Par Ghassen Ben Khelifa, traduit de l’arabe par Henda Chennaoui.

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« Plus qu’un syndicat classique et autre chose qu’un parti politique », c’est ainsi que la chercheur en sociologie, Héla Yousfi, a défini l’Union Général des Travailleurs Tunisiens dans son nouveau livre « l’UGTT, une passion tunisienne » (investigation sur les syndicalistes durant la révolution 2011-2014). Pour discuter les résultats de sa recherche, la section des études et de la documentation de l’UGTT a organisé, le mardi 21 avril, une rencontre avec l’auteure dans ses locaux à la place de Mohamed Ali à Tunis. Nombreux syndicalistes et intellectuels ont été au rendez-vous. Dans l’audience, étaient présents le philosophe Youssef Seddik, l’historien Hichem Abdel Samad, le journaliste Al Hechmi Al Troudi et l’historien Ali Al Mahjoubi.

La chercheure en sociologie de l’entreprise à l’université Paris-Dauphine, Héla Yousfi, a étalé les différentes mutations qu’a vécu l’UGTT depuis la révolte du 17 décembre, en passant par la période post-14 janvier, les élections du 23 octobre 2011, le début des confrontations avec le gouvernement de la Troika jusqu’au dialogue national entre 2013 et 2014. Elle a expliqué les changements du rendement de l’UGTT à travers une analyse pointue de la diversité au sein de l’organisation et les alliances ainsi que les contradictions qui la divisent.

La chercheure a suivi une démarche classique dans son travail qui consiste à une « approche des syndicalistes en tant qu’un système d’acteurs inter-liés, la recherche dans les contraintes qui les bloquent dans leur contexte politique et organisationnel et l’analyse de leurs stratégies ». Dans ce contexte, Héla Yousfi, a utilisé une approche ethnographique basée, essentiellement, sur les récits des cadres syndicalistes à Tunis et dans les régions et sur l’observation directe des positions et déclarations officielles de l’organisation syndicale.

Dans son livre, Héla a mis la lumière sur des moments clés du parcours de l’UGTT depuis le début de la révolte du 17 décembre 2010. Parmi les moments les plus importants, nous citons:

● Le changement des rapports de forces au sein de l’UGTT pendant la période 17 décembre 2010 – 14 janvier 2011 et le rôle qu’ont joué les syndicalistes de base dans les régions et les secteurs les plus militants.

● Le rendement de l’organisation pendant la période de transition démocratique et sa politique de gestion des revendications à l’intérieur et à l’extérieur de l’UGTT (le rapport avec Abdelselam Jerad en particulier)

● La confrontation avec le parti islamiste Nahdha et la redéfinition des traits identitaires de l’UGTT comme une force d’équilibre qui maîtrise, simultanément, la pression sociale et l’intervention directe dans les détails de l’agenda politique comme nous l’avons vu à travers le dialogue national.

À travers ces différentes étapes, la chercheure a montré les écartèlements et les mécanismes qui influencent directement les prises de décision au sein de la « machine » de l’UGTT, comme se plaisent les militants de l’appeler.

Bien qu’elle a évité de donner des jugements de valeur sur les positions de l’UGTT, Héla a illustré la complexité et l’ambiguïté des rapports de l’organisation avec les autres forces sociales du pays comme l’UTICA ou l’UDC.

Dans sa conclusion, l’auteure expose une série de constats, de questionnements et de recommandations. Parmi les plus importants, nous retenons :

● Définir l’UGTT comme un « front syndicaliste politique et social » relève de sa capacité à garantir des conditions politiques qui lui permettent de maintenir son pouvoir et défendre les intérêts de ses adhérents qui appartiennent, dans la plupart, aux classes sociales moyennes.

● L’UGTT est un terrain d’actions et de combats politiques « qui visent à positionner les revendications socio-économiques au même niveau des libertés individuelles et collectives ».

Héla Yousfi a mis la lumière sur les caractéristiques, les plus communes, de l’UGTT, à savoir :

● Sa capacité à créer un consentement entre les partisans de la rupture totale avec l’ancien régime et les syndicalistes qui ont une orientation très réformiste.

● Sa capacité à garder la pression sur le pouvoir pour arracher quelques acquis sociaux en utilisant les solutions institutionnelles sans aucune confrontation publique.

A la fin de son livre, La chercheure pose une question sur les limites du processus de consentement de l’UGTT entre ses différents militants dans le soucis de garder l’union de l’organisation et ce qu’elle compte faire au niveau organisationnel pour palier aux insuffisances de sa structure pyramidale. Autrement, Héla Yousfi, interroge, à travers son livre, les militants de l’UGTT sur les méthodes les plus efficaces pour garder leur union comme une condition déterminante de la continuité de leur rôle historique qui consiste à mettre les revendications sociales dans le cœur de son projet de « libération politique ».

La dernière question de Héla Yousfi résume parfaitement l’ensemble de ses préoccupations et ses recommandations :

Comment l’UGTT réussira à se préserver des divisions et à protéger les acquis sociaux du pays menacés par la nouvelle vague libérale que les bailleurs de fonds imposent ?

Plus de détails dans la vidéo suivante.

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