Le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, lors d'une conférence de presse tenue ce vendredi 6 janvier 2012 à Tunis à côté de son homologue tunisien Rafik Abedssalem

Par Ahmed Chaari,

Face aux changements successifs survenus dans la scène politique tunisienne, la France (on entend ici par le gouvernement français) a dû revoir sa politique extérieure plus qu’une fois. Du soutien infaillible et jusqu’à la dernière minute à Ben Ali, passant par un discours sceptique et avertissant à Ennahdha juste après les élections, elle arrive aujourd’hui à une politique de félicitations presque anticipées du président Marzouki ainsi qu’à certains membres du gouvernement Jebali. Toutes les lettres de félicitations adressées des politiques français à leurs homologues tunisiens, le 23 décembre 2011, au soir même du vote de confiance octroyé au nouveau gouvernement par l’Assemblée Constituante, contiennent une reconnaissance de leur long et dur parcours de militantisme et leur ample mérite de gouverner le pays après la victoire aux élections, ce qui est en soi un grand changement de la vision française à ces personnes.

Ce changement de ton est dû à quoi ? Est-ce par amour à la démocratie ? Certainement pas !

La France a soutenu, 23 ans durant, la dictature de Ben Ali, exactement comme elle le fait et l’a toujours fait avec les autres tyrans africains prétendant être présidents des républiques indépendantes autrefois colonies françaises. En même temps, la France offre souvent l’asile politique aux personnes qui ont osé s’opposer à ces tyrannies. Cette politique, menée depuis l’Elysée sous le nom Françafrique et rebaptisée aujourd’hui en un terme plus moderne : la “realpolitik”, lui permet en effet de garder d’un côté la main et profiter économiquement et politiquement de ces pays. En faisant jouer, quand il faut et via ces opposants, la carte de la démocratie, les droits de l’Homme. Et particulièrement l’attachement de la France à ses valeurs universelles et ses principes fondateurs de sa république. D’un autre côté, la France prépare chez elle une éventuelle alternative en cas où ces régimes despotiques ne seraient plus en mesure de tenir le pays

Or pour le cas de la Tunisie, cette politique avait complètement échoué. Le 14 janvier a pris tout le monde par surprise. La France n’était pas du tout préparée à ce scenario, malgré qu’elle a suivi de près la crise, et a discuté le sujet dans les coulisses et dans l’assemblée nationale. Cela est dû probablement à deux hypothèses : soit la France avait sous-estimé la détermination du peuple tunisien à mener jusqu’au bout sa révolution, soit elle avait sur-estimé la solidité du régime policier de son ami Ben Ali et sa capacité de résistance. Dans les deux cas, la France s’est retrouvée dépassée par ce qui se passait en Tunisie et a dû courir derrière les évènements. Deux politiques français avaient fait les frais de cette erreur d’estimation. L’ambassadeur de l’époque Pierre Ménat qui était remercié très vite et remplacé par Boris Boillon, alors ambassadeur de la France en Irak. La ministre des affaires étrangères Michèle Alliot-Marie qui était invitée à démissionner suite aux polémiques déclenchées sur sa position par rapport à la crise tunisienne et ses relations avec les clans de Ben Ali.

Entre le 14 janvier, date de fuite du dictateur, et le 23 octobre, date des élections, la France a toujours soutenu, financièrement et diplomatiquement, les gouvernements successifs de Gannouchi I, Gannouchi II et Beji Caid Sebsi. Après l’annonce des résultats des élections et la victoire d’Ennahda, la France a brandi de nouveau sa carte des droits de l’Homme et son attachement aux libertés individuelles et à la liberté de la femme. Le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, a déclaré le 26 octobre 2011 sur une radio française que la France restera vigilante quant au respect des droits de l’Homme en Tunisie (Ça aurait été plus convenable de dire : la France deviendra vigilante au respect des droits de l’Homme en Tunisie. Parce que la France n’a jamais été vigilante, elle a volontairement fermé les yeux sur les abus systématiques et continus du régime Ben Ali sur ce registre).

Cette déclaration, qui sous-entend qu’Ennahdha pourrait bafouer les droits de l’Homme et que la France va l’empêcher de le faire, a été très mal accueilli par les futurs dirigeants de la Tunisie et l’ont fait comprendre en refusant tout procès d’intention.

Après la formation de la troïka et la mise en place progressive des instances politiques, la France se voit démunie de ses cartes : la démocratie n’est plus une carte valide du fait que gouvernement est issu d’une élection libre et transparente. La carte des droits de l’Homme ne marche plus car le président lui même était un militant dans ce domaine. Les outils de pression de la France se désactivent alors les uns après les autres.

Confiants de cette légitimité incontestée, les politiques tunisiens envoient des signaux forts à la France. Une réaction froide au propos d’Alain Juppé. Une interview du président Marzouki (paru au JDD le 17 décembre 2011) dans laquelle il reproche aux Français d’être prisonniers d’une doxa aux sujet de l’islam et annonce la fin de l’esprit colonial avec la Tunisie. Marzouki a surtout expliqué qu’il n’ira pas chercher une légitimation des pays occidentaux, en l’occurrence de la France et des États Unis, du fait qu’il a été démocratiquement élu et tire sa force du peuple. Chose que son prédécesseur en avait besoin pour exister et acheter le silence de ces pays.

Tous ces signaux forts ont été bien captés par la France et l’ont obligée à changer son ton. Aussi tôt le gouvernement formé, deux lettres de félicitations ont été envoyées de Paris pour les deux nouveaux ministres de l’intérieur et des affaires étrangères.

Pourquoi particulièrement ceux deux ministres ?

La France a certainement félicité d’autres membres du gouvernement Jebali, mais le fait de lire ces deux lettres nous poussent de s’y arrêter et essayer d’analyser le contenu et la politique qui est derrière.

D’abord, concernant le ministre de l’Intérieur, la France a besoin d’avoir un bon terme avec lui car la coopération en matière de sûreté entre les deux pays est très stratégique. Depuis l’époque de Bourguiba, les services secrets tunisiens échangent avec leur homologues français les renseignements récoltés sur la sécurité de toute la région, même ceux liés aux Palestiniens. Cette coopération s’est renforcée après le 11 septembre 2001 avec la lutte contre le terrorisme. Une liaison informatique directe a été alors établie entre les deux ministères. Les renseignements généraux français ont obtenu un accès direct depuis Paris à une partie du réseau informatique du ministère Tunisien, ce qui lui permet d’accéder à temps réel à toutes les nouveautés sur le plan sécuritaire.

Cette liaison informatique stratégique pour Paris, Ben Ali l’avait utilisée pour obliger les Français à faire taire quelques uns de ses opposants réfugiés en France.

Pour cette raison stratégique et bien d’autres, la France s’est résolue à changer son ton, à reconnaître le pouvoir islamique et son militantisme face à Ben Ali. Cette même France qui avait préférer soutenir les opposants de gauche. Les islamistes avaient trouvé refuge plutôt en Angleterre, en Suisse et au Canada et pas en France.

Le Président tunisien Moncef Marzouki et le ministre français des affaires étrangères Alain Juppé

En ce qui concerne le ministre des affaires étrangères, la France voit pour la première fois de son histoire une personne non francophile occuper ce poste dans une de ces ex-colonies. En effet, le nouveau ministre a vécu plusieurs années en Angleterre, et au Qatar ces deux dernières années. Donc un nouveau ministre ayant plutôt un carnet d’adresses qui parle anglais (les pays du Golf arabe, l’Angleterre, les États Unis et les pays asiatiques). Ce ministre qui a déclaré à maintes reprises que la Tunisie souhaite approfondir ses relations avec l’union européenne, mais en même temps s’ouvrir d’avantage aux pays arabes, aux voisins maghrébins, à l’Afrique et à l’Asie.

Le ministre a quelque part raison car la Tunisie pourrait booster ses exportations en élargissant ses offres vers les pays Africains. Ce sont des marchés vierges que pourraient être une cible commerciale très porteuse pour les entreprises tunisiennes. En importation, la Tunisie pourrait intégrer les pays asiatiques émergents dans la liste de ses fournisseurs notamment que ces derniers prouvent tous les jours une compétitivité internationale impressionnante.

Avec ce nouveau ministre et ses orientations de coopération économique, la France voit sa présence historique sur les marchés et les grands projets tunisiens menacée. Fini les avantages octroyés gratuitement à des entreprises françaises, fini le président qui brade ses marchés contre un soutien politique. Maintenant la France va devoir compter sur une réelle compétitivité pour gagner un appel d’offres en Tunisie. Cela se confirmera si le gouvernement actuel va jusqu’au bout dans ses réformes administratives pour éradiquer la corruption et les pots de vin dans les marchés publics.

C’est probablement pour toutes ces raisons que les ministres Français n’ont perdu de temps pour féliciter leurs homologues Tunisiens et exprimer leur volonté de les rencontrer. Claude Guéant, ministre de l’Intérieur Français, a invité son homologue Ali Laaridh à visiter Paris. Quant à Alain Juppé, il s’est invité à Tunis les 5 et 6 janvier 2012 pour “soutenir la transition démocratique”.

Si la Tunisie a pu avoir enfin une indépendance totale, si elle impose aujourd’hui respect aux puissances mondiales, si elle peut désormais discuter d’égal à égal avec n’importe quel pays…c’est grâce à la révolution qui a amené la liberté et la démocratie. C’est cette nouvelle vie politique qui a permis au peuple d’élire une équipe de dirigeants confiante en sa légitimité et sûre d’elle même, et saura bien défendre les intérêts du pays.

Vive la Tunisie, vive la république !