Pollution-Tunisie

Photo : Habib M’henni / Wikimedia Commons

L’État garantit le droit à un environnement sain et équilibré et la participation à la sécurité du climat. L’Etat se doit de fournir les moyens nécessaires à l’élimination de la pollution environnementale. Constitution Tunisienne, Article 45

L’énoncé de l’Article 45 de la nouvelle constitution Tunisienne place l’environnement comme un thème central que l’Etat doit protéger. Les constituants ont aussi consacré l’Article 129 à « l’Instance du Développement Durable et des Droits des Générations Futures ».

La préservation de l’environnement est donc un sujet universel qui doit être pris en considération à la valeur qu’il mérite en tant qu’enjeu sociétal et économique.

Dans ce sens, plusieurs articles précédents sur Nawaat ont traité la thématique environnementale sous différents aspects : gestion des déchets, ressources en eau, production d’énergie, retombées sociales de la pollution, etc. Il se trouve que l’attention doit être attirée dessus et susciter et enrichir le débat public la concernant fait partie des priorités. Dans ce même sens, une prise de conscience collective par toutes les parties prenantes est nécessaire.

Production propre : l’écologie au centre de l’industrie

On se penchera dans cet article sur le thème de l’écologie dans les installations industrielles et de services à travers les possibilités d’économie d’énergie et de rationalisation de la consommation d’autres ressources, surtout celle de l’eau, qui revêt une importance de premier plan.

Pour le premier volet, l’économie d’énergie est devenue un enjeu national dont la maîtrise ne pourrait qu’être bénéfique. La Banque Centrale de Tunisie, dans son communiqué du 30 septembre 2014 sur la réunion de son Conseil d’Administration de la veille, a mis l’accent sur le déficit énergétique :

Le Conseil a-t-il mis l’accent, plus particulièrement, sur l’aggravation continue du déficit de la balance énergétique (augmentation de 71%) qui a atteint sur les huit premiers mois de l’année en cours le même niveau enregistré pour toute l’année 2013, contribuant ainsi à plus de 60% dans l’élargissement du déficit commercial global. Banque Centrale de Tunisie, Communiqué du Conseil d’Administration de la BCT du 30 Septembre 2014

Dans le cadre d’un pays qui a été en déficit commercial depuis son indépendance, à cause de l’incapacité de l’exportation de différents biens et services à couvrir ses importations, enfoncer la balance énergétique, en quantité et en valeur, est un point de trop. Il est donc essentiel d’exploiter toute modération possible dans la consommation énergétique.

Pour la question de l’eau, Nour El Houda Chaabane a récemment relancé l’alerte sur Nawaat :

La Tunisie a, depuis toujours, été confrontée à des ressources en eau limitées. Aujourd’hui, la crise de l’eau s’aggrave de jour en jour, à cause du mauvais usage des ressources hydriques et d’un assainissement déficient.Nour El Houda Chaabane, L’eau en Tunisie : Une crise occultée !

Le titre de l’article de Nour El Houda Chaabane en dit long sur l’urgence d’action pour cette ressource. Après l’agriculture, les secteurs industriels et de tourisme en sont de grands consommateurs.

La prise en compte de ces aspects écologiques en industrie a été désignée par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement comme Production Propre en 1990. La définition du terme donnée par le PNUE est la suivante :

Production Propre: L’application continue d’une stratégie environnementale intégrée aux processus, aux produits et aux services afin d’augmenter l’efficacité et réduire les risques pour l’homme et l’environnement ». Programme des Nations Unies pour l’Environnement, Production Efficace en Ressources et Propre

On retrouve sur la même page du PNUE que la production propre englobe l’efficacité de production, la gestion environnementale et le développement humain.

Une large panoplie d’acteurs impliquée

Différents organismes nationaux et internationaux s’intéressent au thème de la production propre en Tunisie. L’organisme le plus en vue est l’Agence Nationale de Maitrise de l’Energie (ANME), qui est généralement impliquée dans les initiatives et actions visant la maitrise de l’énergie et la promotion des énergies renouvelables. Cette agence gère aussi différents plans nationaux de subventions relatifs à ce thème et collabore souvent avec différents organismes nationaux (STEG, Ministère de l’Agriculture, etc.) ou internationaux actifs en Tunisie. On peut citer parmi ceux-ci : le Programme des Nations Unies pour le Développement, l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel, l’Agence Française de Développement, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Suisse), le GIZ (Allemagne), etc. Ces partenariats internationaux peuvent s’insérer dans le cadre de l’aide au développement. Mais ils correspondent aussi à la volonté de maintenir la fiabilité du partenaire économique qu’est la Tunisie au contact des derniers standards internationaux en matière d’efficacité industrielle et écologique. L’implication des professionnels, privés ou étatiques, est bien évidemment centrale. Ce sont eux qui profitent de ces programmes.

Potentiel important en Tunisie

Cette multitude d’acteurs démontre un potentiel certain en Tunisie dans la mise en place de plans de production propre chez les professionnels. Les secteurs concernés par les actions sont extrêmement variés :

  • Industrie
  • Bâtiments administratifs
  • Activités de BTP
  • Hôtellerie
  • Grandes surfaces

Un consultant suisse du secteur du conseil en énergie a pu indiquer, suite à sa participation à des audits en Tunisie, que les installations tunisiennes peuvent assez facilement réduire leurs factures à plus de 20% avec des temps de retour sur investissement allant de quelques mois à quelques années selon les actions à entreprendre. Il a remarqué que des actions d’optimisation énergétique en Suisse dégagent fréquemment des gains de plus de 15% malgré la relative avancée des pratiques dans ces contrées et la réglementation contraignante. Il avait remarqué que les économies à faire sont trop souvent liées à l’élimination de « mauvaises habitudes » dans la conception des systèmes ou la façon de les utiliser et ne nécessitent pas obligatoirement des investissements lourds. Ce même avis est aussi partagé plusieurs acteurs opérant dans l’audit énergétique en Tunisie.

Dans le même contexte, nous avons pu recueillir les commentaires de Fadhel GUESMI, ingénieur au CETIME*. Cet organisme est indépendant d’intérêts privés, et bénéficie d’un droit de regard sur l’état de plusieurs installations industrielles en Tunisie, les pratiques qui y prédominent et sur l’état de la réglementation et son application ou non. Fadhel Guesmi juge qu’ « au niveau des entreprises totalement exportatrices du secteur mécanique et électrique, et principalement l’activité du câblage, on trouve un état des installations et des exigences énergétiques et environnementales appliquées de même niveau qu’en Europe. Pour les autres activités, la majorité, on trouve plusieurs niveaux de connaissance et de conscience et un état des installations qui nécessite des grands efforts dans la matière de l’assistance technique, la sensibilisation, le diagnostic et l’audit : des grands gisements d’économie d’énergie. »

Les professionnels ont aussi semblé avoir longtemps négligé l’importance de s’intéresser à la production propre car l’énergie et l’eau sont largement subventionnées. Les hausses de prix confirmées ou annoncées pourraient leur faire changer d’avis. Il s’agit d’un impératif financier de rentabilité durable. L’évolution des différentes technologies et le numérique offrent aussi des possibilités qui étaient inaccessibles auparavant et augmentent le potentiel de gains. L’image auprès de clients est aussi non négligeable : plusieurs clients industriels exigent de leurs fournisseurs des certifications environnementales (ISO 14001 notamment) et une clientèle particulière exige des labels écologiques (hôtellerie).

Stratégies nationales et sectorielles à améliorer

L’application à la plus grande échelle possible des principes de production propre peut se faire à différentes circonstances : conceptions des produits ou des locaux, la maintenance des équipements, etc. Mais il faut à chaque fois adopter la démarche adéquate pour en retirer les bénéfices économiques et/ou écologiques.

L’un des principaux éléments à mettre en œuvre est l’instauration de règlementations et programmes ambitieux tout en veillant à leur application. Dans le cadre législatif, plusieurs pays ont adopté des mesures, assez contraignantes pour les industriels, qui visent à limiter l’impact environnemental des activités humaines. L’avantage procuré par la législation est qu’elle met tous les concurrents au niveau national à pied d’égalité et il sera plus logique pour eux d’entamer des actions qui autrement auraient été, à très court terme, assez désavantageuses pour leurs marges.

Des subventions peuvent aussi être accordées aux programmes de mise à niveau. Des mécanismes similaires existent en Tunisie. Mais leur portée, qui dépend du volontarisme du législateur, et leur réelle application posent certaines questions malgré plusieurs aspects positifs.

La réglementation Tunisienne, comme les normes et les lois, dans le domaine de l’efficacité énergétique est en avance, mais l’application dépend toujours de plusieurs paramètres : le contexte économique et social, les infrastructures, … Fahdel GUESMI, CETIME

Fadhel Guesmi remarque : « L’Etat Tunisien, à travers les différents projets et mécanismes, présente aux entreprises avec leurs différents niveaux de consommation énergétique des subventions, des opportunités et des aides à des investissements dans le but réduire le temps de retour des ces projets. Mais on remarque des engagements faibles et lents des responsables des établissements. » Il ajoute concernant les pratiques: « D’après mon point de vue, les retards enregistrés dans les différents projets nationaux d’efficacité énergétique (faibles résultats) sont causés par l’absence des pratiques et des consciences des tunisiens en général et des responsables et des employés dans nos entreprises industrielles dans ce domaine sensible. Il ne faut pas toujours penser à donner des subventions sur le matériel d’efficacité énergétique sans assurer un environnement qui favorise l’efficacité de ce matériel. »

L’amélioration des pratiques à l’intérieur des entreprises s’avère aussi un point crucial. Pour y parvenir, responsabilisation, encouragement et formations seront très utiles et essentiels. Il faut convaincre tous les acteurs concernés que l’action est dans leur faveur.

La production propre concerne d’autre part les études en phase de conception de toute installation. Différentes options pourraient être envisagées pour minimiser les rejets ou les valoriser, utiliser des énergies alternatives, prévoir les risques, anticiper les besoins réels sans sous-estimation ou surestimation, bien s’adapter à la situation géographique, etc. En phase d’exploitation, l’accent sera mis sur les audits, les maintenances et les mises à niveau.

La collaboration entre universitaires, centres de formation professionnelle et professionnels pourrait elle aussi être accrue en instaurant des mécanismes de gestion par objectifs qui encourageraient l’excellence dans les projets de recherche et rendrait toutes les parties prenantes bénéficiaires : financement pour les laboratoires de recherches et gains économiques pour les entreprises. Les entreprises pourraient elles-aussi collaborer ensemble, directement ou indirectement, grâce à de tels projets. Les étudiants ou apprenants impliqués pourraient quant à eux s’initier plus profondément à la vie professionnelle avec des exigences de résultats. De tels projets pourraient aussi être les prémices pour développer des référentiels de normes adaptés à l’économie et aux exigences locales.

Le rôle des organismes publics tels que l’ANME, la STEG, la SONEDE ou autres centres techniques sectoriels pourrait lui aussi être accru en enlevant les barrières administratives à l’accès à des conseils d’experts au lieu de se cantonner, comme c’est souvent le cas, à un rôle d’octroi de certificats validant la qualité de produits.

Financièrement, des fonds spéciaux de financement d’actions écologiques pourraient être créés à travers la collecte de taxes anti-pollution. Les banques peuvent elles-aussi jouer un rôle important en conditionnant les crédits à des démarches de production propre qui allient efficacité économique et préservation de l’environnement.

D’autres pistes sont envisageables, mais l’essence même du sujet, est que tous les acteurs concernés doivent prendre l’initiative pour limiter l’impact environnemental des activités humaines dont le coût pourrait être autrement beaucoup plus important avec l’émergence de problèmes de santé publiques, de raréfaction et contamination de l’eau et de dilapidation des ressources naturelles et financières des générations futures.

Notes

* CETIME : Centre Technique des Industries Mécaniques et Electriques. Le rôle du CETIME dans le domaine de l’efficacité énergétique est la réalisation:

1. Des actions d’assistance technique, d’audit/diagnostic, de formation, de sensibilisation (séminaires), d’étude et de conseil au profit des entreprises industrielles : dans le cadre des demandes présentées par les entreprises ou dans le cadres des projets nationaux (principalement en collaboration avec l’ANME) et des projets de coopération internationale.
2. Des essais de laboratoire :
– La classification énergétique des climatiseurs et des réfrigérateurs. Prochainement les lampes, les laves vaisselle et les laves linge;
– La certification des accumulateurs électriques et les piles;
– La certification des panneaux photovoltaïques avec la réalisation des essais partiels (laboratoire en cours de mise en place).