Me Radhia Nasraoui serait-elle candidate au prix Nobel ?  

La rumeur ne manque plus de sérieux ; un collectif est d’ores et déjà monté pour la soutenir1. L’aura-t-elle ou non, là, n’est pas la plus importante des questions. La désignation du lauréat se fait au mois d’octobre, soit un mois avant la date de l’élection présidentielle tunisienne. L’agenda du Comité du prix Nobel de la paix ne pouvait pas mieux tomber pour mettre le pied dans le plat que Ben Ali sert aux tunisiens depuis bientôt 22 ans.

En l’engageant dans la course pour son prix, le comité Nobel dépassera le seuil de la reconnaissance des actions militantes de Me Nasraoui. Plus qu’un prix décerné à une femme engagée, le prix Nobel fera office d’un blâme à une dictature. Un blâme que Ben Ali devra porter à chaque instant de sa course pour la présidence et qui obligera tout dictateur de se sentir visé. Ceci, sans pour autant que la fondation et ses membres, à l’instar de bien d’autres, succombent dans l’ingérence.

Malgré son désarroi, depuis plusieurs décennies déjà, l’opposition tunisienne continue à se battre bec et ongle contre une des plus atroces formes de dictature. Infatigables, les figures de la lutte en Tunisie ne manquent pas une occasion, peu importe le prix à payer, pour mettre à nu le régime Ben Ali. Aux yeux du monde, ce président jadis « démocrate », auteur d’un « miracle économique » et je ne sais quoi d’autres, n’est plus qu’un vulgaire tyran. Réduit à sa réelle dimension, Ben Ali, sans avoir froid aux yeux, continue sa fuite en avant. Il continue, au détriment des droits universels les plus fondamentaux, à piétiner son peuple pourvu qu’il reste encore et encore au pouvoir.

Désigner une figure représentatrice de la lutte tunisienne dans la liste des candidats au Nobel mettra, certes, le régime tunisien en péril et donnera, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, une légitimité nouvelle à des militants déterminés. Depuis des décennies, l’opposition tunisienne, notamment de gauche, milite pour dévoiler la dictature dont elle n’est pas la seule victime. Une tâche ardente qui n’a pu se faire sans séquelles, sans handicaper, voir même paralyser la gauche dans sa tâche principale…Cette reconnaissance lui permettra t-elle, enfin, de finir avec la Contestation et de se réconcilier avec la Proposition ?

Censure, prison, exil, répression, torture, assassinat : c’est le quotidien des Tunisiens et ça fait bientôt 22 ans que ça dure. Fort d’un soutien implacable des dirigeants du monde, le vulgaire tyran préside paisiblement tandis que le peuple paie la facture. Qu’importe la souffrance d’un peuple face à l’équation économique et sécuritaire du monde !  

Désigner une militante tunisienne pour le prix Nobel ressoudera t-il le problème ? Certainement pas. Il permettra juste au peuple tunisien, et ses semblables, de garder l’espoir : l’espoir de vivre un jour en paix. Le dictateur tortionnaire de la Tunisie sera-t-il enfin infréquentable ? C’est sûr que, tel un lépreux, même ses homologues/dictateurs éviteront sa compagnie. Pour le Tunisien subissant Ben Ali, à contre cœur et avec la peur au ventre, qui n’ose plus réver, n’ose plus vaincre, cela voudra dire : Ben Ali n’est pas éternel, Ben Ali n’est pas une fatalité, Oui c’est possible…

Doit-on alors proclamer l’alliance sacrée derrière la candidature de Me Nasraoui ?

Il est clair que l’unanimité de l’opposition sur une telle initiative reste difficile. Même dans son propre camp (la gauche), Me Nasraoui n’a pas que des amis. Personnellement, j’avoue que mes points de divergences avec elle sont plus nombreux que les points de convergences (une partie de mes critiques a déjà été formulée ailleurs). Par ailleurs, tout en restant humble je ne peux être un grand admirateur de Nobel et de son prix. Étant authentiquement de gauche, je ne suis guère séduis par les formes même les plus sublimes des créations de la bourgeoisie. Néanmoins, ça n’engage que ma propre personne. Quelques-soient mes convictions, il faut être dupe pour ne pas reconnaître que la désignation d’une militante tunisienne pour le prix Nobel sera une conquête. Même partielle, elle permettra de faire avancer les choses.  

Il faut être dupe pour chercher à inclure dans cette équation des calculs personnels ou sectaires. Les retombées, dans le cadre des présidentielles 2009, ne seront que positives. Le débat libre et démocratique entre militants tunisiens détaillera tous les aspects politiques et sociaux de cette initiative. Certes, c’est Me Nasraoui qui est candidate. A mon sens, sa candidature ne sera pas emblématique de l’opposition tunisienne, elle en sera représentative. Il est temps que Ben Ali soit officiellement blâmé sur la scène internationale. Il est temps que l’opposition tunisienne soit, sur la même scène, honorablement reconnu et officiellement légitimée. Quelque soit le nom du candidat, c’est une position de principe qui s’impose à nous.

Au nom de telle ou de telle divergence politique ou idéologique, certains seront contre. C’est leur droit. Sous prétexte de telle ou de telle divergence politique ou idéologique certains (et heureusement qu’ils ne sont pas nombreux) joueront le jeu de Ben Ali. Ça sera l’occasion pour faire le tri et ne plus confondre les vrais militants avec les faux semblants. Ceux-là ne pensent point, se moquent du débat et ne seront là que pour causer le naufrage de l’initiative au grand bonheur du Prince.    
Dans un esprit démocratique et selon un raisonnement dialectique, l’alliance sacrée derrière la candidature de Me Nasraoui sera préjudéciable pour l’opposition en général et pour la gauche en particulier. Des propagandistes tunisiens fortement maladroits appellent, en vain, au nom de je ne sais quel défi, à l’alliance sacrée derrière le Prince. C’est une forme du totalitarisme et de dictature intellectuelle : c’est une adhésion totale et inconditionnelle à un projet. Quelque soit l’obligation, la menace ou même la noblesse de la cause, l’alliance sacrée tue d’abord l’esprit critique et amène au point du non retour. L’histoire, depuis au moins la veille de la première guerre mondiale, ne cesse de le confirmer. Il n’est donc pas question de plagier les indisérables de l’histoire.

 Sans pour autant être d’accord avec les pensées de Mme Nasraoui et avec son projet, il est possible, voir incontournable, de reconnaître son combat qui ne cesse de s’ouvrir même à ses antagonistes. Adhérer à une telle initiative ne vaudra pas dire abondonner son approche critique. Tout en gardant la vivacité de sa critique, de sa colère et de bien d’autres choses envers notre chère gauche tunisienne, envers l’ensemble de l’opposition et même envers Me Nasraoui, je suis convaincu de la nécessite de soutenir cette femme qui sera représentative des militants tunisiens pour blâmer le Prince. L’un et l’autre ne sont pas forcément contradictoires. C’est un soutien ponctuel pour un combat légitime. Ce combat, qui est le notre, chacun l’abordera en campant sur ses propres positions. Ça ne sera possible que dans le cadre d’un front unique. Au-delà de ce cadre/combat, seul le front unique permettra au Tunisien subissant Ben Ali…..de dire : Ben Ali n’est pas éternel, Ben Ali n’est pas une fatalité, Oui c’est possible…

En invitant tout le monde à prendre part au débat, j’aimerai tant lire Mme Radhia Nasraoui s’exprimer sur le sujet.

Hannibal LeCarthaginois le 04 janvier 2009

hannibal.lecarthaginois@gmail.com

Voir communiqué du Collectif Dignité Tunisienne publiée sur tunisnews le 02/01/2009