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Vendredi 21 novembre, à quelques heures du silence électoral, omniprésent, Béji Caïd Essebsi est simultanément sur les deux plus grandes chaînes TV privées du pays, sans contradicteur, face à des interlocuteurs complaisants. Son concurrent direct Moncef Marzouki se contente d’un entretien sur TNN, jeune chaîne avec moins de moyens. Une bipolarisation médiatique asymétrique reflet d’une société fin prête pour la restauration.

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« Moi président », énième rafistolage d’une campagne plagiaire

Quasiment chez lui à Nessma TV, dans une émission enregistrée, Essebsi déroule. Au moment de conclure, un script martelé en leitmotiv est curieusement familier à l’oreille des observateurs avisés. Il s’agit du fameux refrain « Moi président », copié-collé à l’identique à partir du dernier débat télévisé de François Hollande avant l’élection présidentielle française de 2012.

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De la même façon que Hakim Karoui avait conseillé à Ben Ali d’utiliser le célèbre « Je vous ai compris » (ena fhemtkom) de Charles de Gaulle, le 13 janvier 2014, les conseillers en communication d’Essebsi lui ont visiblement soufflé de reprendre à son compte le « Moi président, je ferai… ».

Sauf que contrairement au slogan « Tahiya Tounes » emprunté à la campagne de l’égyptien al Sissi, cette fois « BCE » est plus âgé mais aussi à droite de l’homme qui l’a inspiré, détournant la formule pour développer un discours axé sur l’ordre et l’autorité :

Moi président, je restaurerai le prestige de l’Etat. Moi président, je restaurerai l’obéissance à la loi […]. Moi président, je restaurerai avant tout la sûreté et le sentiment de sécurité chez le citoyen. Moi président, je rétablirai les relations diplomatiques de la Tunisie à l’image de ce qu’elles étaient dans le passé, je veux que notre drapeau flotte comme avant parmi le concert des nations… nous sommes un petit pays, nous devons être responsables face à la communauté internationale.

Au cours de la même émission, Essebsi affirmera que « le Sahara occidental est algérien »…

Au-delà d’une rhétorique s’inscrivant ouvertement dans la nostalgie, tous les ressorts et les ficelles de la droite populiste sont ici mis à profit. Sur le channel officiel du candidat Essebsi, un clip de campagne particulièrement caricatural, axé sur la peur du barbu armé, met en scène des combattants djihadistes tunisiens en Syrie, pour se clore sur le message « notre avenir est entre nos mains ». Un cliché déjà parodié sur le net.

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Interrogé sur le plateau d’Ettounsia sur ce qu’il aurait fait si Bernard-Henri Lévy avait visité la Tunisie sous son règne, Béji Caïd Essebsi a répondu du tac au tac : « Je le vire ! Je n’aurais pas eu d’état d’âme. Je ne chercherai pas dans ma veste le droit de l’homme numéro 1 ou 3 ou 4 avant de prendre ma décision »…. Le même BHL qui s’était félicité de « la défaite de l’obscurantisme lors du dernier scrutin des législatives » appréciera.

Décomplexés en matière de mépris des droits humains, les propos d’Essebsi augurent d’une nouvelle ère de régression en la matière, surtout si ce raisonnement ne s’arrête pas, demain, au cas de BHL.

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Le 18 novembre, des hommes de religion, présentés par Nidaa Tounes comme étant « des imams de la Zitouna », se rendent au siège du parti pour soutenir la candidature de Béji Caïd Essebsi, selon eux le « garant du bon islam ». Sacré paradoxe pour une formation politique dont l’un des crédos est la dépolitisation des mosquées.

Plus inquiétant sur l’état des libertés, une tribune d’un groupe d’universitaires et d’associatifs publiée dans le site de Libération et mettant en garde contre le retour de l’ancien régime est la cible d’une pluie d’attaques sur les relais numériques du nouveau parti au pouvoir.

Vers une crise institutionnelle ?

C’est le 21 novembre que les résultats définitifs des élections législatives ont été publiés par l’ISIE. Le quartet UTICA, UGTT, LTDH, barreau n’avait pas attendu cette échéance pour trancher, selon une lecture controversée de la Constitution, que ce sera au prochain président élu que reviendra la tâche de charger la personnalité dont le nom lui sera soumis par le parti majoritaire de former un nouveau gouvernement.

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Mais le moment venu, le président en exercice Moncef Marzouki a annoncé vendredi soir qu’il a adressé un courrier officiel au chef du parti vainqueur des législatives dans lequel il demande de « lui soumettre le nom de la personnalité choisie pour le poste de chef du gouvernement, conformément à la nouvelle Constitution ».

Plusieurs juristes dont le constitutionnaliste Kais Saïd expliquent que Marzouki est dans son droit, voire son devoir constitutionnel, via une démonstration qui contextualise l’emploi du terme « élections » jugé sémantiquement vague, à tort, par d’autres juristes.

L’article 89 cité dans le chapitre IV relatif au pouvoir exécutif stipule en effet dans son alinéa 2 que :

le président de la République charge, dans un délai d’une semaine à compter de la date de proclamation des résultats définitifs des élections, le candidat du parti ou de la coalition qui remporte le plus grand nombre de sièges à l’Assemblée des représentants du peuple, de former le gouvernement et lui donne un délai d’un mois, reconductible une seule fois.

Nidaa Tounes temporisait jusqu’ici, en jouant sur une polysémie supposée (en réalité inexistante) de la Constitution, pour des considérations d’égo. Même si le président n’a aucun pouvoir discrétionnaire en matière de choix de la personnalité en question, le leadership de Nidaa Tounes souhaite à tout prix éviter de se soumettre à l’autorité symbolique de Marzouki, adversaire idéologique et présidentiel.

D’où une vaste campagne déclenchée aussitôt sur les réseaux sociaux, notamment par Mohsen Marzouk et Hafedh Caïd Essebsi, pour diaboliser la démarche du président en exercice qu’ils qualifient de tentative de coup d’Etat et de manœuvre de déstabilisation d’un « pays en danger ».

La veille du premier tour de la présidentielle, chaque camp criminalise l’autre, ce qui laisse présager d’une période post élections plus qu’incertaine.