Crédit photo : Ahmed Zarrouki

Depuis la consécration d’Ennahdha comme principale force politique du pays à la faveur des résultats des différentes élections législatives, l’attitude des journalistes à son égard est fortement imprégnée d’ambivalence et de perplexité. Celle-ci avait oscillé, dans un premier temps, de la surprise à la circonspection pour sombrer aujourd’hui, dans la méfiance voire l’hostilité déclarée contre ses dirigeants. Et les raisons de cette désaffection des journalistes sont complexes à dénouer tant elles sont imbriquées les unes aux autres. Elles reposent sur un faisceau d’explications dont certains aspects dépassent même le monde des journalistes et des médias. Mais dans l’ensemble, nous pouvons déjà affirmer que la tension qui s’est instillée dans les rapports d’Ennahdha aux journalistes découle principalement des schèmes qui structurent la perception et la vision que les dirigeants de ce mouvement se font des grands médias nationaux ainsi que des journalistes qui exercent en leur sein. Leur comportement résulte pour une bonne part de la méconnaissance ou du refus de comprendre la nature et la réalité d’un média, dans un contexte de transition sur fond de crise où, les gardes fous et les repères, les principes professionnels et éthiques, s’en trouvent souvent brouillés voire malmenés.

Par conséquent, au lieu de chercher à définir des stratégies pour se mettre au diapason des médias et des journalistes en vue d’atteindre des franges importantes d’une opinion publique souvent réfractaire à leur égard, les dirigeants d’Ennahdha étaient sur une autre orbite. Ils ont préféré développer des attitudes de méfiance, de défiance, voire d’intimation à l’égard des journalistes et des médias, se murant ainsi dans des logiques implacables de retranchement et d’isolement. Il est vrai aussi que plusieurs journalistes ont tendance à céder parfois à la facilité et à la légèreté en se laissant immerger dans le tourbillon de cette bipolarisation rampante qui s’empare de la société. Et le risque d’une telle attitude rejaillit tout naturellement sur les principes d’indépendance, de neutralité, d’honnêteté, censés guider la mission des journalistes, principes qui s’en trouvent du coup, dévoyés.

Efforçons-nous d’apporter quelques éclairages sur cette relation tumultueuse entre les journalistes et Ennahdha qui reposent en grande partie sur des observations glanées au gré de nos croisements avec l’actualité et ce, à partir des élections constituantes de 2011 qui ont fait apparaître ce mouvement comme principale force politique. Nous nous évertuons à les exposer sans parti pris, ni préjugés. Mais d’emblée, il convient d’entendre par journalistes, principalement ceux qui se déploient dans les grands médias (presse écrite, radio, télévisions), qu’on pourra qualifier des « ténors » dans la mesure où ils animent des émissions et/ou des chroniques, très prisées par le public, dans des médias mainstream, et qui interviennent régulièrement dans le « débat public ».

Comment se faire harakiri ?

Tout d’abord, cette masse des journalistes, essentiellement ceux qui ont fréquenté les bancs de l’IPSI des années 1980 à 2000, a été « moulée » dans un univers de savoir et de connaissances et au contact des enseignants formés pour l’essentiel dans les universités françaises. Par conséquent, les références aux médias occidentaux et aux valeurs qui les sous-tendent, l’ancrage à cette tunisianité des années de l’indépendance où tradition et modernité pouvaient faire bon ménage constituent le socle de leur univers de schèmes et structurent leur mode de pensée. Nous pouvons déjà affirmer que les discours et comportements véhiculés ou affichés par les des élites politiques du pays depuis 2011, en l’occurrence, celles se réclamant d’Ennahdha, ne cadrent pas avec les conceptions et les aspirations des journalistes. Certains phrasés prononcés par cette élite nous renvoient d’ailleurs à des âges bien reculés quand ils ne versent pas dans le burlesque. Par conséquent, comportement et discours de cette élite politico-religieuse sont loin de rassurer les journalistes tant dans leurs conditions actuelles de professionnels des médias attachés à la liberté d’expression que dans celles de citoyens qui aspirent à la liberté et à la démocratie.

Mais les raisons les plus saillantes qui alimentent la vigilance des journalistes gisent dans les attitudes et les mesures prises par les élites d’Ennadhda une fois installées au pouvoir à partir de 2011. Les prémices remontent à l’année 2012 déjà et peuvent se résumer à trois : Tout d’abord, à partir du mois de février 2012, une crise de confiance s’installe entre le parti Ennahdha et les médias à la suite des exactions subies par plusieurs journalistes qui assuraient la couverture de la manifestation de l’UGTT du 25 février 2012.  Celle-ci sera amplifiée par une série de mises en garde et d’attaques verbales débitées en mars 2012 devant l’Assemblée Nationale Constituante et dans les médias étrangers par des responsables gouvernementaux d’Ennahdha contre les journalistes et les médias. Elle connaîtra son paroxysme le même mois, avec le siège de l’Etablissement de la télévision nationale par des « sittineurs » sympathisants d’Ennahdha, entre autres, qui a duré une cinquantaine de jours et durant lequel, des journalistes de cette chaîne ont été agressés, molestés, menacés…, en toute impunité. D’autre part, les emportements fréquents dans les débats publics médiatisés, le ton péremptoire, les discours à l’emporte-pièce dépourvus d’argumentaires…, sont loin de susciter l’adhésion ou même la sympathie du large public. A cela, s’ajoutent ces attitudes désinvoltes et outrecuidantes de certains dirigeants qu’ils exhibent dans les médias faisant mine d’ignorer qu’au-delà des journalistes, les publics les regardent eux-aussi et sont même très attentifs à tout ce qu’ils assènent.

Mais est-ce toujours la faute à Ennahdha ?

Il serait toutefois réducteur et même erroné de ramener cette relation emprunte de méfiance et de défiance uniquement aux prestations et au comportement des dirigeants d’Ennahdha et de leurs affidés. En effet, deux autres raisons, intimement liées, sont susceptibles d’expliquer ce climat. La première porte sur la configuration de la société tunisienne depuis les élections du 23 octobre 2011. Celle-ci tend à se cliver en deux pôles quasi antagoniques où l’ancrage aux territoires, aux identités, aux intérêts catégoriels et personnels prennent de l’ampleur et se déploient parfois au détriment de l’intérêt général et de nos aspirations à une vie démocratique décente. Ce clivage traverse tous les pans de la société et les conséquences de cette bipolarisation sont multiples et, souvent, difficiles à démêler tant les enjeux et la charge émotionnelle qui les enveloppe sont importants. Par exemple, dans le monde des médias, il n’est pas rare de constater que la problématique de la pertinence des idées et de la rigueur des analyses, de la fiabilité des données, de la véracité des faits et de la vérification des sources, de la mise en perspective de la complexité du processus transitionnel, de l’intérêt public… s’efface peu à peu pour laisser place à une grille de lecture de type manichéen. Et dans cette ambiance émotionnelle, la nuance, le discernement, la raison, l’esprit critique, l’intérêt national, l’indépendance et le professionnalisme tendent à être relégués pour propulser au-devant de la scène des opinions, des jugements, des analyses basés sur des détails, des faits anodins et parfois même, de fausses informations. L’objectif n’étant plus d’informer mais de diaboliser un « adversaire » et tout concourt et devient même plausible dès lors qu’il s’agit d’atteindre ce but ultime. Il est vrai que «la culture démocratique» telle que nous nous en réclamons tous, aujourd’hui, n’a pas de profondeur historique et n’a jamais innervé toutes les catégories de la société. Les Tunisiens qui militaient pour la défense des Droits de l’Homme et pour les libertés démocratiques depuis l’accession du pays à l’indépendance ont toujours été en nombre réduit, circonscrits à une catégorie sociale et culturelle, elle-même minoritaire en Tunisie.

Secundo. Logiquement, dans une situation de crise et de confusion qui alimente le débat national, il revient aux structures internes au sein des entreprises de presse de concevoir des mécanismes d’autorégulation pour faire face à tous ces défis. Et c’est au sein de ces structures que les journalistes sont censés débattre entre eux des thèmes d’actualité ou de société à traiter et de la manière de le faire, mais aussi des personnes à inviter sur le plateau et sur la conduite d’un débat télévisé qui doit, nécessairement, être contradictoire et équilibré. De plus, ces mêmes structures rédactionnelles sont appelées à protéger le journaliste dans son entreprise, à veiller au respect de la ligne éditoriale du média et de la charte rédactionnelle qui fixe les droits et les devoirs des journalistes exerçant dans l’entreprise, à superviser le travail des journalistes au quotidien. Or, dans ce contexte émotionnel et en l’absence de telles structures de concertation et d’encadrement, le journaliste est souvent livré à lui-même, condamné parfois à prendre des initiatives sans pouvoir mesurer tous les effets, ni compter, le cas échéant, sur l’appui de sa rédaction et de ses chefs hiérarchiques en cas d’incidences graves. Il devient, lui-même, vulnérable, à la merci des influences, du conditionnement, des tentations : aussi nombreuses que sournoises! Mais dans le même temps, le paysage médiatique se déploie dans la confusion totale et souvent, au mépris même des lois : Les ressources financières y compris celles tirées des recettes publicitaires demeurent souvent ignorées par les journalistes eux-mêmes de l’entreprise, la ligne éditoriale relève souvent du mystère ou fluctue au gré de l’humeur du chef de l’entreprise. Et plusieurs médias diffusent ou émettent sans autorisation légale, dans l’opacité financière et éditoriale.

Un appel à la responsabilité de chacun et au bon sens !

Dans un tel contexte où les défis et les menaces ne cessent de s’accumuler avec le risque qu’ils mettent en péril le processus démocratique dans son ensemble, un appel au bon sens, à la retenue, à la lucidité s’avère impérieux tant à l’adresse des gouvernements qu’à l’intention des journalistes. D’abord, il serait sage que les gouvernements s’efforcent de bien comprendre la nature de la configuration médiatique ainsi que du monde des journalistes et d’accompagner les réformes à introduire dans ce secteur – particulièrement, dans les médias publics, en pleine souffrance – afin de lui insuffler plus de professionnalisme et de transparence. Mais dans le même temps, il aurait été utile qu’ils se dotent d’une stratégie de communication gouvernementale destinée à éclairer l’opinion publique. Une telle stratégie bien pensée et raisonnablement menée servirait à donner de la visibilité à l‘action du gouvernement et surtout, à soigner la rhétorique et l’image et à assurer plus de cohérence et de consistance aux interventions publiques de leurs représentants.

De la part des journalistes eux-mêmes, il faut qu’ils ressentent véritablement le besoin d’apparaître comme une profession soudée par des principes professionnels et éthiques, mus par des valeurs de liberté et de démocratie et conscients du rôle qu’il leur est imparti dans cette phase de transition très délicate où leur sens de la responsabilité et du professionnalisme doivent être préservés. En effet, dans un régime de liberté d’expression qui demeure encore vulnérable et précaire et compte tenu de la nature même du processus en cours, nos journalistes devraient d’abord se mobiliser au sein de leur rédaction en vue d’initier des mécanismes et des dispositifs d’auto régulation, d’insuffler des traditions de débats et une pratique démocratique au sein des rédactions. L’idéal serait que les salles de rédaction, sans exception, se muent toutes en rempart contre la facilité, l’indigence, la pensée unique, la médiocrité ambiante…, ainsi que l’opacité et les tentations autoritaires.

En l’absence d’une prise de conscience urgente de tous les acteurs confondus et d’un sursaut national empreint de responsabilité et de bons sens, les risques sont grands pour que cette situation nous enfonce encore dans ce climat de suspicion et de méfiance réciproque et, dans le cas extrême, nous plonge dans une violence polymorphe.

Que cet appel soit entendu de part et d’autre, aujourd’hui, car il y va de l’intérêt général du pays et de l’issue d’un processus démocratique tout aussi incertain qu’imprévisible.