Je trouve quand même fascinant l’attachement qu’ont les juristes à la lettre des lois et à la psychorigidité qu’elle implique, quitte à oublier que la loi n’est qu’un outil et que le but est la justice. Cet attachement qui vire parfois au fétichisme semble perdre de vue l’essentiel de la chose publique : le service des citoyens et le progrès de la nation. Si l’on décortique l’argumentaire de la plupart des constitutionnalistes, force est de constater que nous sommes pratiquement dans les mêmes processus que pour les théologiens. Une explication le plus souvent hors contexte, docte, savante et mécanique et des injonctions que l’on sert comme une vérité figée à celles et ceux qui écoutent passivement.

Depuis 48 heures, l’argumentaire pour savoir si la décision du président de la république est un coup d’état contre le parlement ou non, est basée sur la constitutionnalité de son acte et jamais sur les raisons d’un tel acte, quitte à cautionner une des deux parties. Et presque personne n’a posé la question essentielle sur la valeur citoyenne et morale de notre constitution. Le plus étonnant, c’est que depuis des années, ces mêmes hommes et femmes de loi, quand ils sont invités sur les plateaux télé et les radios, relèvent les carences et les tares de cette constitution. Une constitution écrite avec des termes qui se veulent savants et rassurants mais qui au fond ne sont que des preuves des limites intellectuelles et de la mauvaise foi d’une grosse majorité des membres de l’Assemblée constituante de 2011. A croire que dans l’esprit des experts, le vrai but de la constitution est d’être discutée, un article à la fois, dans les salons et les amphis de la faculté de droit et rarement sur sa valeur globale intrinsèque. Et surtout pas un mot sur sa portée philosophique et son incidence sur le bien-être des Tunisiens.

Presque personne disais-je n’a relevé notre secret de polichinelle démocratique. Notre constitution est affreuse, terrible, confuse, inapplicable et surtout ignorée et malmenée par nos « représentants du peuple » qui finalement ne représentent qu’eux-mêmes et les gros capitaux, licites et illicites, qui les payent grassement. Et il faudrait accepter cette fatalité parce que c’est la loi suprême du pays, en attendant les prochaines élections ? Pourtant, sur les cinq dernières années au moins, nous avons eu toutes les preuves qu’une mauvaise constitution est comme un mauvais mariage. Le père/parlement est abusif, la mère/pays souffre en essayant de camoufler ses bleus et les enfants/peuple en pâtissent. Malheureusement, comme pour un mauvais mariage, croire que ceux qui commettent les abus vont changer de leur propre gré est de l’ordre de l’acharnement thérapeutique et les traumatismes déjà bien profonds deviendront irrémédiables.

Ben Ali aussi était dans sa légalité imposée et pourtant face à ses abus, nous avons trouvé normal de le mettre dehors. On entend des gens agiter le spectre d’un scénario à l’égyptienne, et on nous parle de Rabaa en oubliant qu’avant Rabaa, il y a eu les manifestants anti-islamistes de la place Tahrir et 28 millions d’égyptiens dans les rues. D’accord, le maréchal Sissi a confisqué la révolution par son coup d’Etat, mais ne vivons-nous pas un coup d’Etat permanent et une confiscation abjecte de notre révolution de la dignité par Ennahdha et ses différents acolytes depuis 2012 ?

Je ne pense pas que Kais Saied veuille ou soit capable d’être un Sissi tunisien mais je suis prêt à prendre ce risque. Depuis les flashmobs d’avril 2010 contre Ben Ali, cela fait maintenant plus de onze longues années que nous descendons dans la rue et je sais que nous le referons sans hésiter. Saied doit prouver qu’il est à la hauteur de l’engagement historique qu’il a pris hier, jour de la fête de la république. Pour cela, il est dans l’obligation de présenter dans les plus brefs délais une feuille de route claire par laquelle il s’engage à ne pas revenir sur les libertés individuelles et surtout à expliquer dans le détail comment il va servir les intérêts du peuple dont il ne cesse de parler. S’il ne le fait pas, je n’ai aucun doute qu’il y aura plus de monde pour le dégager qu’il n’y en a eu pour dégager Ben Ali et qu’il n’y a eu le 25 juillet 2021 dans toute la Tunisie pour lui dire de nous débarrasser d’Ennahdha sans que le pays ne soit mis à feu et à sang.

Réussir à maintenir le cap de la démocratie et faire traverser la Tunisie vers les rivages du salut est le plus grand mal que l’on puisse lui souhaiter. Si en plus, il arrive à comprendre que les mots progrès et progressisme ont la même racine et qu’ils sont l’antinomie du mot conservatisme, on lui pardonnera d’être un juriste et un mandarin qui adore parler des articles de la constitution dans le détail jusqu’à nous donner des envies de hurler. Pour les sceptiques et les autres qui savent reconnaître une dictature dès qu’ils la voient, rassurez-vous, nous saurons rester vigilants.