HAICA et Régulation des médias : Quand Ghannouchi, Essebsi et Hammami font consensus !

Les hommes politiques ont, parfois, des affinités bien plus révélatrices que leurs lapsus. Que faut-il penser, quand ces affinités donnent lieu à un consensus de partis politiques, qu’on croyait antagonistes, sur le rejet de la régulation des médias ?

En perspective du rendez-vous des urnes, voilà donc que des leaders politiques défilent, successivement, sur le plateau de Nessma tv, pour dénoncer un prétendu péril qui pèse, désormais, sur la liberté et le pluralisme des médias. Le péril en question étant lié aux impositions de la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (Haica), qui menaceraient l’audiovisuel privé.

A tout seigneur, tout honneur, c’est Béji Caid Essebsi, qui passe en premier. Lors d’une interview accordée, il y a un mois, à la chaîne des Karoui&Karoui, un animateur le questionne sur la validité des Cahiers des charges de la Haica. Le président du Mouvement Nidaa Tounés répond, alors, que « si les professionnels du secteur ne sont pas satisfaits, c’est qu’il faut revoir ces procédures excessives ». Il en conclut que « tout ce qui est excessif est injuste et insignifiant [sic] ». Les “professionnels du secteur” référant, ici, aux patrons, la boutade sonne presque comme un programme électoral. Or, la question que ne pose pas l’animateur, c’est pourquoi les décrets-lois 115 et 116, qui ont été élaborés sous le gouvernement Essebsi, ont pris autant de retard pour entrer en vigueur. Et pourquoi focalise-t-on sur le décret-loi 116 pour guerroyer contre la Haica, en occultant le 115, relatif aux journalistes et aux rédactions, qui lui est complémentaire, et que la société civile appelle, d’ailleurs, à réviser?

Le porte-parole du Front populaire est sollicité, à son tour, le 20 avril 2014, pour se prononcer sur ce « sujet d’actualité » se rapportant aux « Cahiers des charges venus saper la base de la démocratie et menacer de mettre au chômage des centaines d’employés », a renchéri l’animateur. Puis, sans désemparer, il enchaine, à l’adresse de Hamma Hammami : « Selon vous, quelles solutions face à la démarche de la Haica et sa politique de fuite en avant ?» Celui-ci répond qu’en effet, « les Cahiers des charges sont contraignants, surtout pour les patrons des médias, dont la réaction est légitime ». Paradoxalement, le Secrétaire général du parti des Travailleurs prend la défense des intérêts des patrons, sans soulever, à aucun moment, les problèmes posés par les médias privés, dont le modèle économique est soumis à la tutelle du capital et de la marchandisation. Ce qui fait qu’on est passé des « médias de la honte » aux médias de la rente !

Plus solennellement, Hammami déclare que la position du Front populaire est la suivante :

Une information libre sujette à des dépassements est préférable à une information libre… euh… à une information qu’on contraint au nom de la lutte contre les dépassements ! Petit à petit, cette liberté va s’organiser et les choses vont s’arranger!Hamma Hammami

Outre son lapsus, Hammami va jusqu’à assimiler la Haute Autorité à un maillon de l’exécutif. Il estime ainsi qu’avec de telles procédures « partiales  », «  la Haica s’arroge le rôle de quatre ministères, à la fois, celui de l’intérieur, celui des finances, celui de la justice et celui de l’information ».

Par ailleurs, le leader de l’extrême Gauche revient, au fil de l’interview, sur le reniement d’Ennahdha des principes du Mouvement du 18 octobre 2005 pour les droits et les libertés. Un revirement qui a provoqué, selon lui, des divergences entre son parti et celui de Rached Ghannouchi, au lendemain du 14 janvier 2011. Ce que ne dit pas Hammami, c’est que l’un de ces principes concerne « la liberté de presse » et « l’institution d’une autorité indépendante et plurielle qui prendrait en charge le contrôle  » des médias. Il rappelle, tout de même, la dimension conjoncturelle de ce Front unitaire qui s’est imposée, en plein Sommet mondial de la société de l’information, pour desserrer l’étau de la répression benalienne.

Ce qui fait, à notre sens, de l’initiative du 18 octobre un marqueur politique important qui éclaire, aujourd’hui, la pratique de la démocratie par les mêmes protagonistes qui avaient donné de l’espoir à « un peuple qui n’en finissait pas d’attendre ». Car, si à l’époque, les positions du Collectif étaient plus intransigeantes et plus conformes à l’idée de la démocratie que celles d’un Ben Ali, la tendance semble, de nouveau, à la tentation de l’instrumentalisation des médias et à la confusion des pouvoirs. A moins que ce ne soit « la carence d’une alternative à la dictature » qui explique ces reculades et ces atermoiements politiciens, à gauche comme à droite ! De ce point de vue, il est intéressant de relever que Hammami envisage ses engagements actuels à l’aune du retournement de son allié de circonstance : Rached Ghannouchi. Il est plus intéressant encore de relever l’absence, de ce débat, de Néjib Chebbi, Secrétaire général du PDP et président du bureau politique du parti Al Joumhouri, protagoniste majeur du Mouvement du 18 octobre 2005.

Succédant à Caid Essebsi et précédant Hammami, le chef du parti Ennahdha a été, lui aussi, invité, le 7 avril dernier, sur le plateau de Nessma tv, où l’on a pu mesurer ses nouvelles alliances, à l’aune de ses affinités avec Caid Essebsi, ennemi d’hier et adversaire de toujours. Car Rached Ghannouchi était également d’avis que la régulation initiée par la Haica va tuer la liberté et le pluralisme médiatique. Il va même plus loin en proclamant que le décret-loi 116 sera renvoyé devant l’assemblée constituante pour être révisé. Or, la position du leader islamiste a, dès le départ, été empreinte de méfiance à l’égard de l’indépendance de l’instance de régulation, qu’est la Haica. Une attitude, pour le moins, surprenante, quand on sait que Ghannouchi n’a pas cessé de reprocher aux médias leurs dérapages, leurs partis-pris et leur absence de neutralité. La chaîne Nessma ayant même été boudée, un moment, par les membres du parti islamiste, dont une frange est allée jusqu’à critiquer son leader, lorsque celui-ci entreprit de se concilier avec son adversaire politique, Béji Caïed Essebsi, lors d’une interview accordée à Nessma tv.

Mais qui l’eut imaginé ? La ligne de Nessma tv ne semble plus aussi clivante de l’audimat qu’elle ne l’était, deux ans auparavant. En affichant sa perméabilité à des tendances antagonistes, qu’elle tente de rapprocher, avec le support d’animateurs bienveillants, la chaîne privée dérange-t-elle vraiment les opinions acquises ? Probablement pas. Car, cette hétérogénéité étudiée n’est que symptomatique des rapports de connivence et de réciprocité entre le politique et le médiatique. Et Nessma tv ne fait que le démontrer en donnant l’opportunité aux trois leaders, les plus en vue sur la scène politique, de justifier la position qui leur permet d’exercer le pouvoir, aussi bien pour leur propre intérêt que pour l’intérêt des patrons des médias privés.

Le principe de la démocratie étant que, lorsque les pouvoirs défaillent dans leur tâche, on se tourne vers les contre-pouvoirs. L’un des contre-pouvoirs en question est justement représenté par la Haica. Le rôle de cette instance administrative indépendante étant, non pas d’être « un pouvoir au-dessus des autres pouvoirs », comme le présume Hamma Hammami, mais de favoriser l’émergence d’une conscience publique, susceptible de s’approprier l’exercice de la démocratie, grâce à l’équilibre du paysage médiatique.