Pour les Algériens –dirigeants en tête- et les Tunisiens, la journée du 24 août 2023 est à marquer d’une « pierre noire ». Ce jour-là le rêve de rejoindre les BRICS pour la première et de s’y arrimer pour la seconde s’est effondré.

L’Algérie s’est trouvée exclue du deuxième élargissement des BRICS, groupement créé en 2006 par quatre pays (Brésil, Russie, Inde et Chine), rejoint quelques années plus tard par un cinquième, l’Afrique du Sud, pour peser davantage dans les relations internationales, en particulier dans le domaine économique. De fait, le grand pays maghrébin ne figurait pas sur la liste des nouveaux membres (Iran, l’Argentine, l’Egypte, l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Ethiopie) dévoilée par les dirigeants des cinq membres de ce regroupement, lors de la dernière journée de leur quinzième sommet (22-24 août 2023).

Même s’il était clair avant ce sommet, que le désir de l’Algérie d’être « Bricsée » n’allait pas être exaucé, le choc, la déception, voire la colère, des Algériens ont été grands.

Le président Abdelamajid Tebboune, qui a mené en personne la campagne de promotion de la candidature de l’Algérie, s’est abstenu de tout commentaire après le sommet. Ce sont les ministres des Finances Laaziz Faid et des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger et le président du Conseil de la Nation –Chambre haute du parlement algérien-, Salah Goujil, qui se sont chargés de réagir au camouflet que l’Algérie venait d’essuyer. Ils se sont efforcés de minimiser l’échec et de se montrer optimistes quant à une possible intégration de l’Algérie aux BRICS, dans un avenir plus ou moins proche.

20 septembre 2023 New York, entretien entre le président algérien Abdelmajid Tebboune et Nabil Ammar chef de la diplomatie tunisienne – présidence de la république algérienne

En réalité, la réaction algérienne à ce refus a deux facettes. Si la première paraît mesurée, la seconde l’est beaucoup moins. La position officielle algérienne, qui se voulait digne et posée, cache en réalité mal la déception et/ou la colère des dirigeants du pays.

Ces sentiments transparaissent à travers le blackout total observé par les sites web et les pages facebook officiels des plus hautes instances de l’Etat algérien –à l’exception du Conseil de la Nation (qui a diffusé sur sa page officielle le discours de son président dans lequel il a abordé la question des BRICS)-, de la présidence de la république au premier ministère, et les ministères des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger et celui des Finances. Tous ces supports ont ignoré complètement la tenue du 15ème sommet des BRICS, ainsi que la candidature de l’Algérie. Les pages facebook des ministères des Finances et des Affaires étrangères sont allés jusqu’à censurer les propos de leurs ministres à ce sujet.

Perception tunisienne

Mais en quoi les Tunisiens sont-ils concernés par cette affaire ? Si l’on se fie aux apparences, l’échec algérien était, presque, une sorte de non-événement pour les Tunisiens, puisqu’il n’a suscité aucune réaction officielle des autorités et très peu dans la société. Mais, justement, il ne faut pas se fier aux apparences : en Tunisie le non-aboutissement de la demande d’adhésion de l’Algérie aux BRICS a bel et bien déçu certains. Mais la déception des adorateurs tunisiens de ce nouveau géant émergent a été plutôt silencieuse.

Très actifs dans la promotion de l’idée d’une adhésion de la Tunisie avant le dernier sommet de cette organisation, ceux-ci ne se sont guère fait entendre après. A titre d’exemple, le quotidien de langue arabe Achourouk, qui s’est érigé en défenseur acharné de la « nouvelle république » de Kais Saied et d’une hypothétique adhésion de la Tunisie aux BRICS a publié, à la veille du dernier sommet de cette organisation, deux articles aux titres on ne peut plus éloquents : « Aux portes des BRICS » et « Qu’a préparé la Tunisie pour les BRICS ». Mais depuis l’échec de l’Algérie à figurer sur la liste des six nouveaux membres, le quotidien évite soigneusement d’évoquer le sujet.

Au cours des derniers mois, Algériens et Tunisiens ont, en quelque sorte, livré la même bataille mais pas de la même manière, ni dans les mêmes conditions, ni avec les mêmes objectifs.

L’Algérie a été plus claire et déterminée dans sa démarche en affirmant haut et fort qu’elle voulait devenir membre de ce groupement, en faisant officiellement acte de candidature et en menant campagne pour se faire accepter comme nouveau membre.

Rien de tel dans notre pays. La Tunisie n’a pas demandé à adhérer à ce groupe, mais ne semble pas exclure de le faire à l’avenir. C’est ce qu’a laissé entendre le ministre des Affaires étrangères Nabil Ammar en déclarant à l’agence Tunis Afrique Presse (TAP), la veille du dernier sommet des BRICS, que « la Tunisie n’a pas demandé officiellement » à y adhérer et que « l’idée n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour ».

En attendant, la Tunisie a fait un premier pas en direction de cet ensemble en se faisant représenter pour la première fois à son dernier sommet par son ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger.

Août 2023 Johannesburg, participation de Nabil Ammar au sommet des BRICS

Virage à l’Est

S’il n’a jamais jusqu’ici prononcé le mot BRICS, le président Kais Saied multiplie depuis près d’une année les appels du pied à ses deux plus importants membres, à savoir la Chine et la Russie.

Le geste le plus important à l’adresse de l’empire du milieu a été la participation du chef de l’Etat au sommet sino-arabe de Riyad, en décembre 2022. Lors d’une séance de travail avec son homologue chinois Xi Jinping, Kais Saied s’est félicité « des expériences passées de la coopération bilatérale » et a réaffirmé « l’importance de poursuivre le travail conformément à une volonté et à des valeurs communes ».

En outre, les deux présidents ont en particulier convenu d’échanger des visites officielles.

L’élan de la Tunisie en direction de la Russie semble plus hésitant. A ce jour, il n’y a eu aucun contact entre Kais Saied et Vladimir Poutine. Fin avril 2022, l’ambassadeur de Tunisie à Moscou avait annoncé travailler à l’organisation d’une visite du président tunisien en Russie « dans les meilleurs délais ». Mais depuis, le sujet n’a plus été évoqué.

Pour l’instant, c’est au niveau ministériel que les choses bougent de nouveau entre les deux pays. Après la visite du ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger (26-27 septembre 2023), la capitale russe accueillera dans le courant du mois d’octobre une réunion de la commission-mixte. Plutôt significatif, quand on sait que celle-ci ne s’est pas réunie depuis douze ans.

En attendant une hypothétique demande d’adhésion de la Tunisie aux BRICS, le chef de l’Etat tunisien fait pour l’instant un tout autre usage de ce dossier.

Kais Saied menace ouvertement les alliés –occidentaux- traditionnels de son pays d’un virage à l’Est, c’est-à-dire en direction de Pékin et de Moscou. Motif ? Le président tunisien paraît de plus en plus agacé par les critiques de l’Union européenne et des Etats-Unis au sujet de ce que ceux-ci considèrent comme une dérive autoritaire en Tunisie depuis le 25 juillet 2021 et du blocage des négociations avec le Fonds Monétaire International (FMI) au sujet de l’octroi d’un prêt de 1,9 milliard de dollars.

Décembre 2022 Riyad, rencontre entre Kais Saied et le président chinois Xi Jinping

Soutenu à fond par les partisans du président, cette démarche l’est beaucoup moins dans le reste de la société tunisienne et est même critiquée –fût-ce du bout des lèvres- par d’anciens diplomates. Abdallah Laabidi est l’un d’entre eux, qui pense que les allusions répétées –sous-entendu celles du président Saied- à un changement des alliances de la Tunisie ne riment à rien tant qu’« elle réalise 70% de ses échanges commerciaux avec l’Occident ».

Finalement, l’échec de l’Algérie à intégrer les BRICS, malgré son poids démographique, géographique, économique et financier, a eu un effet inattendu : il a fait perdre leurs illusions aux Bricsistes tunisiens qui rêvaient de voir leur pays y adhérer. Ceux-ci, essentiellement des partisans du président Kais Saied, ont probablement tiré leur propre conclusion après la fin de non-recevoir opposée à l’Algérie. Les velléités anti-occidentales ne paraissent guère suffire pour ouvrir les portes des BRICS.