En Tunisie, les milieux oasiens caractérisent les régions situées à la limite du désert ou au milieu du Sahara. Ce sont des lieux de vie qui se placent en rempart contre la désertification. Elles constituent de fait des lieux où la vie se présente comme un défi constant aux conditions extrêmes se traduisant par des températures excessives et une grande faiblesse des précipitations. On a l’habitude de classer les oasis en trois types : celles de montagne (région de Gafsa), littorales (Gabès) et les oasis sahariennes qui sont les plus étendues. Historiquement, les oasis se sont constituées autour de sources d’eau sans qui toute activité agricole est impossible dans ces régions. A notre connaissance, les seules oasis où des sources sont encore actives sont celles de Tamerza, au sud-est de Tozeur. Depuis le développement des forages profonds, presque toutes les sources se sont taries, et les oasis sont désormais irriguées par l’eau de pompage.

Au départ, les sondages étaient artésiens (jaillissement de l’eau sans pompage), mais par suite de l’accroissement des sondages, le pompage est devenu indispensable. Les sondages étaient réalisés par l’Etat et confiait la gestion des périmètres irrigués aux GDA (Groupements de Développement Agricole). Un autre changement a eu lieu aussi, est le remplacement des rigoles d’irrigation en terre battue par des rigoles en ciment, pour réduire les pertes d’eau par infiltration. Dans le présent article, nous présentons les défis liés à la gestion de l’eau d’irrigation dans les oasis tunisiennes et focalisons notre intérêt sur celles de Gabès, Douz et Jemna.

Spécificités et problématiques des oasis de Gabès

Les oasis de la région de Gabès se caractérisent par trois étages de végétation : les palmiers, les arbres fruitiers et une strate herbacée basse, constituée de légumes ou de plantes fourragères (surtout la luzerne). Les arbres habituellement présents dans les oasis sont essentiellement le grenadier, le figuier, la vigne (peu commune) et le henné. Les oasis à proximité de la ville de Gabès (Chénini-Chatt Essalam) étaient irriguées à partir de sources qui jaillissent près de Chenini. Depuis le développement des activités industrielles et le pompage des eaux en profondeur, les sources se sont taries et les oasis sont désormais irriguées par les eaux des sondages.

Oasis à trois étages, Chenini

En dehors des considérations liées à l’eau, d’autres changements ont affecté ces oasis. On cite notamment :

  • l’arrachage progressif du henné qui a perdu de sa valeur commerciale et est devenu peu rentable ;
  • le désintérêt progressif de la production des dattes, vu que les variétés locales ont perdu de leur valeur commerciale. Seule une variété continue à avoir un intérêt économique, et on assiste à la perte de la maîtrise de la pollinisation artificielle, étape essentielle à la production des dattes. Nombreux palmiers ne servent désormais qu’à l’extraction de leur sève (« legmi »), et en meurent parfois en conséquence ;
  • la plantation des oliviers dans les oasis ; une nouvelle tendance, car les oliviers n’étaient pas présents dans les oasis, ou avaient une présence marginale ;
  • l’introduction des cultures industrielles (tabac) dans certaines oasis (Chatt Essalam), en raison de leur rentabilité économique ;
  • les pesticides sont désormais utilisés dans les oasis, notamment pour traiter les cultures maraîchères. Nous sommes donc loin de l’image idyllique des oasis avec leur production biologique.

Plantation de Tabac dans une oasis. Remarquer les palmiers morts suite à l’extraction de leur sève

Parallèlement à ce qui précède, un phénomène sociologique est à pointer, à savoir le désintérêt des jeunes pour le travail de l’agriculture. Seuls les vieux continuent à travailler la terre, et l’avenir des oasis est sérieusement compromis si cette tendance se confirme. Certains de nos interlocuteurs évoquent le fait que certains jeunes sont payés pour ne rien faire, d’où un désintérêt général pour le travail !

L’impact de la pollution par les industries chimiques sur les oasis dépend de la direction du vent. L’oasis la plus affectée par cette pollution est celle de Chatt Essalam, la plus proche de la zone industrielle, côté sud. En effet, les vents de direction sud ou est affectent directement les oasis, et la manifestation la plus évidente étant le dessèchement des palmes des palmiers ou parfois la mort de certaines cultures. Seuls les vents d’ouest éloignent les émanations gazeuses des industries vers le large.

Littoral pollué par l’industrie chimique

Les nombreuses oasis abandonnées le sont soit par désintérêt de l’agriculture, le morcellement des exploitations ou encore, comme le soutiennent certains, en raison de la pollution. L’élevage bovin et ovin dans certaines oasis connaît ces derniers temps un désintérêt progressif, en raison des vols des animaux dans leurs écuries.

Par rapport à l’eau, tous les exploitants agricoles se plaignent de son insuffisance et de la faible fréquence du tour d’eau. Les problèmes récurrents des coupures d’eau, conséquence de la défaillance des GDA (l’eau peut être coupée pour 45 jours successifs) ont poussé certains exploitants à creuser des sondages dans les oasis, phénomène inconnu il y a seulement quelques années. Cette nouvelle tendance dans la création de nouveaux points d’eau (non autorisés) dans les oasis ne fera que compliquer la situation et rendre encore plus difficile la gestion de l’eau d’irrigation dans la région.

Oasis du sud-ouest et problématiques liées à l’eau

Ces oasis sont formées d’un seul étage, celui du palmier dattier, avec la variété la plus connue, celle de « deglet nour ». Les arbres fruitiers sont rares, et se limitent à quelques espèces dans un petit nombre d’oasis (surtout grenadier et figuier). Entre les palmiers, le sol est parfois planté de luzerne, d’orge ou de cultures maraîchères. Ces dernières ne sont plantées que dans des oasis où le sol n’est pas couvert de « mauvaises herbes » et l’eau est douce. Ces oasis sont irriguées par de l’eau provenant des sondages dont certains sont creusés par l’Etat.

D’emblée, il faut remarquer que le nombre de sondages s’est énormément accru ces dernières années, et que le pompage des eaux fossiles a atteint des dimensions hors de tout contrôle. Selon certains témoins, les superficies d’oasis créées suite à des sondages non réglementaires s’élèvent à plusieurs milliers d’hectares, et ce processus de création de nouvelles oasis est toujours continu.

Oasis où les planches sont cultivées de luzerne

La création de nouveaux sondages creusés hors contrôle de l’Etat remonte aux années 1980, mais la tendance s’est accrue après 2011. Globalement, les sondages creusés ont une profondeur allant de 110 à 280 m. Cette profondeur est variable selon les secteurs. La profondeur des sondages profonds creusés par l’Etat dépasse les 2000m. L’eau de certains de ces puits est chaude, et a besoin d’être refroidie avant d’être utilisée dans l’irrigation des palmeraies.

Oasis récemment créée, au sud de Douz, irriguée au goutte-à-goutte

Conséquence de ces sondages creusés un peu partout dans la marge nord du Sahara, c’est le rabattement de la nappe, car dans certains secteurs, il n’y a pas d’eau jusqu’à 80 m de profondeur. On estime à plusieurs milliers le nombre de sondages creusés dans le gouvernorat de Kébili. Corollaire de leur multiplication, la substitution de l’énergie électrique par l’énergie solaire, pour le pompage de l’eau. Les installations solaires ont donc tendance à se généraliser, toujours pour pomper plus d’eau, étant donné que l’énergie électrique pèse sur le budget des exploitants. Désormais, on assistera à plus de gaspillage d’eau, « gratuite » !

Installation solaire près d’un sondage, à Douz

Un hectare de palmiers comprend de 120 à 150 palmiers (selon l’équidistance entre les arbres), et une palmeraie est divisée en planches comprenant chacune 4 palmiers). Un hectare de palmiers comprend en moyenne 32 planches. L’irrigation consiste à remplir chaque planche d’eau deux fois par mois durant neuf mois de l’année (les palmiers ne sont pas irrigués durant trois mois). Chez les agriculteurs dépendant de sources d’eau publiques, le tour d’eau est tous les vingt jours, donc les exploitants disposant de sondages propres consomment plus d’eau que les autres. Cette technique d’irrigation consomme beaucoup d’eau, la preuve étant les zones humides constituées autour des oasis et formées par les eaux de drainage, non absorbées par le sol. Les nouvelles palmeraies sont irriguées au goutte-à-goutte, avec de plus petites cuvettes et beaucoup d’espace non irrigué entre les palmiers.

Jeune palmeraie irriguée au goutte-à-goutte. Remarquer la taille des planches irriguées

Une des conséquences de cette importante consommation hydrique est l’accroissement de la salinité de l’eau utilisée en agriculture. Certains sondages présentent une eau sur-salée, impropre à toute utilisation. Comme les planches sont irriguées en entier, des herbacées occupent la totalité de la surface entre les palmiers. Certains exploitants utilisent des pesticides pour désherber. Interrogés sur les conséquences de telles pratiques sur la qualité des dattes, ils continuent à croire que leur production est toujours biologique !

Les oasis constituent des espaces de vie et de production qui ont assuré une présence humaine durant des millénaires. Elles sont un réel rempart contre l’avancement du désert et les changements climatiques. Les mutations que ces espaces sont en train de vivre, notamment en matière de sur-consommation d’eaux pompées de nappes non renouvelables, risque de remettre en cause leur pérennité à moyen et à long terme. Les techniques d’irrigation adoptées devraient être orientées vers moins de consommation d’eau et une optimisation de leur utilisation. Cependant, l’extension anarchique des oasis et des sondages sans le moindre contrôle social ou étatique remet sérieusement en cause le modèle d’exploitation des ressources. Il est largement temps que des actions soient entreprises pour encadrer l’exploitation des nappes profondes du sud tunisien, avant qu’il ne soit trop tard.