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Pour défendre d’autorité ses intérêts financiers avec l’Europe, le régime tunisien s’en prend désormais aux traîtres économiques. Mais son patriotisme de façade désigne du même coup un enjeu déterminant de l’alternance au pouvoir.

Déjà pionnier de la nouvelle génération d’accords commerciaux euro-méditerranéens initiés à Barcelone en 1995, le régime tunisien vient, pour ainsi dire, d’innover une fois de plus. Pour défendre leur propre vision des intérêts économiques de la Tunisie, ses dirigeants prévoient désormais de s’en prendre pénalement à leurs détracteurs. Ainsi, faire valoir les principes démocratiques, pourtant inscrits dans le cadre des négociations euro-tunisiennes, deviendrait rien de moins que criminel.

Vers une économie de marché sans libéralisation politique ?

En droit, la scélératesse le dispute là au liberticide. Mais, en fait, la Tunisie remet du même coup au jour une problématique imposée par son ouverture à l’Europe : son innovation pénale va-t-elle permettre la poursuite d’une transition vers une économie de marché sans libéralisation politique ? Ou, au contraire, cette nouvelle criminalisation de la liberté d’expression ne fermera-t-elle pas la voie à un autre régime, à la fois politiquement et économiquement libéral ?

Les autorités tunisiennes s’inscrivent dans le premier terme de cette alternative. Défavorisé par le peu de cas qu’il fait de la clause sur le respect des droits de l’Homme et de la démocratie, l’Etat tunisien entend éliminer cet obstacle. Distancé par le Maroc dans une course à l’approfondissement des relations avec les Vingt-Sept, il se prépare, au prétexte de sa sécurité économique, à réprimer quiconque de ses ressortissants porterait préjudice aux intérêts dits vitaux de ce pays.

Arbitraire de guerre en temps de paix

D’initiative présidentielle, une loi d’amendement du code pénal a étendu le 15 juin l’application de ses articles applicables en temps de… guerre. Traître à la patrie, et la peine de prison y afférente, seront ainsi le lot, arbitraire, du Tunisien ou de la Tunisienne qui fraieraient sans agrément officiel avec les instances européennes, il est vrai bailleurs des fonds voués aux réformes économiques structurelles.

En réalité, pour discréditer leurs opposants aux yeux de leurs compatriotes, les gouvernants de la Tunisie sont coutumiers de leur disqualification sous couvert d’un patriotisme érigé en devoir sacré pour tous les citoyens (1) lors de l’éviction de Habib Bourguiba par Zine El Abidine Ben Ali voilà vingt-trois ans. Ironie du sort, les anciens opposants au premier s’étaient alors, malgré ce casernement de toute pensée, convertis en partisans, sourds ou tonitruants, du second, avant de se repositionner tour à tour dans l’opposition ; et de se retrouver la cible des médias locaux, avec leur cortège d’insultes et d’injures, l’ensemble reposant sur le péché de lèse-patrie.

Privés d’espaces locaux d’expression, les contestataires exploitent donc le registre euro-tunisien comme une fenêtre d’opportunité. Et leur contestation prend un accent exacerbé au moment où Tunis négocie un virage serré de ses échanges avec Bruxelles. Le risque de voir les aides européennes conditionnées par une ouverture aux valeurs démocratiques conduit les autorités locales à transposer leur procédé. Mais cette extension de la notion de renégat, depuis le champ politique au domaine économique, qui plus est à l’international, n’est pas sans conséquences.

Atteinte occultée à la liberté d’entreprendre

A son corps défendant, le régime tunisien a pointé du doigt une contradiction jusqu’à présent négligée. Ses partenaires européens ont ainsi fermé les yeux, outre-Méditerranée, sur une constante répression des libertés politiques, qui jetait pourtant d’emblée une ombre sur la liberté d’entreprendre.

Cependant, que l’économie tunisienne se frotte de plus en plus à celle de l’Union européenne pose davantage concrètement la question de la libre entreprise. Est-il ainsi possible que, s’épanouissant à l’abri d’un autoritarisme protecteur de sa clientèle reconnaissante, les principaux groupes tunisiens, commerciaux, industriels et financiers, souvent affairistes, continuent de s’octroyer des positions dominantes, de phagocyter d’autorité la concurrence, alors même qu’ils prétendent à l’avenir jouer dans la cour d’un marché commun où leurs passe-droits sont interdits ?

Il est permis d’en douter. Le processus euro-méditerranéen vise un objectif d’intégration des économies des rives sud et nord. A moins que la législation tunisienne ne nivelle par le bas celle des Européens, c’est plutôt vers un nivellement inverse que tend, dans ce cas, un marché intégré.

Le nerf de la guerre de l’alternance au pouvoir

Autrement dit, la libéralisation économique favorise, en l’occurrence, la libéralisation politique (2). A condition, toutefois, qu’apparaisse une protestation, et européenne et tunisienne, qui ne soit pas limitée comme de nos jours à défendre, d’ailleurs vainement dans une autocratie, les libertés fondamentales stricto sensu.

Cela suppose une réorientation significative de l’action contestatrice menée jusqu’ici. Mais il est nécessaire de sensibiliser aussi à la défense de la liberté, bafouée, de l’entrepreneur de faire, sans entraves, ce qui ne nuit pas à autrui, selon une jurisprudence constante en la matière, notamment en France. Là est le nerf de la guerre économico-politique, que le pouvoir tunisien s’arroge, par exemple en monopolisant de fait l’accès au partenariat avec des entreprises étrangères sur son sol.

Allant certes à l’encontre du pluralisme des opinions, le patriotisme économique allégué par le régime tunisien est également de mauvais aloi ; il est en fait destiné à protéger des intérêts particuliers dupant, comme sur un plan politique s’affranchissant de toute sanction, en particulier électorale, l’intérêt général. Ce qui n’est pas vraiment la meilleure façon de servir la Tunisie, ni ses relations avec l’Europe. Mais c’est, en revanche, et par-delà une banalisation avérée de la tyrannie tunisienne (3), un enjeu déterminant de l’alternance au pouvoir.

Par Wicem Souissi, journaliste indépendant tunisien, exilé en France.

nouvelObs.com