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La Lecture critique de la Révolution Inachevée de la Banque Mondiale (mai 2014) par le Cercle Kheireddine en date du 10 décembre 2014 appelle quelques remarques préliminaires.

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Le Cercle Kheireddine pense que l’absence de démocratie et de transparence a fait perdre à la Tunisie 2 à 3 points de croissance. Un relèvement de 2-3 points est improbable compte tenu du coût de redressement des déséquilibres actuels structurels (régionaux et sociaux), conjoncturels (chômage) et de la forte dépendance du pays (sa croissance dépend dans une grande mesure de celle de l’UE).

Les économistes des années 60 avaient insisté sur la stabilité politique plus que sur le système politique; des études économétriques (Persson et Tabellini de Berkeley) indiquent une amélioration du TC moyen long terme de l’ordre de 1%/an pour des pays ayant opté pour la voie démocratique; mais leurs résultats sont à prendre avec précaution (on peut multiplier les contre-exemples depuis le Japon de l’ère du Meiji à la Chine actuelle). Il ne semble pas réaliste de supposer que si la Tunisie avait choisi la voie démocratique depuis 50 ans nous aurions un revenu par habitant 3-4 fois plus élevé et qui dépasserait celui de maint pays pétrolier. Cependant, il y a des aires où nous pouvons sûrement améliorer notre performance économique: éthique du travail, formation, motivation etc. D’autre part, un climat démocratique n’empêche pas des décisions anti-économiques. Il est surprenant par exemple de voir que le projet de la Rocade Ouest 24″ de la STEG a été maintenu et que des appels d’offres vont être lancés alors qu’il est qu’il va coûter beaucoup plus que le schéma d’alimentation en antenne (coût additionnel d’au moins 200 MM$ et frais d’exploitation additionnels de plus de 10 $/Tep); même si on devait importer davantage de l’Algérie, cette rocade n’est pas la solution optimale). De même ne sont optimaux ni le schéma du gazoduc du Sud (STGP) ni les 30% d’ER dans le mix électrique en 2030.

Le rapport de la BM a établi que les riches profitaient davantage que les pauvres de certaines subventions, notamment celles de l’énergie, et a préconisé le ciblage que le Cercle a rejeté. En fait, il n’a pas nécessairement des “conséquences meurtrières”, et n’amène pas toujours le clientélisme. Par exemple, la subvention du GPL peut être ciblée efficacement à travers la facture STEG, par exemple sous forme d’un abattement à la base pour les clients domestiques non connectés au réseau gaz dont la consommation d’électricité est inférieure à un certain seuil, avec relèvement progressif du prix de GPLd. Solution que rend possible le fait que tous les ménages sont branchés au réseau électrique, la consommation électrique étant fortement corrélée avec le revenu (ce qui ressort par exemple des enquêtes consommation de l’INS). Le ciblage est déjà pratiqué pour l’électricité et le gaz comme pour l’eau. Mais on peut éliminer le caractère discriminatoire des tarifs STEG tout en arrivant aux mêmes résultats par un abattement à la base pour la partie variable avec un tarif du kwh uniforme et lui permettant de recouvrir ses coûts, avec également un tarif d’été qui ferait payer aux utilisateurs de la climatisation leur consommation supplémentaire. Il n’est pas difficile de cibler d’autres subventions (par exemple celles destinées au transport collectif). Là où il est difficile de cibler, elles devraient porter sur des produits à faible élasticité-revenu, comme les produits céréaliers. D’ailleurs, leur subvention a été assurée en partie par des prix homologués aux producteurs locaux, qui ont probablement occasionné des transferts de valeur des régions productrices vers les régions qui se sont industrialisées et ont bénéficié en plus de la protection de leur industrie naissante par des prix supérieurs aux prix internationaux. C’est un peu le “ciseau des prix”, mécanisme de financement de l’industrialisation dans l’URSS des années 20-30 et arme de la dékoulakisation, difficile à justifier hors de son contexte.

Dans l’agriculture, il n’est pas sûr que l’on ait pris toujours les choix adéquats. Une laiterie à Sidi Bouzid est-elle vraiment un exploit? Certes, la région a besoin de projets agricoles, industriels et tertiaires, mais l’élevage bovin lui convient-il vraiment? Pour un pays fortement lié au marché international, la rationalité économique est dictée par les avantages comparatifs. Est-il nécessaire, pour assurer la sécurité alimentaire, de produire la totalité de ses besoins en blé? Est-il rationnel de produire des céréales ou des fourrages dans le Centre? Le plus important est la VA du secteur agricole dans son ensemble, sa contribution à l’emploi et à l’équilibre de la balance commerciale.

Enfin il est douteux qu’on puisse par de nouvelles mesures incitatives (comme de projets d’infrastructure, coûteux en plus) atténuer les disparités régionales qui contribuent pour 50% à l’indice de Gini qui ressort des enquêtes INS, mesure imparfaite des inégalités sociales, ce qui est beaucoup pour un pays de 163610 km2. Peut-être une intervention directe de l’Etat, temporaire au moins, à travers des sociétés publiques1, d’un fond souverain ou en PPP serait-elle plus appropriée, compte tenu du volume même de l’investissement requis: près de 20% du PIB soit 2% du PIB sur 10 ans, d’investissement supplémentaire (en plus du normal) dans l’intérieur pour réduire du quart le gap avec la bande côtière, peut-être plus si l’on tient compte d’un rapport VA/Investissement moindre que la moyenne.

Plus généralement, l’idée sous-jacente que l’ancien modèle de développement, avec quelques aménagements et débarrassé de la corruption, conçue comme prédation par un groupe restreint, est parfaitement bon, et que le véhicule du développement dont la vitesse plafonnait à 60 km/h va bientôt passer à 100 km/h est douteuse. La Lecture a parlé d’une sorte de Plan Marshall Régions, or le Plan Marshall consistait essentiellement en des crédits en faveur des Etats européens pour aider à leur reconstruction et non en des incitations. Il est intéressant à ce propos de rappeler que l’aide américaine exigeait une coopération entre les Etats bénéficiaires: si on transpose, cela signifie une intégration plus grande de l’économie tunisienne par des échanges interrégionaux (quant à l’intégration intermaghrébine, personne n’en parle plus). L’intérieur aurait-il un handicap aussi pour des activités destinées au marché intérieur?

Notes

1. Dans l’Italie des années 60, le gouvernement a mené, à travers les sociétés nationales, une politique de développement du Mezzogiorno, mais le montant des investissements, bien qu’important, était insuffisant.