Jawhar Ben Mbarek a forgé ses convictions durant un long parcours de militantisme étudiant, associatif et politique. Depuis la fin du régime de Bourguiba, en passant par celui de Ben Ali, puis la révolution, jusqu’au régime de Kais Saied, il a toujours pratiqué la politique en accord avec ses valeurs. Celles qui lui ont été transmises au sein d’une famille de militants de gauche. Sa présence médiatique très remarquée et très appréciée dans les débats politiques, a fait de lui l’une des figures de proue de la scène politique et lui a permis de jouer au fil du temps des rôles politiques de premier plan. Après le 25 juillet 2021, Jawhar a été à l’avant-garde des personnalités qui se sont opposées au coup d’État de Kais Saied et ont œuvré à élargir le front de résistance contre le retour à l’autoritarisme. Pris de panique, le régime crie au « complot contre la sécurité de l’État » et monte des simulacres de procès pour l’arrêter, lui et d’autres personnalités politiques de divers horizons.
L’histoire remonte à 2023. Après plusieurs mois d’enquête, puis la clôture de l’instruction et le renvoi devant la chambre d’accusation, en passant par le jugement en première instance et en appel, avec toutes les violations des droits des accusés et du droit à la défense qui ont accompagné ces procédures, l’opinion publique n’a pas pu établir la vérité du complot ni les éléments constitutifs de l’affaire qui a abouti à des peines de prison sévères. Alors que la défense n’a cessé de présenter des arguments, selon lesquels le dossier était vide de toute preuve sérieuse quant à l’existence d’un complot.
Des peines de prison sévères
En novembre 2025, la Cour d’appel de Tunis a prononcé une peine de 20 ans d’emprisonnement à l’encontre de Jawher Ben Mbarek, assortie d’une peine supplémentaire de cinq ans de surveillance administrative. Il s’agit de la même peine que celle prononcée à l’encontre d’Issam Chebbi, Ghazi Chaouachi, Chaïma Issa et Ridha Belhaj. Dans cette même affaire, des peines de prison sévères, allant de cinq à quarante-cinq ans, ont été prononcées. Dans la foulée, plusieurs personnalités, dont Ahmed Nejib Chebbi, Ayachi Hammami et Chaima Issa, ont été placées en détention provisoire.
Le tribunal a retenu contre Jawhar Ben Mbarek les mêmes chefs d’inculpation que ceux retenus contre les autres prévenus dans cette affaire : « Complot contre la sûreté intérieure et extérieure de l’État, formation d’un groupe terroriste suspecté de crimes terroristes et d’y avoir adhéré, implication dans un attentat visant à modifier la structure de l’État ou à inciter la population à s’entretuer par les armes, et provocation de trouble, de meurtres et de pillage sur le territoire tunisien liés à des crimes terroristes, et enfin atteinte à la sécurité alimentaire et à l’environnement. » Toutes ces griefs sont à caractère terroristes et relèvent de la loi organique n° 26 du 7 août 2015, relative à la lutte contre le terrorisme et à la prévention du blanchiment d’argent.
D’après le suivi que nous avons effectué depuis le début de l’enquête en février 2023, le juge d’instruction n’a interrogé les prévenus qu’une seule fois, ce qui n’a pas convaincu la défense, estimant qu’une affaire de cette gravité nécessite des investigations approfondies, des confrontations et la présentation des preuves à charge. L’avocate Dalila Msaddek confirme que son frère et client, Jawhar Ben Mbarek, a été interrogé une seule fois et que le juge d’instruction lui a posé des questions sur son cursus scolaire et professionnel, ainsi qu’une autre question concernant sa connaissance d’un certain nombre de personnes, telles que Khayam Al-Turki, Ghazi Chaouachi, Issam Chebbi, Ridha Belhaj, Kamal Eltaief et une personnalité diplomatique. L’avocate insiste : « Aucune question ne lui a été posée concernant les chefs d’accusation cités dans le procès-verbal d’interrogatoire ». Elle ajoute que Jawhar Ben Mbarek a été choqué de découvrir dans son dossier des chefs d’accusation incluant terrorisme, conspiration et assassinats, alors que, dans l’interrogatoire, les questions étaient limitées à sa connaissance d’un certain nombre de personnalités politiques. Or, depuis cette audience du 25 février 2023, Jawhar n’a plus été interrogé. Sa demande à être confronté aux témoins présumés dans cette affaire a même été rejetée, selon l’avocate.

Pour Dalila Msaddek, « le collectif de défense, stupéfait au début de l’enquête par la manière dont le dossier était traité et par le fait que le juge d’instruction puisse délivrer un mandat de dépôt à l’encontre d’un prévenu sur la base de questions banales ne constituant aucun délit, s’est ensuite convaincu que l’affaire était purement politique, qu’elle ne comportait aucun délit et que le but recherché était de saper l’opposition et les gens qui étaient restés fidèles à la révolution et avaient participé à la transition démocratique ».
À mon sens, cette affaire de complot a été montée de toutes pièces par le régime pour clore le chapitre de la révolution et dire que tout ce qui a été fait au nom de la révolution et de la transition démocratique l’a été par des traîtres, ce qui constituerait une véritable trahison à la nation. Oui, si tel est le cas, il s’agit d’une trahison de la dictature, car la transition démocratique s’orientait vers l’ouverture et les libertés.
En tant que sœur d’un détenu politique, ma vie a basculé à 180 degrés. Au début, ce fut un choc, puis cela s’est transformé en combat, en courage et en résilience. Nous endurons une grande injustice qui ne touche pas seulement mon frère et ma famille, mais qui s’étend à toutes les familles des détenus et des non-détenus. Nous poursuivrons notre chemin, et ce que nous n’obtenons pas par la lutte, nous l’obtiendrons par plus de lutte.
Dalila Msaddek
Un parcours riche
Le parcours militant de Jawhar Ben Mbarek a débuté avec le mouvement étudiant des années 1980. En ce temps-là, il était un élément dynamique de l’Union générale des étudiants de Tunisie (Uget). Il a gravi les échelons jusqu’à être élu membre du bureau exécutif lors du 18e congrès extraordinaire, aux côtés de militants chevronnés tels que le martyr Chokri Belaid. Ce congrès a cristallisé les luttes du mouvement étudiant qui lui ont permis de braver les sbires du parti au pouvoir de l’époque, et ont donné forme aux slogans du 5 février 1972, en tête desquels la rupture politico-organique avec le parti au pouvoir.

Jawhar Ben Mbarek a ensuite travaillé comme enseignant à la faculté de droit. Au lendemain de la révolution, il a fondé le réseau « Doustourna » et s’est présenté aux élections de l’Assemblée constituante sans toutefois gagner aucun siège. Jawhar a néanmoins réussi à s’imposer comme l’une des figures marquantes du paysage politico-médiatique, avec son éloquence et sa maitrise du droit constitutionnel, qu’il savait expliquer et vulgariser. Par la suite, Jawhar est entré en politique en jouant le rôle de médiateur pour rapprocher les vues des partis et des groupes parlementaires, ce qui a facilité la formation du gouvernement d’Elyes Fakhfakh, avant que ce dernier ne le nomme conseiller politique et ne lui confie des dossiers complexes tels que ceux de Kamour et du bassin minier. Après le 25 juillet, Jawhar a eu une part active dans la création du mouvement « Citoyens contre le coup d’État » et du Front du salut, et a mené des actions sur le terrain ainsi que des consultations politiques pour s’opposer au régime de Kais Saied.
Hichem Ajbouni, membre de la direction du parti du Courant démocratique, raconte que sa relation avec Jawhar Ben Mbarek a commencé lors des mobilisations contre la loi de la réconciliation proposée par le défunt président Beji Caid Essebsi. « J’ai appris, dit-il, à bien connaître cet homme et nous avons participé ensemble à de nombreuses manifestations contre la loi de la réconciliation. Il était clairement engagé en faveur de la justice transitionnelle et contre l’impunité. Il a animé des conférences très percutantes pour démonter ladite loi. Depuis, nos relations se sont consolidées jusqu’à ce qu’il se joigne à nous pour la campagne présidentielle de 2019, où il a été conseiller politique du candidat Mohamed Abbou et son porte-parole. » Hichem Ajbouni souligne que ce qui distingue Jawhar Ben Mbarek, même quand on n’est pas d’accord avec lui, c’est son ouverture d’esprit et sa capacité à forger un consensus, à trouver des compromis et à aplanir les difficultés qui entravent toute initiative politique et d’action commune.
Jawhar Ben Mbarek est aujourd’hui un prisonnier politique dans une affaire montée de toute pièce. Bien que trois ans se soient écoulés depuis le début de son procès dans l’affaire dite du « complot », la vérité est toujours inconnue. Ni les jugements de première instance ni ceux en appel n’ont établi, avec des preuves matérielles, l’existence d’un complot contre la sûreté de l’État. La question se pose toujours : ces personnes ont-elles réellement comploté contre la sécurité de l’État ? Auquel cas, quelles sont les preuves qui étayent cette assertion ? Ou s’agit-il d’un procès contre l’opposition qui a tenté de se remobiliser pour faire face au régime de Kais Saied ? Ce n’est sans doute pas un hasard si les personnalités et les leader politiques les plus en vue sont actuellement incarcérés et risquent de lourdes peines de prison, et si la gestion judiciaire de ce dossier est entachée de tant d’irrégularités (procès à distance, violation du droit à la défense…) avec, en prime, un black-out total sur l’affaire. Cela dit, la judiciarisation des dossiers politiques n’est pas une chose nouvelle. Les institutions sont en effet instrumentalisées pour criminaliser l’action politique et associative. Tandis que les tribunaux deviennent des centres de répression des opinions et des actes d’opposition. De quoi torpiller la confiance de la société dans la justice et réduire les discours sur la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance à des sujets de sarcasme.






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