Par Mehdi Chenik.

Depuis sa diffusion sur Facebook, l’interview de Mr F. Rajhi a suscité beaucoup de réactions. Comme d’habitude les pro et anti sont entrain de s’affronter à couteaux tirés, les uns réclament son inculpation pour haute trahison et les autres redescendent dans la rue pour réclamer le départ du gouvernement. Pourquoi une simple interview suscite-elle tant de réactions ? J’ai écouté à plusieurs reprises l’interview.

Personnellement, je trouve qu’il n’y a rien de choquant dans ce qu’il a affirmé. -Les propos régionalistes. Le régionalisme n’est pas un phénomène nouveau en Tunisie. Il est bien ancré dans notre société et Bourguiba l’a fortement encouragé. Depuis quand les propos régionalistes suscitent de l’émoi dans notre société. Les termes jbouras, swahlyias sfaxias, 08, beldyas, Jrébas, oussif, fahma… font partie intégrante du vocabulaire tunisien. -La corruption et les pots de vins. La corruption dans notre pays est endémique et tous les secteurs sont touchés. D’ailleurs la Tunisie perd tous les ans, des places dans le classement mondial des pays en fonction de la perception de la corruption (www.transparency.org). -L’omnipotence des Directeurs du ministère de l’intérieur. Qui peut nier cela ?

Déjà dans les différents ministères pour accéder à un poste de directeur il faut montrer patte mauve. Il est extrêmement rare qu’un directeur ou PDG d’une entreprise publique ne fasse pas parti du système de Ben Ali. D’ailleurs bon nombre d’entre eux ont été bien récompensés pour les services rendus (attribution de lots de terrains…).

D’après plusieurs opposants, indépendants, journalistes et défenseurs des droits de l’homme la majorités des directeurs du MI ont joué un rôle capital dans le système Ben ali. – L’omnipotence des hommes de l’ombre. Je ne sais pas s’il s’agit d’une légende ou d’une réalité mais ce qui est certain et vidéos à l’appui la majeure partie des membres du gouvernement (post 14 janvier), les pro et anti gouvernement, en ont parlé et en parlent encore. Je ne vois pas ce que Rajhi a apporté de nouveau pour créer une telle émeute.

-les critiques envers les hommes du gouvernement. C’est la démocratie. Je n’ai rien entendu de spécial dans les propos de Rajhi

-Les critiques envers l’armée : L’armée, même si elle a joué un rôle indéniable dans la réussite de la révolution, ne doit surtout pas être sacralisée. D’ailleurs, des opposants l’ont déjà fait récemment et cela n’a pas suscité autant de critiques et de réactions.

Alors pourquoi l’interview de Rajhi a-t-elle suscité autant de passions ? Je pense que le peuple Tunisien ou une partie a ressenti les déclarations de Rajhi comme une confirmation officielle des soupçons relatifs à la confiscation de la révolution de la part des « dirigeants de l’ombre » et des gouvernements post révolution successifs. Ces suspicions sont essentiellement alimentées par une absence de transparence de la part des personnes qui nous dirigent sur certains points cruciaux :

1- Qui sont les personnes de l’ombre, qui les désigne quelle est leur relation avec les benalistes.

2- Comment ils désignent les membres du gouvernement dont la plupart a fait partie des gouvernements de la dictature.

3- Quelles sont les prérogatives du président et gouvernement actuel et de la haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution? Ce point doit être redéfini. La haute instance, plus représentative du peuple Tunisien, devrait plus s’occuper de la gestion politique du pays et le président et le gouvernement devraient s’occuper uniquement de la gestion des affaires courantes.

4- La position de neutralité du Président et du Gouvernement vis-à-vis des différents partis politique. Ce point est crucial et est à l’origine de la crise de confiance entre les tunisiens et les gouvernants qui sont issus ou ont fait parti du système Ben Ali. Il semble donc logique qu’ils essayent de se protéger et de ménager leurs anciens camarades.

5- Les appareils qui permettront l’installation de la démocratie dans le pays sont restés aux mains de personnes proches du régime de Ben Ali. En effet, la justice et la police ne semblent pas vouloir passer en mode démocratie. Le paysage médiatique reste encore inchangé. 6- La commission nationale d’établissement des faits sur les affaires de malversation et de corruption et la commission nationale d’établissement des faits sur les abus durant la révolution nommées par le gouvernement Ghanouchi sont très contestées et les résultats obtenus par ces commissions sont nettement en deçà des attentes du peuple Tunisien. Reste à savoir si cette absence de résultats est politiquement voulu ou est du à l’incompétence de ces commissions. Malgré cette défaillance le gouvernement essaye par tous les moyens de maintenir ces commissions à leur place.

La situation conflictuelle dans laquelle se trouve la Tunisie post-révolutionnaire semble être logique essentiellement avec la présence de personnes très influentes et/ou fortunées qui ont fait parti du système de Ben Ali. Malheureusement, ils continuent d’avoir une main mise sur le pouvoir et essayeront par tous les moyens de défendre leurs privilèges. Ils présentent aujourd’hui un risque majeur pour la stabilité de notre pays. Aucune de ces personnes n’a réellement été inquiétée par la justice. Pire encore, elles se sont transformées en révolutionnaires et un certain nombre d’entre eux ont même crée des partis politiques, c’est une véritable nuisance. D’ailleurs ils font tout pour créer des clivages au sein de la société tunisienne en favorisant les conflits par exemple entre les gens de la kobba et ceux de la kasbahet en créant un climat d’insécurité (les événements survenus au stade de Bizerte, les évasions massives des prisons…).

La stabilisation du pays passe obligatoirement par la neutralisation de ces individus. Les autres acteurs de la vie politique sont représentés par les partis d’opposition. Malheureusement, le constat est amer. Aucun parti ne semble émerger et ils ne bénéficient pas d’une assise populaire importante à part les islamistes. Leur discours et leurs programmes (s’ils existent) ne passe pas. Ils ne semblent pas être en phase avec les attentes du peuple Tunisien et les moyens de diffusion de l’information sont très limités. De plus, dans leur discours, ces partis ciblent l’élite et non le peuple. Ils ne parlent pas le langage du peuple !. F. Rahji en 23 minutes a réussi à créer un buzz chose que les partis d’opposition n’ont pas réussi à faire en 23 ans!!! Il reste pratiquement deux mois et demi aux élections et ils n’arrivent toujours pas à convaincre. Ils ne doivent pas non s’éloigner des causes qui ont poussé les jeunes à descendre dans la rue et de ne pas oublier que cette révolution a été faite par des jeunes. Aujourd’hui il semble que cette révolution a été récupérée par des vieux. On ne voit plus de jeunes au devant de la scène politique. Où sont les jeunes dans les partis ? Et le citoyen Tunisien dans tout ca?. D’abord on doit rendre hommage au peuple tunisien qui a su défendre âprement sa révolution. Sans cette mobilisation et pression constante sur le gouvernement notre révolution aurait tourné au mauve. Cette attitude est rassurante.