Il s’est éteint le samedi 18 juillet, à 73 ans. Et avec lui c’est un peu de la voix brute du peuple tunisien qui s’est tue. Salah Farzit avait écrit “Irdha alina ya lommima” depuis une cellule de prison, en 1976. Une chanson devenue hymne, une plaie devenue patrimoine. Il aura fallu attendre 2022 et le Festival international de Hammamet pour que l’establishment culturel consente enfin à l’applaudir officiellement, lui qui avait passé cinq décennies à moderniser le mezoued sans jamais trahir son âme populaire. Ce texte lui est dédié, à lui et à tous les mezouedias qui ont chanté ce que d’autres taisaient.
Il y a des musiques qui s’écoutent et d’autres qui s’habitent. Le mezoued, pour moi, appartient à cette seconde catégorie, celle des sons qui ne demandent pas la permission. Dès que s’élève la première plainte de la cornemuse, ce souffle rauque qui semble arraché aux entrailles de la terre, quelque chose en moi capitule. C’est un appel de la peau, une réaction chimique. Les hanches qui bougent, les pieds qui tapent, le sourire qui vient sans que je le décide : mon sourire éclot, sauvage, et mon corps retrouve tout seul le rythme ancestral du sol tunisien. Le mezoued ne se contente pas de me faire danser : il me déhanche l’âme. Peu importe l’humeur, une soirée un peu morne ou une fête improvisée, il arrive et tout change. C’est ma madeleine de Proust tunisienne, un parfum de liberté qui transforme la moindre mélancolie en une fête incendiaire.
Rencontre avec l’un des monuments de la musique populaire tunisienne qui révélera des facettes méconnues de l’artiste. Celle de l’auteur de poésie dans une langue arabe aussi classique que châtiée. Le chanteur, célèbre pour son cultissime mezoued lancinant, est aussi un passionné de littérature et de poésie. Entretien dans le vieux Tunis, avec un artiste dont les refrains incisifs n’ont pas perdu de leur tranchant au fil des années.
Mais derrière la transe, derrière la sueur et le mouvement, il y a une histoire que je porte comme une blessure d’orgueil. Une histoire qui sent le cuir tanné, le roseau et la corne de vache, et qui raconte mieux que n’importe quel livre l’âme de la Tunisie profonde.
Le mezoued est d’abord un instrument, avant d’être un genre : une cornemuse faite d’une poche en peau de chèvre, de deux anches en roseau et de pavillons en corne de vache. Ses origines restent un peu mystérieuses, mais les historiens s’accordent à dire qu’il arrive en Tunisie au début du XXe siècle, venu des campements bédouins ( beaucoup y voient une influence libyenne). C’est un voyageur clandestin. Il est arrivé des tentes bédouines, porté par le vent des nomades, avant de s’installer dans la pénombre des zaouïas, ces lieux de culte soufi. Là, entre les murs chaulés, il a longtemps murmuré le nom des saints, de Sidi Mehrez à Sayida El Manoubia, mêlant le sacré au viscéral, accompagnant les chants religieux bien avant de devenir festif. Puis l’exode rural a fait son œuvre. Le mezoued a quitté les grands espaces pour la promiscuité des ruelles de Tunis, envahissant peu à peu les quartiers populaires des grandes villes. Il est devenu le cri des déracinés, la mélodie de ceux qui ont troqué leurs champs contre l’asphalte mais qui refusent d’oublier d’où ils viennent.
C’est dans les années 1960, juste après l’indépendance, qu’il devient vraiment le mezoued qu’on connaît aujourd’hui. Et c’est là que le génie d’Ismaïl El Hattab a opéré. Né en 1925 à Jebeniana, près de Sfax, il grandit dans un milieu culturel et politique marqué par la résistance à la colonisation française, et développe un style pétri de traditions rurales, de mélodies bédouines et de rythmes joués à la ghita الغيطة, ce hautbois à double anche typique des musiques rurales du Maghreb. Dans les années 1960, il devient l’un des artistes les plus populaires des cabarets et cafés chantants de Bab Souika, cœur battant de la médina et de la vie nocturne tunisoise. C’est lui qui impose le chant bédouin, la voix brute, le dialecte tunisien sans filtre. Il forme ensuite les grands: Hédi Habbouba, Mohamed Ennouri, Ahmed Badous… Des voix qui sortent des ruelles, des mariages, des cafés populaires. Le mezoued devient la bande-son de toute une génération déracinée par l’exode rural : les ouvriers, les enfants des campagnes qui arrivent en ville avec leurs rêves et leurs galères. Ils ont fait du mezoued le miroir d’une Tunisie profonde, celle des ouvriers, des rêveurs écorchés et des amants magnifiques.
Et là, je n’ai jamais pu respecter ceux qui méprisent cette musique. Ces gens qui la qualifient de “musique de personnes incultes et délinquantes”. Ceux qui la trouvent vulgaire, trop bruyante, trop populaire. Je n’ai jamais pu masquer mon mépris pour eux, parce que c’est exactement le même regard de classe que l’élite tunisienne a toujours porté sur le mezoued. Ce snobisme me révolte. Sous Bourguiba, la télévision et la radio l’ont carrément banni des ondes, le condamnant à l’ombre des prisons et au silence officiel. Les institutions culturelles, les musiciens classiques, l’intelligentsia des années 1970/1980 l’ont traité comme un art de bas étage, associé à l’alcool, à la prison, au “zendali” (on l’appelait ainsi, le chant des parias, la musique de la délinquance). L’élite préférait les accords polis de l’Orient, la grande musique arabe classique, les imitations égyptiennes ou les dorures du Malouf institutionnel, fuyant la vérité trop nue du peuple.
Le mezoued ? Trop brut, trop vrai, trop “peuple”.
Pourtant, c’est précisément dans cette “vulgarité” supposée que réside sa splendeur. Le monde du mezoued, c’est le monde des vrais. C’est une poésie populaire en dialecte, sans chichis, qui ne s’excuse pas de son existence. Les textes parlent d’amour qui déchire comme une plaie ouverte, de trahison, de la figure sacrée de la mère qu’on idolâtre, de la rage des exclus, du désespoir des taulards, de l’injustice sociale, du désespoir de ceux qui prennent la mer vers l’exil. C’est une musique qui ne ment pas. Elle est festive, oui, mais elle porte aussi une mélancolie profonde, une révolte sourde qui ne dit pas son nom.
Sa philosophie ? C’est celle du peuple qui refuse de se taire. Le mezoued, c’est de la résistance culturelle. Une insubordination qui a survécu sur des cassettes piratées, dans la poussière des mariages populaires. Résistance à l’élitisme qui veut imposer une seule “bonne” culture. Résistance à l’uniformisation. Résistance à l’oubli des classes populaires. Pendant des décennies, alors que les médias officiels le boudaient, il circulait de main en main, dans les mariages, dans les rues, sur cassette. Il était la voix de ceux qu’on ne voulait pas entendre. Même dans les périodes les plus sombres, les mezouedias osaient chanter ce que d’autres taisaient : la douleur sociale, la corruption, l’humiliation quotidienne…
Au début des années 1990, la fresque musicale et chorégraphique “Ennouba”, mise en scène par Fadhel Jaziri et Samir Agrebi, entreprend de le réhabiliter en l’inscrivant enfin dans le patrimoine musical national. C’est un tournant : le mezoued sort de la clandestinité culturelle pour entrer, timidement d’abord, sur les grandes scènes. Dans les années 2000, la télévision publique elle-même se met à le diffuser, avec des artistes comme Fatma Boussaha, Hédi Habouba ou Ismail Hattab ou encore Salah Farzit. Une nouvelle génération d’interprètes s’impose alors : Samir Loussif, Fawzi Ben Gamra et Lotfi Jormana en tête. Le genre, longtemps relégué aux marges, devient l’une des musiques les plus vendues du pays, surclassant parfois les vedettes dites “officielles”.
Aujourd’hui, le mezoued s’hybride, se frotte au rap, au hip-hop, à l’électro, s’électrise sans complexe. Mais il n’a besoin d’aucun diplôme, d’aucune validation officielle pour vibrer. Il est là, fier et indomptable, et il n’a jamais eu besoin qu’on l’autorise à exister. Il a toujours été vivant, parce qu’il est authentique. Mépriser le mezoued, c’est refuser de voir la poésie là où elle naît : en bas, dans le cœur battant de la foule.
Je n’ai jamais pu respecter ceux qui le méprisent, parce que ce mépris dit plus sur eux que sur la musique. Il dit le dédain de classe, le refus de voir la beauté dans ce qui vient d’en bas. Moi, je choisis ce camp-là. Celui du rythme qui libère les corps, des paroles qui disent la vérité, de l’histoire qui ne se laisse pas effacer.
Le mezoued, c’est plus qu’une musique. C’est une manière d’être au monde : debout, sensuelle et résolument insoumise. Une philosophie de vie, populaire, fière, résistante et irrésistible.
Et tant que la cornemuse soufflera son haleine de cuir et de roseau, tant qu’il y aura des soirées tunisiennes, des mariages et des cœurs qui battent à ce rythme, je continuerai à me perdre dans ce déhanchement sacré, et à l’aimer de tout mon être.




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