Il faut parfois se cacher pour pouvoir dire ce que tout le monde préfère taire. En 2004, lorsqu’une femme marocaine publie “L’amande” aux éditions Plon, elle choisit de ne pas signer de son véritable nom. Elle devient Nedjma. Ce pseudonyme n’est pas un simple artifice littéraire. Il raconte déjà quelque chose du livre, avant même que celui-ci ne commence. Dans un univers où le corps féminin demeure entouré de tabous, celle qui ose écrire le désir d’une femme doit encore prendre ses précautions pour pouvoir parler.
Le paradoxe est troublant. L’écrivaine raconte la conquête d’une liberté intime tout en protégeant sa propre identité. Elle met en scène une femme qui cherche à sortir de l’ombre, mais écrit elle-même depuis une certaine clandestinité. Comme si le silence imposé aux femmes ne concernait pas seulement leur corps, mais aussi leur droit d’en parler, de le nommer, de raconter ce qu’elles y éprouvent.
Nedjma a d’ailleurs expliqué que ce pseudonyme lui permettait de se protéger des représailles et l’a associé à ces “Nedjma anonymes” des terres arabes et musulmanes. Le choix du nom prend alors une résonance particulière. Pour parler librement du corps, il faut d’abord dissimuler celle qui signe.
C’est dans cette tension entre secret et révélation que s’inscrit “L’amande”. Le roman fait immédiatement de la parole féminine sur le désir un objet de fascination autant que de scandale. On ne regarde pas seulement ce que Nedjma raconte. On regarde aussi le fait qu’une femme ait osé le raconter.
Au cœur du récit, il y a Badra, dix-sept ans, mariée contre son gré à Hmed, un vieux notaire d’Imchouk, village berbère reculé du Maroc. Elle quitte l’enfance pour entrer dans un mariage où son corps devient aussitôt une affaire conjugale. La nuit de noces n’a rien de la promesse romantique traditionnellement attachée au mariage. Elle est une scène de violence, une première dépossession, comme si le passage à l’âge adulte devait nécessairement commencer par l’abandon de soi.
Pendant cinq années, Badra vit dans un mariage où l’obéissance tient lieu de désir. Son corps est là, mais sa volonté semble ne jamais compter. Elle est épouse avant d’être femme, et femme avant même d’avoir eu le temps de devenir pleinement sujet de sa propre existence.
Mais cette dépossession n’a pas commencé avec le mariage. Elle plonge ses racines dans l’enfance.
Dans le monde de Badra, les petites filles apprennent très tôt que leur corps doit être surveillé. On leur apprend à ne pas courir de telle manière, à ne pas s’asseoir n’importe comment, à ne pas trop rire, à ne pas attirer les regards. Avant même la puberté, leur corps est déjà chargé d’une signification qui les dépasse. Il porte l’honneur de la famille, la promesse d’un futur mariage, la peur de la rumeur.
La petite fille découvre alors un paradoxe cruel. Son corps est précieux précisément parce qu’il ne lui appartient pas tout à fait.
On le protège parce qu’il représente l’honneur. On le surveille parce qu’il pourrait le compromettre. On lui demande de rester intact jusqu’au mariage, comme si son existence entière devait être orientée vers cette seule échéance.
La virginité cesse ainsi d’être une expérience intime pour devenir une valeur sociale. Elle devient une sorte de capital symbolique dont la famille se sent responsable. Le corps de la jeune fille porte alors quelque chose qui le dépasse, le regard des autres, la réputation des siens, les normes du groupe.
Et les mères, souvent, deviennent les premières gardiennes de cette frontière.
Elles surveillent leurs filles parce qu’elles ont elles-mêmes appris à se surveiller. Elles transmettent les mêmes précautions, les mêmes interdits, parfois les mêmes peurs. Non pas nécessairement par volonté de domination, mais parce qu’elles ont appris que la prudence était une condition de survie. Ce qui a été subi devient ainsi, génération après génération, ce qui est transmis.
La domination finit par ne plus avoir besoin de crier. Elle s’installe dans les habitudes, dans les regards, dans les phrases dites machinalement, dans ces petits gestes qui apprennent à une fille qu’elle doit faire attention à son corps avant même de lui apprendre à le connaître.
La nuit de noces de Badra apparaît alors sous un autre jour. Elle n’est pas le début de sa soumission. Elle en est plutôt l’aboutissement.
Puis vient Tanger.
La ville ouvre une brèche dans cette existence jusque-là enfermée. Elle n’est pas seulement un changement de décor, elle devient un espace de transformation. Après le village où chacun connaît chacun, où chaque geste peut devenir une affaire collective, Tanger offre à Badra la possibilité de se perdre dans l’anonymat et, peut-être, de se retrouver.
Elle y découvre le désir. Mais surtout, elle découvre son propre corps.
La nuance est essentielle. “L’amande” ne raconte pas simplement le passage d’une femme frustrée à une femme sexuellement libre. Il raconte le passage d’un corps vécu sous le regard des autres à un corps progressivement habité de l’intérieur.
La peau, les sensations, le plaisir, les gestes et le désir deviennent alors une forme de connaissance. Badra apprend à écouter ce que tant d’années de silence avaient étouffé. Son corps cesse peu à peu d’être uniquement celui que l’on regarde, que l’on possède ou que l’on juge. Il devient celui qu’elle ressent.
Le titre du roman prend ici toute sa force. L’amande est cachée dans sa coque. Elle est protégée, mais aussi enfermée. Il faut briser l’enveloppe pour atteindre le fruit. La métaphore est évidente sans être simpliste. Badra doit elle aussi traverser les couches de peur, de honte et d’interdits qui ont recouvert son existence pour atteindre quelque chose de plus intime, quelque chose qui lui appartient enfin.
Nedjma accompagne cette métamorphose par une écriture charnelle, parfois crue, parfois lyrique, qui refuse de séparer le corps de la littérature. Elle fait entrer dans le récit ce qui était traditionnellement laissé aux marges de la parole, le désir féminin, la frustration, la jouissance, mais aussi la colère d’avoir été privée de soi.
C’est précisément à cet endroit que “L’amande” dépasse le simple roman érotique.
Il devient politique.
Car lorsqu’une femme parle de son désir, elle ne raconte pas seulement ce qui se passe dans l’intimité. Elle remet en question ceux qui se sont longtemps arrogé le droit de décider ce qu’une femme pouvait ressentir, montrer, accepter ou refuser.
L’histoire littéraire arabe et musulmane n’est évidemment pas dépourvue de textes érotiques. Le désir y a parfois été célébré, raconté, théorisé. Ce qui donne à “L’amande” sa charge particulière est aussi la position de celle qui prend la parole, une femme qui s’empare elle-même du récit de son désir et refuse d’en laisser la représentation aux seuls hommes.
Le scandale vient alors autant de la parole que de ce qu’elle raconte.
Mais le roman n’est pas exempt de contradictions, et c’est aussi ce qui mérite d’être interrogé. La représentation du village et de la tradition peut parfois sembler accentuer le contraste avec Tanger, comme si la liberté ne pouvait naître qu’en quittant l’univers traditionnel pour rejoindre celui de la ville. Cette opposition entre enfermement et émancipation peut paraître, par moments, trop nette.
La libération de Badra passe également largement par la rencontre avec des hommes qui lui permettent de découvrir son propre désir. Là encore, une question demeure. Peut-on véritablement se réapproprier son corps lorsque l’on apprend encore à se voir à travers le regard d’un autre ?
La question n’enlève rien à la puissance du récit. Elle lui donne au contraire une profondeur supplémentaire. Car un roman n’est pas nécessairement là pour résoudre toutes les contradictions qu’il soulève. Il peut aussi nous obliger à les regarder.
Et “L’amande” nous laisse précisément avec cette interrogation. Que devient une femme lorsqu’elle cesse d’accepter que les autres parlent à sa place de ce qu’elle ressent ?
La réponse de Nedjma est simple et radicale. Elle parle.
Elle parle de son corps. Elle parle de son désir. Elle parle de ce qui devait rester caché.
Et cette parole nous conduit naturellement au-delà du roman.
Car si une femme a dû cacher son nom pour parler de son corps, c’est peut-être que le véritable sujet de “L’amande” n’est pas seulement le désir.
C’est le pouvoir.
Le pouvoir de nommer un corps, de le surveiller, de le protéger, de le juger, de le posséder, et plus rarement encore, de le laisser appartenir à celle qui l’habite.
Le corps des femmes : Ce territoire que les autres veulent posséder
Il y a peu de territoires aussi surveillés que le corps d’une femme. On le regarde avant même qu’elle sache qu’elle est regardée. On lui apprend à le couvrir, à le tenir, à le cacher. Très tôt, elle comprend qu’il existe une manière de s’asseoir, de marcher, de rire, de s’habiller, de se tenir, comme si chacun de ses gestes devait déjà être pensé en fonction du regard des autres. Son corps peut attirer, provoquer, déshonorer, séduire ou déranger. Elle le découvre parfois bien avant d’avoir les mots pour comprendre ce que cela signifie.
Avant même qu’elle sache parler de son intimité, les autres ont déjà commencé à lui raconter l’histoire de son corps. La petite fille grandit avec cette sensation étrange que ce corps est le sien, mais qu’il semble aussi appartenir à sa famille, à son futur mari, à la réputation de ses parents, aux voisins, aux traditions et à toutes ces normes qu’elle apprend sans toujours savoir d’où elles viennent.
On finit par parler de son corps comme d’un espace public alors qu’il devrait être le lieu le plus intime qui soit.
C’est peut-être l’une des grandes contradictions de la condition féminine. On présente constamment le corps de la femme comme quelque chose qu’il faut protéger, surveiller, préserver. Mais on oublie souvent de lui apprendre ce qui devrait être le point de départ de tout : connaître son corps, l’écouter, comprendre ses limites et savoir qu’il lui appartient.
On le sacralise tout en le contrôlant. On le célèbre tout en le jugeant. On voudrait qu’il soit beau, mais pas trop visible, désirable mais pas trop libre, sensuel mais sans jamais paraître trop assumé. Même la femme moderne semble devoir apprendre à avancer sur une ligne étroite, entre ce qu’elle peut montrer et ce qu’elle devrait cacher.
Et ces frontières, elle les apprend souvent très tôt.
Avant même de comprendre la sexualité, elle apprend la pudeur. Avant de connaître le désir, elle découvre parfois la honte. Et avant de savoir ce qu’elle veut, elle sait déjà ce qu’elle ne doit pas faire.
Le contrôle du corps commence ainsi bien avant la vie adulte. Une petite fille qui court, qui grimpe, qui joue ou qui découvre simplement son corps n’est encore qu’une enfant. Pourtant, son corps est déjà entouré de règles. On lui apprend à se tenir, à faire attention, à ne pas trop montrer. Comme si le simple fait d’être née fille lui imposait déjà une responsabilité dont elle ne comprend pas encore la nature.
Puis vient la puberté et, avec elle, le changement du regard. Le corps d’enfant devient progressivement un corps de jeune femme et la jeune fille découvre qu’elle n’est plus seulement regardée comme une personne. Son corps peut devenir un objet de désir, de commentaire, de jugement. Et l’on attend souvent d’elle qu’elle sache gérer tout cela, comme si la responsabilité du regard des autres lui revenait naturellement.
C’est un poids immense.
Parce qu’au lieu de lui dire que son corps lui appartient, on lui apprend parfois à réfléchir à ce que son corps provoque chez les autres. La nuance peut sembler minime, mais elle change tout. Dans un cas, on apprend à une jeune fille à se connaître. Dans l’autre, on lui apprend à se surveiller.
La virginité est sans doute l’une des expressions les plus fortes de cette appropriation sociale du corps féminin. Une expérience qui devrait relever de l’intime devient une affaire collective. Le corps d’une jeune fille porte alors quelque chose qui dépasse sa propre personne : l’honneur familial, la réputation, les attentes sociales et parfois même le futur mariage.
C’est là que le paradoxe devient particulièrement violent. On demande à la femme de préserver son corps tout en lui refusant parfois le droit d’en être pleinement propriétaire.
Le corps féminin devient alors un territoire politique. Car contrôler un corps ne consiste jamais seulement à contrôler de la chair. Cela revient aussi à contrôler une liberté. Qui peut toucher ? Qui peut regarder ? Qui peut désirer ? Qui peut choisir ? Qui peut dire non ? Et surtout, qui a le droit d’en parler ?
Ce système ne se transmet d’ailleurs pas uniquement entre les hommes. Il passe aussi de mère en fille. Les femmes deviennent parfois les gardiennes d’un ordre qu’elles ont elles-mêmes connu, parfois subi. Non parce qu’elles seraient naturellement complices de cet ordre, mais parce qu’une peur apprise finit souvent par devenir une peur que l’on transmet.
Une mère qui a grandi avec l’idée qu’une fille doit toujours faire attention peut reproduire cette éducation auprès de sa propre fille en pensant sincèrement la protéger. Elle lui dira de ne pas sortir seule, de ne pas porter telle tenue, de ne pas parler à tel homme, de ne pas donner une mauvaise impression. Elle veut la protéger du monde, bien sûr. Mais sans le vouloir, elle peut aussi lui transmettre l’idée que le monde est dangereux parce qu’elle est une femme.
Il faut pourtant déplacer cette manière de penser.
Protéger une fille ne devrait jamais signifier lui apprendre à avoir honte de son corps. Il ne s’agit pas de ne plus lui apprendre la prudence, mais de lui donner les moyens de se connaître et de se défendre sans lui faire croire qu’elle serait responsable de ce que les autres pourraient lui faire.
Une fille devrait pouvoir apprendre à connaître son corps avant d’apprendre à en avoir peur. Elle devrait savoir qu’elle peut poser ses limites, dire non, refuser un contact, parler lorsqu’elle se sent en danger et demander de l’aide. Surtout, elle devrait grandir en sachant qu’elle n’a pas à porter la responsabilité des regards, des gestes ou des comportements des autres.
C’est ici que le geste de Nedjma prend tout son sens.
Son pseudonyme est bien davantage qu’un masque littéraire. Il résume presque à lui seul le paradoxe de son livre. Une femme doit cacher son nom pour pouvoir raconter une femme qui cherche à ne plus se cacher. Elle protège son identité pour libérer sa parole.
Et cette parole, une fois qu’elle existe, devient difficile à enfermer.
C’est peut-être ce qui rend si importants les textes qui parlent du corps féminin. Ils ne parlent jamais seulement de sexualité. Ils parlent de liberté, de pouvoir, de normes et de la manière dont une société décide ce qu’une femme peut montrer, dire, ressentir ou désirer.
Ils parlent aussi de la peur. La peur du scandale, du jugement, de la réputation, de la femme qui ne correspond plus à l’image rassurante de la femme respectable.
Mais il existe une peur plus profonde encore, celle de voir une femme qui n’a plus besoin de demander la permission pour exister.
Une femme qui sait ce qu’elle veut et qui connaît son corps. Une femme capable de dire oui sans être immédiatement jugée, de dire non sans avoir à se justifier, ou simplement de ne rien vouloir et de ne rien devoir expliquer. Une femme qui n’a plus besoin d’être regardée ou désirée par un homme pour se sentir pleinement vivante.
C’est peut-être cela, au fond, la véritable émancipation. Pas l’obligation de montrer son corps, pas davantage l’obligation de le cacher. Pas même la liberté sexuelle prise isolément. Ce qui compte est plus simple : pouvoir décider.
Pouvoir disposer de soi et ne plus vivre dans un corps dont les autres auraient écrit le mode d’emploi.
Le corps féminin ne devrait être ni un sanctuaire public, ni une propriété familiale, ni une monnaie d’honneur, ni un objet de désir collectif. Il devrait simplement être une maison, celle de la personne qui l’habite.
Et c’est peut-être là que “L’amande” trouve sa résonance la plus profonde. Derrière le scandale du désir, derrière la sensualité assumée et la provocation littéraire, le roman raconte finalement quelque chose de beaucoup plus universel : une femme qui tente de revenir à elle-même.
Badra commence son histoire dans un corps défini par les autres. Peu à peu, elle avance vers un corps qu’elle découvre de l’intérieur. Nedjma, elle, commence par cacher son nom pour pouvoir raconter cette reconquête.
Entre les deux se trouve toute la contradiction du corps féminin. On lui demande depuis des générations d’être visible et invisible à la fois, désirable mais respectable, libre mais contrôlable.
Peut-être que la première liberté commence simplement par cette phrase : “Ce corps est le mien”. Et qu’à partir de là, personne ne devrait avoir besoin d’en demander la permission.




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