Depuis le 25 juillet, la folie des commentaires immédiats a pris le dessus sur l’analyse. C’est naturel : l’on a rarement le temps de prendre du recul lorsque l’Histoire avance à grands pas. Maintenant qu’un gouvernement entre en fonction, qu’une forme de routine prend son cours, on peut tenter de poser la situation tunisienne dans son contexte historique et de mesurer son importance pour le futur.

Nous sommes nés dans un monde gouverné par l’ordre libéral occidental. Sa doctrine est bien connue: démocratie représentative, droits de l’homme, économie libérale, le tout dans la mondialisation des échanges. C’était la « fin de l’Histoire ». L’Occident avait gagné la Guerre Froide et toutes les nations devaient se rallier à son modèle, tôt ou tard.

Depuis peu, cet ordre semble entrer en déclin. Les montées dites « populistes », le Brexit, l’éveil de la Chine, les reculs de la géopolitique occidentale en Afghanistan, en Syrie, les contestations et le bris de confiance envers les institutions directrices dans les nations occidentales sont autant de symptômes éloquents. D’autres sont plus latents.

Les anciens clivages (droite/gauche; islamiste/moderniste; religieux/laïc; socialiste/libéral, même peuple/élite à terme) n’ont plus la même pertinence. Bien sûr, rien n’est encore définitif. Ce ne sont que des brèches dans un système total qui demeure dominant. Il cesse seulement d’être hégémonique et ne représente plus le seul horizon des possibles. Nous sommes donc à un point d’inflexion de l’Histoire.

Ce mouvement tectonique mène partout à des crises importantes. En même temps qu’elles bouleversent la vie des gens ordinaires, elles constituent des opportunités historiques de remodelage des sociétés. À condition bien entendu de les résoudre. Sinon, l’ancien système reprendrait son souffle. Car rien ne sert plus l’ordre en place que les alternatives échouées.

Dans ces remous, les élites en exercice révèlent qu’elles ne sont plus aptes à gérer les sociétés. De nouvelles élites émergent, plus légitimes que les anciennes car elles répondent aux besoins concrets et existentiels des peuples sinistrés.

Les nouvelles élites ont pour mission de résoudre les crises et, de là, poser les fondations d’une nouvelle normalité. De nouveaux principes directeurs, de nouvelles institutions fondamentales, de nouveaux fonctionnements.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre, selon moi, la situation tunisienne et l’avènement de Kais Saied. Sa mission, celle des gens qui l’entourent et du gouvernement de Najla Bouden, est historique en ce sens fondamental qu’elle s’intègre dans un mouvement universel.

Le phénomène Kais Saied enracine la Tunisie dans son identité en même temps qu’il l’extirpe de sa torpeur. C’est sur cela que repose sa légitimité: tunisianité et intégrité. En ce sens, son conservatisme n’est pas abstrait et absolutiste, mais contextuel, lié aux croyances des gens ordinaires. Paradoxalement, c’est de là que provient le progrès véritable. Parce que l’identité progresse en se conservant, et se conserve en progressant.

Bien qu’il soit bien lancé, rien n’assure que Kais Saied réussira. Les vagues contraires et réactionnaires, les immobilismes soutenus par les influences étrangères peuvent reprendre de leur puissance. Il se peut également que Kais Saied ne soit que l’homme de la transition plutôt que celui de la reconstruction.

Une chose est sûre : le retour en arrière n’est plus pertinent. Il n’est pas impossible, mais il prendrait les contours de la Restauration d’après la Révolution française, celle des notables qui n’ont « rien appris, rien oublié ».

Quoiqu’il en soit, deux chantiers s’ouvrent à nous pour l’époque :

  • À court et moyen terme, il faut ramener la stabilité. C’est le chantier de la reconstruction.Le retour à la souveraineté nationale, populaire et culturelle en forme la base. Au-delà de la symbolique d’être maître de son destin, la souveraineté permet de concevoir des institutions enracinées dans la réalité, ayant donc plus de chance d’être fonctionnelles. Devenus souverains, on peut redonner un cadre à la société: une Constitution, une loi électorale et les règles de gestion de ce nouvel ordre normal, entre autres en éducation, économie, justice, santé, enjeux sociétaux, relations avec l’étranger. Mais la reconstruction n’est qu’un commencement.
  • Sur un temps plus long, l’impératif de création doit être assouvi. C’est le chantier de la Renaissance.Il s’agira de produire et d’innover dans tous les champs d’élévation de l’Esprit d’une société, voire de notre civilisation: Culture, Religion, Science, Sport, Relations.La finalité est simplement essentielle: de ne plus avoir à quêter en dehors de Nous-mêmes le Beau, le Juste, le Vrai, mais de les réinventer pour proposer une contribution au Monde et non plus le subir. Alors, il sera d’autant plus sensé de s’ouvrir aux autres, puisque nous pourrons être égaux.

Le chemin est encore long. Mais pour une fois, nous marchons dans le bon sens. Espérons que ce ne soit pas pour faire demi-tour.