Si le décor est donc à peu près le même, on note toutefois l’entrée en scène d’un nouvel élément, à peine caché et prêt à intervenir en cas de besoin, à savoir le spectre des élections législatives anticipées. Et les choses peuvent aller très vite cette fois-ci. Car, il suffit que le gouvernement Mechichi n’obtienne pas la confiance du parlement, pour que le Président Kaïs Saïed soit en mesure (par application des articles 77 et 89 de la constitution) de dissoudre le parlement et de renvoyer l’ensemble des partis devant leurs électeurs.

Or, la première impression qu’on a, c’est que les positions de principe des différents protagonistes tendent plutôt à se figer, voire à se durcir, à un moment où le pays n’en peut plus d’attendre et a urgemment besoin d’une équipe gouvernementale soudée, stable et au moins capable d’empêcher l’aggravation de la crise multidimensionnelle qu’il traverse. Cette même urgence place d’ailleurs les acteurs politiques concernés devant leurs responsabilités respectives et les oblige à se prononcer clairement pour ou contre la formule gouvernementale retenue par Hichem Mechichi. Soit ils décident de l’accepter, (au moins pour sauver la situation du pays), soit ils s’y opposent et redonnent ainsi l’initiative au Président de la République.

Pour l’instant, le parti le mieux représenté au parlement (54 députés), à savoir Ennahdha fait preuve d’une grande nervosité, crie au scandale et semble vouloir mettre la barre très haut. Mais, peut-être cherche-t-il aussi à tester, dans un premier temps, la réaction du reste des acteurs politiques ?

Ghannouchi veut continuer à tirer les ficelles

A vrai dire, on ne sait pas exactement à quoi jouent les responsables du parti Ennahdha. Ils sont au pouvoir (de façon directe ou indirecte) depuis dix ans et personne ne les a empêchés d’y être. Sauf que les résultats catastrophiques de leur action, au cours de cette longue période, sont là pour prouver au moins leur incompétence et au pire leurs mauvaises intentions. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’ils ont surtout réussi à mettre l’économie nationale à genoux et l’indépendance nationale en grand danger. Aujourd’hui, leur position par rapport à la composition du gouvernement se durcit de plus en plus et ressemble à une fuite en avant, ou peut-être à un bras de fer engagé avec le Président Kaïs Saïed, mais qui ne dit pas son nom. Face au choix d’un gouvernement de compétences non-partisanes, annoncé par Mechichi, les nahdhaouis réitèrent donc la même position que vis-à-vis de Fakhfakh, lui aussi choisi par Kaïs Saïed : au nom d’une prétendue « unité nationale », ils exigent (encore et toujours) un gouvernement partisan, dont la composition devrait être conforme aux résultats des dernières élections législatives et donc forcément élargie (comme ils le souhaitent) à leurs alliés Qalb Tounès et Al-Karama. Dans le cas contraire, ils menacent de voter contre un tel gouvernement et prétendent même ne rien craindre d’un recours aux élections législatives anticipées, alors qu’ils savent très bien que les derniers sondages d’intentions de vote leur sont complétement défavorables.

En réalité et d’après plusieurs observateurs, cette position jusqu’au-boutiste, qui pourrait se retourner contre eux, semble dictée par des considérations strictement internes à leur parti, qui prépare en ce moment son prochain congrès dans des conditions apparemment difficiles, inhabituelles et certainement déterminantes pour leur avenir et surtout celui de leur chef, Ghannouchi. Quant aux arguments qu’ils avancent, comme la nécessité de respecter « les résultats des élections législatives de 2019 » et « les règles de base de la démocratie représentative », ils ne constituent, au fait et contrairement à ce qu’ils prétendent, que de simples produits d’appel destinés à tromper l’opinion publique et leurs propres militants.

On a l’impression, que Ghannouchi et ses partisans sont en train de paniquer et de perdre leur sang-froid, au point d’envisager non seulement de voter contre le gouvernement Mechichi, mais de tout faire pour bloquer son action, par la suite, si jamais il obtenait la confiance malgré eux. En fait, ils ont tellement peur des conséquences qu’une perte de pouvoir ou une mise en minorité peut leur causer, qu’ils n’excluent plus aucun scénario, y compris celui de provoquer l’effondrement de l’Etat et de mettre le pays (pourquoi pas ?) sous une tutelle étrangère (turque, par exemple ?).

Mechichi pour un retour aux équilibres fondamentaux

Grand commis de l’état, mais complétement « apolitique », Mechichi semble avoir procédé à un rapide état des lieux qui l’a convaincu qu’il ne peut rien faire sous la pression des partis et que la situation du pays exige une action rapide, ciblée et efficace. Comptant certainement sur un appui indéfectible du Président de la République et probablement des principales organisations nationales (UGTT et UTICA), il n’a donc pas hésité un seul instant à opter pour le choix d’un gouvernement de compétences non partisanes. Il joue son va-tout, en sachant qu’il n’a rien à perdre et qu’il peut aussi compter sur le soutien d’une bonne partie de l’opinion publique qui n’en peut plus des tergiversations des dirigeants politiques actuels.

En agissant de la sorte, Mechichi montre aussi qu’il a du caractère et qu’il ne manque ni de courage ni de détermination. Néanmoins, si sa décision peut être qualifiée de judicieuse, il faut admettre qu’elle ne peut en même temps qu’être choquante pour les partis politiques, qui se trouvent ainsi du jour au lendemain exclus du pouvoir exécutif. Beaucoup de leurs dirigeants n’ont d’ailleurs pas tardé à exprimer leur déception, en précisant qu’ils ne s’attendaient pas du tout à une formule aussi radicale et qu’ils restaient par conséquent très sceptiques quant à ses chances d’obtenir le soutien du parlement.

La méthode Mechichi gagnerait donc à être mieux présentée :

  • Faire preuve d’un peu plus de pédagogie vis-à-vis de ses interlocuteurs, ne serait peut-être pas inutile. Car, ce qui est sûr, c’est qu’il n’est ni souhaitable, ni opportun pour Mechichi de rentrer dans une confrontation directe avec les partis. L’action de son gouvernement aura inévitablement besoin de leur appui. Tenter de les convaincre du caractère exceptionnel et ponctuel de son choix, qui ne doit pas être pris pour une manœuvre contre les partis ou une négation de leur rôle, serait une démarche appréciable pouvant contribuer à apaiser le climat politique général.
  • En même temps, son gouvernement serait plus crédible si on y retrouve des personnalités non seulement indépendantes des partis, mais qui ont, en plus de leurs compétences respectives, une expérience significative dans des milieux politiques et diplomatiques, soit en Tunisie, soit au sein d’organisations internationales importantes (ONU, Ligue arabe, Banque mondiale, FMI…). Autrement-dit, si l’indépendance et la compétence sont nécessaires, il faut bien reconnaitre qu’elles n’ont jamais été des critères suffisants pour mener correctement une action (celle d’un ministre) qui reste d’abord et essentiellement politique. Et puis le problème de la Tunisie n’est certainement pas d’être dirigée par des hommes politiques (tous les pays le sont), mais que ces derniers soient manipulés par certains partis dont les objectifs inavoués sont contraires à l’intérêt national.
  • Ce qui compte par ailleurs, ce n’est pas tant la supposée indépendance de ces personnes que leur liberté d’esprit, leur responsabilité et surtout leur patriotisme. Etre indépendant des partis politiques n’a jamais voulu dire être sans idées ou préférences politiques. Cela n’a pas de sens et est même réducteur pour la personne concernée. D’ailleurs, plusieurs anciens ministres ont été présentés comme indépendants et il s’est avéré par la suite qu’ils étaient des militants cachés (ou de seconde zone) de tel ou tel parti. Ce qui est plutôt un cas de malhonnêteté manifeste et un usage malintentionné de la notion d’indépendance, dont il faut continuer à se méfier
  • Quant à la crédibilité de Mechichi lui-même, en tant que premier responsable de l’exécutif, il est bien évident qu’elle sera mise à l’épreuve, scrutée de près et appréciée (ou non) en fonction de son degré d’indépendance vis-à-vis du Président de la République. Il gagnerait, par conséquent, à démontrer très rapidement qu’il n’est pas un simple premier ministre (comme certains le qualifient déjà), au service du président, mais un vrai chef de gouvernement disposant pleinement de toutes ses prérogatives constitutionnelles.

La jurisprudence Youssef Chahed dans ses relations avec BCE n’est peut-être pas un bon exemple, mais elle a le mérite de montrer que cela est possible et que la personnalité choisie par le Président de la République peut toujours (et si elle le souhaite) retrouver sa liberté d’action, faire valoir ses choix personnels et imposer sa propre autorité.

Les législatives anticipées, une arme à double tranchant

Doutant fort que le gouvernement Mechichi puisse être accepté et validé par les députés et ne pouvant plus tolérer le cafouillage permanent au sein de l’ARP et le blocage des différentes institutions de l’Etat, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent déjà pour réclamer des élections législatives anticipées. Une telle solution exceptionnelle est rendue nécessaire, selon eux, par les circonstances exceptionnelles du moment. Elle pourrait permettre de rééquilibrer les forces politiques au sein du parlement et d’y amener, au moins, un peu de sérénité. Ce qui faciliterait la formation d’un gouvernement disposant d’un soutien parlementaire et pouvant donc travailler dans la stabilité pour essayer de trouver les solutions nécessaires à une sortie de crise.

Et quoi qu’on en pense, cette demande persistante pourrait devenir une réalité au cours des semaines à venir, si tout simplement le gouvernement Mechichi n’arrivait pas à obtenir la confiance du parlement. Cette hypothèse, tout-à-fait possible et aux conséquences incertaines, donnerait automatiquement au Président Kaïs Saïed l’opportunité de reprendre l’initiative, en procédant à la dissolution dudit parlement et à la convocation d’élections législatives anticipées. Ce faisant et conformément aux dispositions des articles 77 et 89 de la Constitution de 2014, le Président aurait ainsi l’occasion de remettre les compteurs à zéro et d’obliger l’ensemble des partis politiques à rechercher une nouvelle légitimité populaire, en vérifiant s’ils ont toujours la confiance de leurs électeurs.

Maintenant, la question qui se pose est de savoir s’il faut vraiment se réjouir d’un tel scénario. Car le risque avec les élections législatives anticipées c’est qu’elles représentent une véritable équation à plusieurs inconnues. D’abord, la mobilisation des électeurs pourrait être très difficile et un taux d’abstention important serait à craindre. Ensuite, il n’est pas exclu qu’avec un mode de scrutin inchangé, on se retrouve à nouveau avec un parlement toujours morcelé et où aucune majorité ne peut réellement s’affirmer. Ce qui correspondrait, somme toute, à une pure perte de temps, dans un pays qui n’en peut plus de ses problèmes socio-économique, et de son inquiétude face au terrorisme et aux menaces grandissantes sur sa frontière libyenne.

Pour toutes ces raisons et dans l’intérêt du pays, les différentes forces politiques ont aujourd’hui une grande responsabilité historique à assumer. Le patriotisme leur impose :

  1. de soutenir la formule de Mechichi, pour lui permettre d’engager une action de sauvetage du pays, menée et portée par ce qu’il a appelé « un gouvernement d’accomplissement économique et social» ayant pour mission urgente de rétablir au moins les équilibres fondamentaux sur les plans financier, économique et social.
  2. De faciliter le plus rapidement possible la mise en place de la Cour constitutionnelle, sans laquelle notre processus démocratique reste fragile et incomplet (voire purement formel), car toujours exposé aux abus et aux dépassements des uns et des autres.

De son côté et une fois installée (du moins en l’espère) l’équipe de Mechichi, devrait inscrire parmi ses premières priorités :

  • La préparation d’un projet de réforme de la loi électorale,

Et le lancement (sous une forme à déterminer) d’un dialogue national constructif et limité dans le temps autour de la nécessaire modification du régime politique, devenu la principale source d’instabilité, de blocage et disons-le clairement d’anarchie.