Rached Ghannouchi à son arrivée à l'aéroport de Tunis, le 30 janvier 2011 Fethi Belaid AFP

Par Zied Boumaiza

Dans les démocraties occidentales, l’obédience politique se ramène assez invariablement à un clivage gauche-droite. Un clivage né d’une vision divergente du rôle de l’Etat dans l’économie et dans la redistribution des richesses. Les libéraux ou conservateurs d’un côté et les socialistes ou progressistes de l’autre. Cette séparation est assez prononcée chez certains et l’est moins chez d’autres.

En Tunisie ce clivage prend toute autre allure. Au lieu de se placer sur un front économique ou social, la faille qui sépare l’opinion publique se trouve du côté de la morale, ou c’est ce qu’on a bien voulu qu’on s’imagine. Les pieux, les vertueux d’un côté et les sans vergognes de l’autre.

Bon gré malgré, ENNAHDA s’érige comme l’initiateur de cette division en s’érigeant comme parti de Dieu et l’unique dépositaire de la morale religieuse. Je sais que ses leaders réfutent ces allégations et vont même jusqu’à surprendre leurs plus farouches détracteurs par des positions avant-gardistes, mais allez poser la question à ce tunisien reclus dans les faubourgs populaires des villes ou dans les villages retirés « pourquoi vous voterez ENNAHDA ? » Allez posez la question à ces gens qui ont peu lu ou peu voyagé et qui n’ont connu dans leur vie que ce discours traditionnel empli de fatalité et de sublimation, « pourquoi vous voterez ENNAHDHA ? » Allez posez la question à ces jeunes désespérés, ces jeunes frustrés dans une société désespérante et frustrante « pourquoi vous voterez ENNAHDHA ? » La réponse ne surprendra personne et désolera tout le monde.

C’est une entreprise, on ne peut plus hasardeuse, que mène ce parti et il engage avec lui la Tunisie dans une aventure très risquée. Je veux bien croire dans la sincérité de l’engagement républicain et la conviction démocrate de ses cadres mais c’est sa base qui me fait le plus peur. Revigorée par sa masse et fortifiée par sa foi, cette base va pousser invariablement vers les extrêmes. Lorsque la ferveur religieuse se confond avec le militantisme politique, les frontières de la démocratie sont très vite dépassées.

Un discours politique doit parler à la raison et ne pas cibler les passions. On n’arrive jamais à canaliser les exaltations dévotes si c’est le pari que s’est fixé les dirigeants de ce parti. S’ils se croient capables de contenir les ardeurs religieuses dans la moule de la république, ils se trompent lourdement. Lorsqu’on part de la foi, l’argument manque et quand l’argument manque la violence est appelée à la rescousse.

Je ne veux pas croire que ce parti vise sciemment à mener la Tunisie vers une dictature islamique mais je me dis que l’ambition politique qui anime ses leaders, somme toute légitime, les prive de la lucidité nécessaire pour mesurer la gravité de leur démarche. Sinon comment expliquer cette idée saugrenue d’élever le discours politique aux rivages des cieux et de rabaisser la parole divine dans l’arène politique. Le débat public suppose critiques, attaques, concessions, compromis, tergiversations…autant de notions que ne peut souffrir le discours religieux. Aussi, les libertés politiques s’accomodent peu du ton solonel et grave que requiert la prêche du vendredi. Du coup, l’amalgamme des genres ne serait que trop nuisible, et au citoyen et au muselman.

La loi balise les frontières de la citoyenneté alors que la parole divine guide le comportement du croyant. L’une oblige le citoyen dans sa cité et l’autre cible tout musulman qui s’y oblige. L’une sert le salut de la république, l’autre le salut de nos âmes. Les deux ne sont pas incompatibles mais ne doivent pas se confondre au risque de léser, et la république et l’Islam. Rendez-vous compte que les lois dans la république sont votées par les représentants du peuple. Si ces lois prennent des allures de préceptes religieux, qui oseraient voter contre ? Et si certains députés osent ce pas, beaucoup ne sauraient réprimer cette tentation de les traiter d’infidèles ou d’impies. Les débats parlementaires se réduiront alors aux querelles d’intentions et aux altercations théologiques. Je présage le pire parce que je ne vois pas ce qu’il y’a de meilleur dans cette marche en arrière.

Je ne m’adresse pas aux cadres d’ENNAHDA, ces derniers sont déjà engrenés dans cette chevauchée haletante et alléchante de conquête du pouvoir. Il serait difficile de les raisonner ou de les résoudre à changer d’inspirations. D’ailleurs, leur discours actuel ne m’outrage pas outre-mesure et leur présence sur la scène partisane est démocratiquement louable. C’est cette atmosphère malsaine et étrangement tendue vers laquelle nous nous dirigeons qui m’inquiète le plus.

Je m’adresse aux tunisiens, aux miens. Par nos votes, nous déciderons de notre sort. Mais encore faut-il voter pour les bonnes raisons. Votons pour assurer notre avenir et celui de nos enfants. N’allons surtout pas voter pour le salut de nos âmes ou pour expier nos pêchés, Prier serait alors plus approprié. Quand on cherche l’Islam au fond des urnes c’est la démocratie qui en pâtit et l’Islam n’en sort pas glorieux pour autant.