Rien ne va plus à Nidaa Tounes !

Depuis l’élection de Beji Caid Essebsi à la présidence de la République, Nidaa Tounes semble se déliter, après le départ de ses forces vives. Entre les nominations aux postes de ministres ou de conseillers et la députation à l’Assemblée des Représentants du Peuple, le parti s’est vidé de ce qui en faisait jusque là la substance, la matière grise. Livrées à elles-mêmes, les structures nationales et régionales ne semblent plus reconnaître le parti dans lequel elles ont placé leurs espoirs.

Devant le local de Nidaa Tounes, une foule disparate manifeste pour la énième fois. Entre dirigeants du parti et simples membres, le mécontentement est à son comble. La proclamation par Habib Essid du nouveau gouvernement n’a fait que mettre le feu aux poudres.

Nous sommes allés à la rencontre des nidaistes protestataires. Tous ont préféré garder l’anonymat en refusant une interview vidéo. Entre la peur des sanctions du parti et l’espoir de se voir confier des responsabilités à l’avenir, leurs discours montrent qu’il y a péril en la demeure.

Commençons par les jeunes du parti. Pendant les campagnes électorales, ils ont été la cheville ouvrière du parti. Distributions de tracts, porte-à-porte, collage des affiches, ces travailleurs de l’ombre se sont vu écarter à la fin des courses. “On a été de ceux qui n’avons jamais rechigné sur le travail. Nous organisions les salles pour les meetings, nos collions les tracts, on accueillait les membres, on servait même le café, et pourtant…“, soupirent trois d’entre eux, à la terrasse d’un café.
L’amertume est palpable. Ce labeur, ils l’ont mené par espoir, l’espoir de voir enfin les arcanes du monde politique s’ouvrir aux plus jeunes.

Personnellement, j’ai cru en ce parti. Un parti qui véhicule l’image de la Tunisie de Bourguiba, de l’égalité hommes-femmes, et des valeurs tels que le travail et le mérite, ne pouvait pas être mauvais. Quand bien même il traîne des défauts et des casseroles, je pensais, vraiment, qu’il valoriserait les jeunes. Du moins, c’est le discours qui a été répété inlassablement. Beji Cais Essebsi, lui-même, nous l’avait rabâché: nous serions des membres à part entière du parti, notre voix sera entendue par le comité exécutif. Rien de tout cela n’est arrivé», avoue l’un de ces jeunes.

Un autre a quitté le parti en pleine campagne présidentielle, pressentant, après la victoire obtenue aux législatives, que le parti commençait à changer:

On ne nous considérait plus comme des membres du parti. Les dirigeants qui nous chouchoutaient ont changé leurs discours. Nous n’étions plus les bienvenus. Seuls quelques privilégiés ont eu la chance de travailler sur la campagne présidentielle, du moins de proposer des idées et de faire partie du processus de décision. D’ailleurs, on les retrouve, aujourd’hui, dans la sphère restreinte du président de la République. La victoire aux législatives a été un tournant majeur. Nous n’avions plus le droit d’assister aux réunions. Parfois, on nous interdisait même l’entrée au local. Ce local c’était notre seconde maison, nous y passions, parfois, des jours entiers, et puis tout d’un coup, on nous virait comme des malpropres. J’ai tout de suite compris que ce parti était comme tous les autres qui ont profité des jeunes pour redorer leur image, puis s’en sont débarrassés.

L’un des jeunes intervient :

On ne va pas se mentir. Nous aussi on avait intérêt. Nous sommes jeunes, nous avons des diplômes et des idées. On voulait accéder au monde politique. On voulait évoluer au sein du parti. Sauf que le parti s’est refermé sur lui-même. A Nidaa, plus de 95% des membres étaient pour un gouvernement de Nidaistes. Seules quelques fortes têtes, et malheureusement les plus proches de Caid Essebsi, voulaient une ouverture aux autres partis. Ce sont ces personnes qui ont eu le dernier mot. Pire encore, c’est elles qui dirigent réellement le pays.

Pour les directeurs des bureaux régionaux que nous avons contactés, le problème est surtout structurel :

Il n’ y’ a pas de structures au sein du parti. Le bureau exécutif ne décide pas. Il y a seulement deux ou trois personnes qui prennent les décisions sans consulter personne. Nous, la base, qui faisons un travail au quotidien dans les quartiers, n’avons pas été contactés par le parti, depuis plus de quatre mois.

Pointant du doigt l’abandon du parti par ses cadres après les élections, un autre affirme :

Personne ne pense à la pérennité du parti. Enfin sauf quelques-uns. Malheureusement, on les a fait taire par des postes de ministres ou de secrétaires d’État. Des hauts cadres, il ne reste plus personne. C’est pour cela d’ailleurs que nous manifestons. Nous voulons absolument une restructuration du parti avec ceux qui y croient, qui veulent l’installer durablement, et non juste obtenir un poste.

Le directeur d’un bureau régional du sud de la Tunisie est plus explicite :

On nous avait promis de l’emploi pour nos jeunes. On nous avait promis de revoir les nominations partisanes d’Ennahdha à des postes clés dans la région. Qu’en est-il aujourd’hui ? Rien du tout. C’est même pire. On se connaît tous ici. Les membres de Nidaa Tounes de la région sont encore plus marginalisés . Quand on essaye d’en parler à la centrale, personne ne nous entend.

Pour le comité exécutif, c’est le même son de cloche :

Il n’y a plus de structures claires. Nous faisons nos réunions et nous prenons nos décisions comme nous l’avons depuis la création du parti. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, on ne sait par quel miracle, ils appliquent le contraire de ce que nous décidons. C’est bien beau de nous réunir, d’être en conclave et d’échanger, mais si c’est pour perdre son temps…, déplore un membre du bureau exécutif.

Quand on voit l’organigramme des grands partis étrangers, ou même chez nous, celui d’Ennahdha, on se dit qu’à Nidaa, il y a quelque chose qui cloche. Si notre organigramme est structuré, c’est le courage de changer les choses qui manque. Ceux qui ont fait Nidaa sont partis rejoindre, soit Caid Essebsi à Carthage, soit l’équipe de Habib Essid. Ceux qui sont restés au bureau exécutif préfèrent ruminer leur déception de ne pas avoir eu de postes, que de prendre en main le parti.

Notre interlocuteur ira même plus loin en nous confiant que certains cadres souhaitent la désagrégation du parti :

Maintenant qu’ils ont les pleins pouvoirs, ils ont peur que le parti ne perdure. Ils ont peur que, comme eux, d’autres figures de proue apparaissent et mettent à mal leurs projets. Je ne vais pas vous citer de nom, mais vous voyez à qui je fais référence. Il ont sciemment décidé de laisser le parti aller à sa perte. Ils se sont rapprochés d’Ennahdha, de l’UPL, et d’Afek. Ils ont même créé des remous au sein du Front Populaire. Il ne leur reste plus qu’à torpiller le parti qu’ils ont eux-mêmes créé pour pouvoir avoir les mains libres. C’est malheureux, mais c’est ce qui se passe.

Depuis la nomination par le chef du gouvernement Habib Essid de son équipe ministérielle, certaines voix au sein de Nidaa se sont tues. On pense, notamment, à Said Aïdi, à Taieb Baccouche ou encore à Lazher Akremi. Si avant, ils critiquaient, ouvertement, l’entrée d’Ennahdha au gouvernement, force est de constater qu’aujourd’hui, aucun d’entre eux n’ose encore le contester.

A la différence de leur base et de leurs fédérations nationales ou locales, qui ne l’ont toujours pas accepté, les hauts cadres du parti semblent s’être fait une raison. L’un d’entre eux nous dit :

Vous savez comment la garde rapprochée de Caid Essebsi nous fait passer la pilule de l’entrée d’Ennahdha au gouvernement ? Il utilisent l’épouvantail du mouvement créé par Marzouki. Ils nous disent que la rue, c’est lui, et que s’ils n’avaient pas fait participer Ennahdha et discuté avec elle, nous aurions, actuellement, des manifestations comme celle d’El Kasbah.

Quant à la question d’une restructuration de Nidaa incluant ses bases, la question semble plus épineuse. La guerre des ego promet des combats de sévères :

Nous sommes pour la création d’un bureau politique qui sera à la tête des décisions du parti. Nous, membres du comité constitutif, serons membres de fait, à côté d’autres cadres du parti, afin de dessiner la politique du parti. Non, il ne s’agit pas d’une guerre d’ego. Nous avons mis sur pied le parti. Nous devons donc être les garants de sa politique.

Pour un grand nombre de directeurs des bureaux régionaux, et même de membres du parti, la présence de fait des membres du comité constitutif est un non-sens. Un membre du parti nous confie :

Ils disent que certaines décisions vont à l’encontre de ce qu’ils convenu. Ils sont donc incapables de diriger un parti! Nous ne voulons pas que le parti soit confisqué. Il faut que le futur bureau politique soit élu ! Tous les grands partis fonctionnent de cette manière. Nous sommes dans une démocratie que je sache ! Alors, donnons l’exemple, faisons de notre parti un lieu de démocratie par excellence. Les questions d’ego existent bien sûr. Ceux qui n’ont pas eu de poste ministériel veulent, aujourd’hui, continuer à avoir du poids. Cela ne passe que par la confiscation du pouvoir au sein du parti.

Il semble que les remous qui secouent Nidaa Tounes ne font que commencer. Ce qui risque de devenir à terme un fardeau, tant pour Caid Essebsi que pour les ministres du parti, d’ores et déjà en place. S’il ne fait pas son autocritique en passant outre ces turbulences, le parti au palmier risque le délitement dans un avenir proche. De la base axée sur les membres au comité constitutif, l’ensemble du parti semble s’être engagé dans une guerre de clans et d’ego de plus en plus difficile à maîtriser. En délaissant son parti, Béji Caid Essebsi, et par ricochet son cercle proche, risque de payer au prix fort les mécontentements de sa base, non seulement auprès d’une élite qu’il a domptée, mais surtout auprès de ses électeurs qui se sentent floués.