularité est historique, gravée à jamais par le grandiose de son enterrement, pendant lequel des centaines de milliers de Tunisiens l’ont escorté à sa dernière demeure en accusant à l’unisson le leader d’Ennahdha. Ce jour-là était né un slogan devenu presque un hymne « Ghannouchi Assassin ». L’estimation du nombre de personnes était contestée par les islamistes qui l’ont réduit à quarante mille, chiffre officiel énoncé par le ministère de l’Intérieur. Ce que n’importe quel témoignage oculaire réfute catégoriquement. La foule, venue des quatre coins du pays, était immense, répartie à l’intérieur et à l’extérieur du cimetière.

A ce stade, il est important de préciser le positionnement tentaculaire, au moment des faits, du parti islamiste. Le ministère de l’Intérieur était sous Ali Larayedh, membre d’Ennahdha depuis 1976, avec 10 ans à l’isolement dans son actif. Le ministère de la Justice était régi par Noureddine Bhiri qui a endossé diverses responsabilités au sein d’Ennahdha depuis 1977. Tous deux chapotés par le président du gouvernement Hamadi Jebali, connu pour sa radicalité. Ce que la Tunisie a vécu sous l’emprise de l’islam politique, entre 2011 et 2013, a été une simulation de ce que prévoit Ennahdha pour la Tunisie de demain. Dans cette abondance d’éléments à charge indirects, le deuxième assassinat politique avait quand même eu lieu. Le martyr Mohamed Brahmi a été tué le 25 juillet, jour de la fête de la République. L’opportunisme des progressistes en place, depuis la révolution jusqu’aujourd’hui, ont permis ce cataclysme.

Concernant l’aspect juridique de l’affaire Chokri Belaid, la justice avait subi un déferlement de critiques de toutes parts. L’absence de volonté politique était flagrante et dénoncée publiquement. Le manque de moyens et de transparence, les divergences des déclarations et les vices de procédure ne sont qu’un aperçu du disfonctionnement préfabriqué pour l’enquête. Dans une démocratie, l’indépendance et l’impartialité des juges doivent prévaloir. Mais avec Noureddine Bhiri, une théocratie en herbe sous couvert de démocratie, l’ingérence est sacrée.

D’un point de vue matériel, en criminologie, la résolution des enquêtes criminelles est tributaire de trois éléments : les pièces à convictions, l’alibi et la victimologie. Une fois la nature du crime établie et l’alibi cerné, les pièces à convictions constituent des éléments de preuves, et des clés déliant les ramifications menant à l’auteur du crime. Dans le cas de l’affaire Chokri Belaid, la voiture impliquée dans l’assassinat n’a pas été saisie, l’arme du crime a été égarée, le rapport balistique a été volé et un ordinateur a été dérobé du tribunal. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres. Ce qui est justement qualifiable de délinquance judiciaire favorisée par un laxisme déconcertant. Par ailleurs, la démarche du parti politique islamiste est dictée par la religion, plus précisément par une interprétation archaïque et biaisée du texte coranique, qui a donné naissance à une doctrine purement humaine. Autrement, la justice aurait été une priorité sacrée et la vérité, un étendard. Peut-on s’attendre à une rédemption et espérer un dénouement à l’audience du 20 février prochain ?

En décembre 2014, presque deux ans après le premier assassinat, les crimes ont été revendiqués par l’organisation terroriste Daech. Ce caractère tardif est inédit par rapport aux revendications terroristes habituelles, émises presque instantanément. Bizarrement, cette période coïncide avec l’éjection consentie d’Ennahdha du pouvoir. Le parti se retrouve quand même au pouvoir dans un gouvernement d’ « union nationale », blanchi des assassinats. Dès lors, plusieurs gouvernements se sont succédé, sans que la justice ne change de main ou d’emprise. L’Etat, dans son ensemble, n’a cessé de briller par son sens de la manipulation, son atermoiement et sa mauvaise foi. Ce qui dévoile inexorablement son refus de résoudre définitivement ce crime, et tant d’autres. L’ardoise du désastre de l’islam politique est bien longue et ce n’est pas le gouvernement actuellement en place qui veut et va la régler. Le vrai report sera pour l’ère de l’après alliance entre Nidaa et Ennahdha qui gangrène l’exercice politique et le processus démocratique.

Par souci d’équité, il est nécessaire de relever qu’Ennahdha a tenté une première rédemption, uniquement dans la forme, en annonçant publiquement son nouveau statut de parti démocratique détaché de toute influence religieuse. Mais la veste terroriste n’est pas un vêtement, c’est une seconde peau qui nécessite des changements structurels de fond et donc un retrait et une profonde remise en question. La démocratie a ses règles, sa discipline propre, elle ne peut se résumer à un port de cravate. D’autant plus qu’Ennahdha n’est pas à sa première tentative de rédemption simulée. A sa création, le parti s’appelait MTI, Mouvement de la Tendance Islamiste. Le changement de son appellation en 1981 se voulait une preuve symbolique de son engagement à réviser son fondement.