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Quel rôle les médias ont-ils joué dans l’orientation du débat public et la construction des opinions, dans ce contexte électoral extrêmement polarisé ? Un très mauvais rôle, si l’on en croit le 3ème rapport de la HAICA sur le pluralisme politique, qui pointe la partialité de la couverture audiovisuelle de la présidentielle. Plus encore, la presse a pris un dangereux tournant en s’enlisant dans les sables mouvants de la propagande et de la connivence volontaire. Mais ces récidives ne semblent inquiéter ni les politiques, ni les journalistes.

Malgré le dopage du premier tour au marketing politique « intelligent » et exorbitant, l’illusion pluraliste est, finalement, tombée. Du côté des médias comme du côté des politiques, tout s’est joué dans les représentations dominantes et dans leur force de mobilisation. Le monitoring du régulateur, qui a observé 13 chaînes de télévision et 8 chaînes de radio, publiques et privées, du 1er au 21 novembre, montre que le temps de parole et de diffusion accordé aux candidats a été structuré autour du clivage présent sur l’échiquier politique.

L’illusion pluraliste est tombée!

Quantitativement, c’est encore Hechmi Hamdi qui bat le record, avec environ 102 heures sur les chaînes de télévision, dont 72 heures sur sa propre chaîne. Le patron d’Al-Mustaqilla TV enfreint, ainsi, l’article 66 du code électoral, « interdisant la propagande politique pendant la campagne dans les médias audiovisuels étrangers ». En réalité, aucun média étranger n’a respecté les consignes du régulateur. Il appartient, donc, à l’ISIE de trancher sur ces dépassements, comme ne manque pas de le lui rappeler la HAICA, à propos du cas Hechmi Hamdi.

Du côté des acteurs politiques non-candidats, c’est le parti Ennahdha qui se classe en tête, avec environ 56 heures d’antenne, suivi de Nidaa Tounés (38 h) et du Front populaire (23 h). Surprise! Sur Nessma TV, c’est Hamma Hammami qui vient en tête (9 h d’antenne), suivi de Béji Caid Essebsi (3h, 30) et Ahmed Néjib Chebbi (3h), cependant que le parti Ennahdha est à la Une de la chaîne (5h). En revanche, sur les radios, Hamdi est détrôné par Moncef Marzouki (8 h 25mn). Marzouki est, également, en tête sur Hannibal TV, Watanya 2 et Moutawassit TV, alors que Mohamed Hamdi (qui s’est retiré de la course) est classé premier sur TNN (3h38mn). Sur Al-Hiwar Ettounsi, Hechmi Hamdi (14h) et Nidaa Tounés sont en tête (7h59mn). Sur Telvza TV, c’est Hamma Hammami (8h) et le parti Ennahdha (6h18mn) qui sont majorés. On ne s’étonnera pas que Caid Essebsi (5H26mn) soit en tête sur Zitouna TV, à côté d’Ennahdha (13h36mn), car le candidat n’en est pas moins désavantagé au niveau du traitement médiatique négatif que lui consacre la chaîne (plus de 2h), au profit de son adversaire, Marzouki, qui bénéficie, lui, d’une couverture qualitativement positive.

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Pareillement, les taux de couverture des radios jonglent avec le principe d’équité pour s’enliser, inévitablement, dans les pesanteurs de la bipolarisation. Ainsi, retrouve-t-on sur Mosaïque FM, d’un côté Béji Caid Essebsi comme candidat à la Une (1h40), et de l’autre, le parti Ennahdha (1h33) comme acteur politique non-candidat. Sur Radio Jeunes, c’est Kamel Morjane et Ennahdha, sur la Radio nationale, c’est Larbi Nasra et Ennahdha, sur Shems FM, c’est Marzouki et Ennahdha, sur Express FM, c’est encore Marzouki et Ennahdha, sur Essaraha FM, c’est Abderrazak Kilani et Ennahdha, et sur Cap Fm, c’est Marzouki et Ennahdha.

Qualitativement, on notera que certains candidats sont bien mieux traités que d’autres, comme Néjib Chebbi, Slim Riahi et Hamouda Ben Slama. Au final, les deux candidats qui sont les plus en vue, car les plus soutenus et les plus critiqués, à la fois, sont Essebsi et Marzouki. Hamma Hammami semble, lui, avoir échappé aux critiques de ses adversaires potentiels.

La HAICA a également infligé des amendes à Mosaïque FM et Al-Moutawassit TV (20.000 dinars), pour infraction aux dispositions de l’article 70 de la loi électorale, qui interdit la diffusion et la publication des résultats de sondages, durant la campagne électorale ou le silence électoral. De même que Shems FM a écopé d’une amende de 3 mille dinars, et Tounessna TV de 5 mille dinars, pour avoir enfreint les dispositions de l’article 69 de la même loi, interdisant toute forme de propagande, durant le silence électoral.

Des médias autorisés, mais hors-la-loi !

Reste le silence intriguant de la HAICA et de l’ISIE sur des médias qui les narguent et les défient ! En premier lieu, les irrégularités qui devraient remettre en question les licences accordées à Al-Hiwar Ettounsi TV et Nessma TV. En effet, il s’est avéré que la première profite au leader de l’UPL, Slim Riahi, anciennement propriétaire d’Ettounissiya TV. Alors que les Cahiers des charges de la HAICA interdisent aux hommes politiques de détenir des médias. De même que Tahar Ben Hassine, fondateur d’Al-Hiwar Ettounsi, n’avait pas le droit de revendre ses parts, avant 3 ans, comme le stipulent, également, les Cahiers des charges. Concernant Nessma TV, la dernière polémique en date, soulevée par l’interdiction d’une campagne d’affichage des Karoui & karoui par l’ISIE, révèle que la chaîne est hors-la-loi. Dépêchée auprès de Chafik Sarsar, le président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), pour « l’auditionner », une « journaliste » de la chaîne avoue, dans son emportement, que l’agence de communication et de publicité Karoui&Karoui est liée à Nessma TV, ce qui est interdit par l’article 8 des Cahiers des charges de la Haica. Mais ce n’est pas le seul dépassement commis par les patrons de la boite.

Le cas de Zitouna TV et de Radio Zitouna est encore plus édifiant. Appartenant à Oussama Ben Salem, membre du Conseil de la Choura du parti Ennahdha, la chaîne de télévision n’a pas obtenu de licence. Pourtant Zitouna TV continue à tromper ses auditeurs en occultant les raisons de son exclusion des médias autorisés par la HAICA. Quant à la Radio Zitouna, bien qu’appartenant à l’Etat après sa confiscation en 2011, elle tarde à passer sous l’autorité du service public. C’est ce que revendiquent la HAICA et le SNJT qui ont adressé, le 3 Décembre dernier, une lettre à la présidence du gouvernement pour lui demander d’ « annexer Radio Zitouna à l’Etablissement de la Radio nationale ». En outre, l’instance de régulation et le syndicat des journalistes ont dénoncé la ligne éditoriale de cette radio qui « utilise ses émissions religieuses pour faire la propagande d’un parti islamiste. »

Dès lors, faut-il s’étonner que le rendu de ces médias réfractaires à la régulation ne s’améliore pas ! Celui des politiques non plus, d’ailleurs. C’est à se poser des questions sur le degré d’adéquation du dispositif législatif et réglementaire avec les enjeux de communication des campagnes électorales. Quand les discours de haine, pourtant prohibés par le code électoral, ne sont pas condamnés parce que les candidats sont en position d’autorité, comment stopper des journalistes confortés dans leurs errements ? Car revoilà les diatribes d’une presse qui se justifie de la logique de l’alternative obligée pour déroger, à coups d’invective et de déni, aux principes élémentaires de la déontologie et de l’éthique démocratique! Il y en a même qui «persistent et signent » !

« La famille de la TAP » est de retour !

A la TAP, une polémique d’une autre époque a opposé trois journalistes de l’agence, à savoir Nedra Boukesra, Salma El Heni et Mouna Mtibaa, à leurs collègues. Les faits sont rapportés par les intéressées dans une lettre adressée au SNJT, ainsi qu’au directeur du bureau de l’AFP à Tunis et au directeur régional pour l’Afrique du nord et le Moyen-Orient, que nous reproduisons presque entièrement :

« Jeudi 13 novembre 2014, lors d’une réunion de rédaction tenue à la TAP pour discuter le rapport de l’observatoire de monitoring des médias, relatif à la couverture par certains organes de presse, dont l’Agence TAP, des récentes élections législatives… Nous avons jugé, nous-mêmes, que le rapport n’était pas objectif et que les critères d’observation n’étaient pas précis. Mais nous avons contesté le fait que la direction de la rédaction ait choisi de répliquer au rapport, en publiant, le 7 novembre 2014, sur le fil de TAP, une mise au point signée « la famille de la rédaction » sans que plusieurs d’entre nous n’aient été informés de sa teneur, et compte tenu du fait que la couverture médiatique consacrée à la présentation des résultats de ce rapport a été censurée le 6 novembre. Nous avons adressé, le 11 novembre 2014, une note explicative en ce sens, au Syndicat National des Journalistes Tunisiens, signée par quatre rédactrices en chef. Notre position ne semblait pas plaire à Mounir Souissi ou, plus précisément, à certains de ses commanditaires qui ont cru bon de l’utiliser pour nous faire parvenir un message : nous n’avons pas le droit de critiquer ni le produit de la TAP ni la direction de la rédaction ! Nous avons donc été lynchées et accusées à tort par ce “journaliste” irrespectueux de l’éthique journalistique, qui nous avait déjà attaquées, à plusieurs reprises et de façon anonyme, sur les réseaux sociaux. En publiant son commentaire sur Facebook, Mounir Souissi a eu droit à des « j’aime » de la part de certains “collègues” de TAP dont l’appartenance à l’ancien système est connue de tous. Qu’il puisse s’exprimer librement sur sa page personnelle n’est pas la question. Mais qu’il nous accuse d’être les instigatrices du rapport, en enfreignant les règles élémentaires de la déontologie, c’est un vrai problème.

Nous estimons, d’abord, qu’un journaliste du bureau de l’AFP Tunis n’a pas le droit de s’immiscer dans les affaires internes de notre Agence. Nous rejetons, ensuite, les fausses conclusions auxquelles il a abouti, « après des enquêtes et des recoupements qu’il a menés, en compagnie de certains collègues de l’Agence TAP et d’autres organes de presse », et lui demandons, instamment, de nous en fournir les preuves. Si Mounir Souissi traite l’information, dans ses dépêches, de la même manière avec laquelle il a mené “ses investigations” sur “le paragraphe relatif à l’évaluation de la couverture de la TAP” qui, selon lui, “ a été rédigé au sein même de l’Agence”, cela en dit long sur son professionnalisme et sur les sujets “brûlants” qu’il aborde. L’emprunt de vocables puisés dans le réservoir de l’ancien régime, mais toujours d’actualité, est aussi malheureux. Sinon comment pourrait-on justifier des termes du genre : “groupuscule de gauche fasciste et incapable”, “Certains éléments de ce groupuscule sont manipulés par d’anciens journalistes d’extrême gauche”, “ce lâche groupuscule qui diffuse des calomnies sur leur institution”, “Ce groupe d’extrême gauche qui se targue d’avoir milité”, “Les éléments de ce groupuscule, à la compétence douteuse”, “Les éléments de ce groupuscule sont atteints d’une maladie incurable et sont animés d’une haine aveugle et pernicieuse”, “Ce groupuscule est à l’origine de la fuite des meilleurs journalistes francophones de la TAP” ?

Et, pour conclure, notez bien cette phrase “Maudits soient tous les extrémistes, de gauche comme de droite” ! La « droite » est, ici, complètement parachutée, par ce « journaliste » de l’AFP qui, apparemment, n’a pas tout à fait la conscience tranquille et qui veut se disculper d’être taxé de marionnette aux mains du pouvoir, comme il a toujours été. Selon nous, le fait d’utiliser 7 fois le vocable “groupuscule” est très révélateur. Nous constatons que c’est un lexique emprunté bel et bien au jargon utilisé par l’ancien système pour dénigrer ses opposants, ou pour leur intenter des procès d’intention.

N’est-ce pas là une réaction nostalgique qui dénote d’une volonté de revenir à l’époque de l’obstruction et de la censure pour étouffer toute voix discordante ?

Pour nous, Mounir Souissi n’est que la voix de ses maîtres, qui se cachent pour le moment. Mais qui sont encore à l’affût et n’attendent que l’occasion pour remettre la main sur un secteur que nous avons cru immunisé.

Qu’un journaliste de l’AFP estime que ” les éléments de ce groupuscule sont devenus la source de surenchères futiles, de tapage et de nuisance au sein de l’Agence”, uniquement parce que nous avons exprimé notre opinion à l’intérieur de TAP, et nous avons tenu à en informer la structure professionnelle à laquelle nous appartenons (SNJT), témoigne de ses “capacités” professionnelles à s’investir dans le traitement de l’information, dans un paysage politique marqué par le clivage et la bipolarisation.

Nous attirons l’attention sur le fait qu’étant taxées “d’éléments à la compétence douteuse, qui n’ont aucune valeur sur le marché de la presse d’agence et aucune chance d’être recrutés par d’autres agences que la TAP”, nous avons choisi, effectivement, et délibérément, de défendre notre Agence, car nous avons cru, il y a quatre ans, qu’un changement était possible… Nous mesurons, en ce qui nous concerne, le degré de compétence de Mounir Souissi, son aptitude et sa rigueur dans la collecte de l’information et son traitement, en toute impartialité !!! La compétence, pour nous, est aussi synonyme de respect de l’éthique professionnelle et du code de déontologie inscrit au dos de la carte de presse nationale: +Le journaliste s’engage à chercher la vérité et œuvre à la faire parvenir à l’opinion publique;

● S’engage à défendre la liberté de presse et n’accepte pas des missions contraires à la dignité de la profession et à la déontologie;

● N’utilise pas sa qualité ou sa responsabilité pour servir des intérêts personnels;

● Respecte les avis de ses collègues, s’interdit de les diffamer et se comporte avec eux dans un esprit de tolérance ».

« N’avaient-ils pas juré ? »

« N’avaient-ils pas juré, main sur le cœur, mais un peu tard, qu’on n’y reviendrait plus ?», s’interroge la militante associative Bahija Ouezini, qui dénonce les attaques visant de jeunes universitaires pour avoir signé une tribune anti-dictature dans Libération.

Mais, cette terrible question rhétorique, lancée à l’endroit des journalistes, est submergée par d’autres inflexions totalitaires et d’autres forgeries de la violence qui augurent du désastre politico-médiatique à venir !