Abdelhamid Jlassi, ancienne figure de proue du courant islamiste en Tunisie, est aujourd’hui incarcéré depuis plus de trois ans dans le cadre de l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État ». Il a passé la majeure partie de sa carrière politique au sein du Mouvement Ennahdha, dont il est devenu le numéro deux, avant d’en démissionner en 2020. Il a passé près d’un tiers de sa vie en détention : emprisonné pendant seize ans sous le régime de Ben Ali, il est condamné aujourd’hui à une peine de dix ans de prison aux côtés de plusieurs hommes politiques et hommes d’affaires dans l’un des procès politiques les plus retentissants depuis le 25 juillet 2021.
Il y a trois ans, l’affaire dite de «complot contre la sûreté de l’État» a été déclenchée : plusieurs personnalités politiques et hommes d’affaires, dont Abdelhamid Jlassi, ont été arrêtés. Après plusieurs mois d’enquête, la clôture de l’instruction, le renvoi devant la chambre d’accusation, puis les jugements en première instance et en appel, entachés de violations des droits des accusés et du droit à la défense, l’opinion publique est restée sur sa faim. Elle n’a pas pu se faire une idée claire de l’affaire qui a conduit à des peines de prison si sévères, ni des éléments sur lesquels celle-ci s’appuyait. Une affaire qui n’en finit pas de susciter la controverse, et dont les faits confortent les arguments avancés par la défense, à savoir que le dossier ne contenait aucune preuve tangible attestant l’existence d’un complot.
Nouvelle victime d’un procès politique
En novembre 2025, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près la Cour d’appel de Tunis a condamné la plupart des accusés, dans l’affaire dite du complot, à des peines sévères allant de 5 à 45 ans de prison. Issam Chebbi, Ghazi Chaouachi, Chaïma Issa, Ridha Belhaj et Jawhar Ben Mbarek ont écopé de 20 ans. Abdelhamid Jlassi, lui, a été condamné à 10 ans, assortis d’une peine supplémentaire de cinq ans de surveillance administrative.
Maitre Samir Dilou, l’avocat de la défense d’Abdelhamid Jlassi, estime que toutes les étapes de l’affaire dite de complot confirment le caractère vicieux du dossier et l’absence de tout indice ou preuve à charge contre les accusés. D’autant plus que l’enquête officielle, dans ses conclusions, n’a révélé que des consultations entre personnalités politiques dans la perspective de lancer une initiative politique pour s’opposer au pouvoir, selon ses propres termes. L’avocat souligne, à ce propos :
Abdelhamid Jlassi n’était même pas impliqué dans cette initiative. Tout ce qui figure dans son dossier ce sont des choses qui prêtent à rire, comme sa rencontre avec des personnes de nationalité turque dans un centre d’études. Tout ce qui a été découvert sur son téléphone, ce sont des échanges avec des chercheurs et des militants de pays arabes et islamiques, ainsi qu’avec des militants palestiniens. Et il n’y a absolument rien qui indique un rapport, direct ou indirect, avec quel que complot que ce soit.

On ne peut parler de l’affaire dite du complot dans laquelle Abdelhamid Jlassi est poursuivi sans revenir sur les remous soulevés par certaines « décisions judiciaires », telles que la décision d’interdire les délibérations, rendue par le juge d’instruction peu après l’ouverture de l’enquête et la délivrance des mandats de dépôt à l’encontre des prévenus. À la suite de cette décision, le tribunal a approuvé le mode de procès à distance. Mise en place dans le contexte de la pandémie de coronavirus, cette procédure a été appliquée à cette affaire ainsi qu’à d’autres affaires portées devant la chambre pénale, au motif qu’un risque sécuritaire empêchait les accusés de comparaître en présentiel devant la cour. Aussi, l’ensemble de l’affaire s’appuyait-elle sur les témoignages de personnes anonymes, dont l’identité n’a jamais été révélée tout au long de la procédure. Ce qui a conduit la défense à mettre en doute la crédibilité de ces témoignages et à contester le choix d’en faire la seule et unique référence sur laquelle se sont fondées les enquêtes dans l’un des procès politiques les plus importants de l’histoire du pays.
Pour Samir Dilou, le procès d’Abdelhamid Jlassi et des autres accusés constitue une violation systématique des règles garantissant un procès normal. Il explique :
Nous ne parlions pas des conditions d’un procès équitable, mais simplement des conditions d’un procès : des juges, un parquet, des audiences publiques et une défense plaidant pour les accusés qui comparaissent en présentiel devant la cour. Toutes ces conditions ont été foulées au pied avec le remplacement, à plusieurs reprises en l’espace de quelques mois, des présidents de la cinquième chambre spécialisée dans les affaires de terrorisme. Ce qui constitue un précédent dans les annales de la justice. Cela signifie que les juges ont été choisis pour statuer sur cette affaire selon une orientation précise. À cela s’ajoutent l’opacité, l’interdiction faite à la presse et aux citoyens d’assister au procès, ainsi que le recours à un décret promulgué durant la pandémie de Covid-19 pour justifier le procès à distance. Tout cela vide la procédure de tout fondement juridique régulier, d’autant plus que le procès à distance, en cas de danger avéré, nécessite avant tout le consentement de l’accusé. Sans compter les restrictions imposées aux avocats lors de leurs visites à leurs clients et le transfert d’un certain nombre d’accusés vers des prisons éloignées. Sachant que ceux-ci sont généralement incarcérés dans des prisons situées dans le territoire où ils sont jugés.
Ce qui a suscité les plus vives controverses dans cette affaire, c’est le fait qu’elle s’appuie sur les témoignages de personnes dont l’identité a été occultée et remplacée par des symboles tels que « XXX ». Selon la défense, on s’est appuyé sur le témoignage d’un témoin anonyme citant un autre témoin anonyme qui, à son tour, reprenait le récit d’une témoin tout aussi anonyme. Alors qu’un témoin est défini comme tel pour avoir été témoin direct d’un fait précis et non pour l’avoir rapporté auprès d’autres personnes. Or, la défense dans l’affaire dite de complot affirme que le témoin principal est incarcéré depuis des années, bien avant l’éclatement de cette affaire. En d’autres termes, nous assistons aujourd’hui à un procès dans lequel sont poursuivies des figures politiques de premier rang et qui a donné lieu à de lourdes peines de prison, mais qui repose essentiellement sur des témoignages peu fiables. À ce jour, les jugements définitifs n’ont pas révélé les détails ni les éléments constitutifs du complot, hormis des rencontres, des correspondances et des initiatives lancées par des personnalités politiques et des hommes d’affaires.
Retour à l’épreuve de la prison
Ce n’est pas la première fois qu’Abdelhamid Jlassi, aujourd’hui âgé de 66 ans, est emprisonné en raison de ses engagements politiques. Cela a commencé dès son entrée à l’École nationale des ingénieurs de Gabès en 1979, où il a rejoint les rangs du mouvement islamiste et pris part à la protestation des étudiants au début des années 1980. Il a été arrêté pour la première fois en 1985, avant de rejoindre le mouvement Ennahdha dont il va diriger l’appareil administratif pendant la confrontation avec le régime de Habib Bourguiba. Il fut de nouveau arrêté, puis relâché à la suite du coup d’État de Zine El-Abidine Ben Ali et de son accession au pouvoir en 1987. Elu au bureau exécutif du mouvement, il fut chargé de l’appareil interne de l’organisation, jusqu’à son arrestation, avec des centaines de ses camarades, en 1991. Il passera 16 ans dans les geôles de Ben Ali après avoir été condamné par un tribunal militaire dans l’affaire dite de « Barraket Essahel ». Abdelhamid Jlassi a été libéré en octobre 2007 à la suite d’une grâce présidentielle. Après la révolution de 2011, il a été chargé de la réorganisation des structures d’Ennahdha, et a supervisé ses première et deuxième campagnes électorales, avant d’être nommé coordinateur général et président-adjoint du mouvement.
Il a définitivement quitté les rangs d’Ennahdha en 2020 à la suite d’une grave divergence avec son président, Rached Ghannouchi, qui a poussé à la démission d’autres figures de proue du mouvement, telles que Samir Dilou et Abelellatif Mekki.
Sa femme, Monia Ibrahim, estime qu’il « paie le prix de ses idées et de ses positions politiques contre le régime, ce qui nous donne la force de poursuivre, de résister, de le défendre et de faire entendre sa voix. Il paie également le prix de son esprit d’ouverture envers les différentes forces politiques et courants idéologiques, et je suis persuadée qu’il a l’énergie nécessaires pour construire avec toutes les parties. Il a été arrêté en raison de ses positions contre le pouvoir, mais aussi pour ses initiatives visant à construire une alternative politique et pour son désir de s’ouvrir à la classe politique. »

Sur le plan humain, Monia Ibrahim explique que le retour en prison est toujours difficile et qu’il est dur de s’y adapter, avec tout ce que ce qui l’accompagne : les visites hebdomadaires, la préparation du couffin, les files d’attente et la surpopulation carcérale. Elle trouve indigne que tout cela se passe après la révolution pour la liberté et la dignité que le peuple tunisien a arrachées de hautes luttes. Elle poursuit :
Aujourd’hui, nous sommes une famille éclatée : ma fille poursuit ses études à l’étranger, mon mari est en prison et, moi, je vis seule chez moi. Ma fille est née alors qu’Abdelhamid était en prison, et n’a vu son père qu’à l’âge de seize ans, après sa libération en 2007. Elle n’a pas eu une relation normale avec son père, et aujourd’hui, elle en est à nouveau privée. La peine la plus sévère qui puisse être infligée à un être humain est la privation de liberté, et seuls ceux qui l’ont subie peuvent en saisir le sens. Il y a aussi la perte de citoyenneté et de dignité, la privation des droits fondamentaux et les mauvais traitements.
Ce qui lie Abdelhamid Jlassi à ses coaccusés dans l’affaire du complot, c’est d’avoir été à la fois victimes et témoins d’un procès politique qui a marqué le début d’une nouvelle ère politique, ramenant le pays aux années de despotisme et d’arbitraire. Une ère où l’on assiste à nouveau au recours aux accusations de complot pour éliminer tout acte d’opposition au pouvoir ou régler des comptes politiques, une tactique usitée d’un pouvoir aux abois.
C’est comme si nous avions à faire à de nouvelles versions de smartphones : cette affaire de complot n’est pas la seule à avoir été portée devant la justice, puisque nous avons aujourd’hui les affaires « Complot 1 », « Complot 2 » et « Complot 3 » ! Le dernier des «comploteurs» a quitté la prison après une détention de trois ans et a été accueilli en héros par les habitants de sa région auxquels sont venus se joindre ceux de la ville d’Ezzahra. Alors, on se demande si les citoyens qui l’ont accueilli en triomphe sont eux aussi des conspirateurs. Ou bien toutes ces parodies de procès, ces abus systématiques et ces irrégularités dont sont entachées les procédures judiciaires ne sont-ils qu’un des mécanismes utilisés par le régime en place pour se maintenir, éliminer ses opposants en dehors de tout esprit de justice, et priver le peuple de son droit à la liberté d’expression et d’association ?






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